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Interview. A Stains, les profs élaborent et imposent leur propre protocole sanitaire !

Un début de mouvement s’est enclenché lundi dans l’Education Nationale. Face au mépris du gouvernement, qui s’est exprimé tant dans la gestion de l’hommage à Samuel Paty que dans le protocole sanitaire au rabais qu’il a fourni, des débrayages et grèves massives ont eu lieu. A Stains, les profs se sont réunis pour élaborer leur propre protocole sanitaire et l’imposer à leur direction. Interview d’une prof qui a participé à cette expérience enthousiasmante.

jeudi 5 novembre

Crédit photo : mobilisation au Collège Barbara à Stains en 2016

Révolution Permanente : Salut Elise, est-ce que tu pourrais d’abord revenir sur l’élément déclencheur de la dynamique de mobilisation qu’on voit depuis lundi dans de nombreux établissements ?

L’élément déclencheur ça a été l’hommage de Samuel Paty. Alors qu’on était nombreux à ressentir le besoin d’échanger avec nos collègues en cette rentrée, le gouvernement a fait le choix de nous enlever nos heures de concertation avant l’hommage. La décision a été prise sous couvert de Plan Vigipirate, pour éviter les éventuels attroupements d’élèves, mais dans les faits il était clair que Blanquer n’avait pas très envie que les profs discutent entre eux alors qu’il y a une forte colère contre le gouvernement, et notamment contre son protocole sanitaire au rabais. L’hommage s’est donc finalement réduit à une minute de silence et la lecture d’une lettre qui n’avait aucun sens pour les élèves.

RP : Finalement c’est la question du protocole sanitaire qui semble avoir cristallisé la colère des professeurs

En effet, le protocole national est largement insuffisant. Aussi, dans mon établissement REP+, on a organisé une AG des personnels le lundi à midi pour en discuter. Très vite la revendication de la banalisation de la journée de mardi pour élaborer un protocole sanitaire à la hauteur s’est imposée. L’idée était de travailler sur un plan sanitaire faisable dans notre établissement, en partant de nos réalités locales, que ce soit celles des personnels, mais aussi des élèves et de leurs parents dans le but de les protéger.

On a voté la grève puis on est allés voir la direction pour exiger la banalisation afin d’élaborer un protocole à la hauteur. La cheffe d’établissement a accepté.

Il faut voir que la situation est vraiment inédite, je n’ai jamais vu ça. Il y a des collègues, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, qui se mobilisent ! Les gens sont très en colère et le disent : « on ne peut pas accepter l’inacceptable. Il faut qu’ils arrêtent de penser qu’on est des larbins, qui acceptent tout sans broncher. » Parce qu’ils n’en peuvent plus de ce mépris du gouvernement et trouvent inacceptable de continuer comme ça. Il y a une forte combativité.

RP : Comment s’est déroulée la journée de mardi et l’élaboration du protocole sanitaire ?

Comme prévu on a donc passé la journée de mardi à discuter d’un protocole sanitaire entre collègues. Pour l’occasion, l’ensemble des secteurs de personnels étaient réunis : vie scolaire, professeurs et agents. On a discuté tous ensemble du protocole en prenant en compte les réalités de chacun, partant de ce que voulaient chaque pôle de l’établissement. Les professeurs tenaient à la question des demi-groupes, les agents de service voulaient éviter d’avoir trop de brassage de classes à cause des problèmes de nettoyage, tandis que la vie scolaire était confrontée au problème de la surveillance des récréations et des entrées. A partir de toutes ces réalités, on a réussi à élaborer deux propositions différentes qu’on a soumises au vote et l’une des propositions a été adoptée.

La difficulté à laquelle on a été confrontés, c’est qu’on a un gros manque d’effectif d’agents de service, et d’effectifs de vie scolaire. On a dû composer avec ça mais on a réussi à trouver un consensus. On a présenté ce protocole à la direction de l’établissement qui nous a expliqué qu’elle le présenterait au rectorat… qui va nécessairement le rejeter ! Malgré tout, sous notre pression, le protocole va être imposé. Le souci, c’est que celui-ci implique un changement d’emplois du temps si bien qu’il faudra attendre quelques jours pour le mettre en place.

On avait du coup plusieurs possibilités, faire grève jusqu’à vendredi pour faire pression contre le rectorat, ou alors reprendre les élèves jusqu’à vendredi et faire grève à partir de lundi. C’est la deuxième proposition qui l’a emportée pour le moment, parce qu’on ne veut pas s’essouffler. Il faut économiser nos forces pour faire face à la réponse du rectorat. On a une Assemblée Générale cet après-midi pour en discuter.

RP : Comment les parents d’élèves réagissent-ils à cette dynamique ?

On s’est mis en contact très vite avec les parents d’élèves, qui nous ont dit qu’il y avait énormément de cas de Covid dans le quartier du collège et sur la ville. Dans ce quartier populaire, les parents sont souvent les travailleurs les plus précaires, qui ont été en première ligne face à l’épidémie en mars, des travailleurs invisibles. Pour eux c’est du coup inacceptable de voir un collège surchargé d’élèves alors qu’ils vont bosser, qu’on leur demande de faire un effort contre l’épidémie, pendant que leurs enfants prennent des risques en se rendant dans une école où le virus circule. D’ores et déjà, comme le protocole ne pourra pas être mis en place cette semaine, on a discuté avec les parents d’élèves pour des actions conjointes.

RP : Tu as parlé du manques de moyens et de personnels. Comment faire pour que l’élaboration de son propre protocole sanitaire ne se transforme pas en une autogestion de l’austérité ?

Cette dynamique donne beaucoup de force à tous ceux qui se mobilisent traditionnellement, et qui pouvait connaître une forme de démoralisation. Par ailleurs on a d’ores et déjà obtenu un poste d’agent d’entretien supplémentaire. Ce qui est tout petit, ne correspond pas du tout à nos besoins, mais montre que la lutte commence déjà à payer. Tout cela donne confiance. Par ailleurs, avec l’élaboration du protocole on a l’impression de se réapproprier notre lieu de travail, et ça crée un enthousiasme immense.

Après, comme tu dis, la réalité c’est que notre protocole c’est du bricolage. La gestion de la crise sanitaire ne pourrait être fluide qu’avec des conditions matérielles meilleures. Mais ça suppose des agents, un encadrement vie scolaire plus important, etc… Pour donner un exemple, on s’est rendus compte que le premier protocole qu’on avait élaboré posait problème parce que les AED n’étaient pas en nombre suffisants pour surveiller la cour de récréation qu’il fallait séparer en bloc de niveaux de classe. Ça impliquait que les profs surveillent la cour, ce qui créait des problèmes.

On a donc dû élaborer un système de demi-groupes où les enfants ont au maximum 2 ou 3h de cours le matin ou l’après-midi mais sans récréation. Donc c’est aux profs de gérer les temps de pause, de leur permettre de respirer. C’est donc un système qui est très loin d’être parfait. Idem pour le temps de cantine, on a dû faire un roulement en faisant démarrer plus tôt les repas pour éviter les brassages tout en respectant les horaires de travail des agents de cantine.

En ce sens, on a fait une motion demandant explicitement l’embauche massive d’agents d’entretien et d’AED car même avec notre système c’est insuffisant. La lutte pour imposer des mesures sanitaires à la hauteur ne peut pas se mener sans un combat contre le manque de moyens structurels dans l’Education nationale.

RP : Pourrais-tu nous parler de la dynamique nationale ? Comment le mouvement pourrait évoluer ?

J’ai une vision assez partielle de la dynamique nationale. Ce qui est sûr c’est que l’Ile-de-France est certainement la pointe avancée de la mobilisation, notamment parce que le virus y circule beaucoup. Les mobilisations qui ont eu lien lundi étaient vraiment massives. Par ailleurs, des établissements sont également mobilisés au-delà de l’Ile-de-France.

Pour les perspectives nationales il y a une intersyndicale qui a lieu aujourd’hui et qui donnera plus d’éléments. Le SNES a par exemple déposé un appel à la grève nationale mardi prochain, que certains trouvent trop tardifs. Quoi qu’il en soit il y a une dynamique qui est enthousiasmante. De notre côté, demain on refait une assemblée générale avec les établissements de la ville et les parents d’élève avec l’envie de continuer ce mouvement important dans la période.




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