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Notre classe

Répression anti-syndicale

Interview. Eric Bézou et Linda Zerhdy licenciés par la SNCF

Linda est déléguée SUD Rail et travaille sur Rambouillet. Éric est aussi délégué SUD Rail et travaille sur Mantes-la-Jolie. Leur point commun ? S’être opposés à la casse du service public, avoir toujours défendu leurs collègues et les conditions de travail, et aujourd’hui la direction de la SNCF, qui avance dans les réorganisations et privatisation de l’entreprise, veut les licencier. Révolution Permanente les a interviewés pour avoir leur point de vue et nous expliquer la suite de leur combat.

vendredi 21 juin

Révolution Permanente : Vous êtes tous les deux représentants du personnel SUD Rail à la SNCF et en procédure de licenciement, pouvez-vous nous dire où cela en est dans vos dossiers ?

Éric : Dans mon cas, le licenciement a été demandé par la direction, mais il reste les étapes administratives obligatoires avant de licencier un représentant du personnel, notamment la consultation des élus du personnel au CSE, le mercredi 26 juin 2019, puis, une fois le procès-verbal de ce vote (uniquement consultatif) établi, la demande d’autorisation administrative de licenciement doit être effectuée par l’entreprise auprès de l’inspection du travail. Cela pourrait durer entre 6 mois et un an si l’inspection du travail refuse de donner son autorisation et dans ce cas, si l’entreprise continue les recours, c’est la ministre du travail Muriel Pénicault qui tranche et autant dire que cette personne s’y connait en licenciement puisqu’elle a battu des records en tant que DRH de Danone et qu’elle a déjà autorisé le licenciement d’autres syndicalistes comme Gaël Quirante.

Linda : En ce qui me concerne, l’inspection du travail a autorisé mon licenciement malgré un dossier vide… L’étape suivante pour moi ce sera probablement un rendez-vous à la Direction Régionale pour rendre définitivement mon pass Carmillon, pièce d’identité cheminot. C’est scandaleux que l’Inspection du travail ait autorisé mon licenciement après une pseudo-enquête contradictoire où seuls les faits reprochés, à savoir le soi-disant « non-respect » de la procédure de bagage abandonné, sont mis en avant, alors que nombre de mes collègues ont témoigné que cette procédure n’est quasiment jamais respectée et que personne ne dit rien !! Maintenant, je suis en attente de savoir si j’aurai droit au chômage ou pas, sachant que j’ai deux enfants à nourrir et que je suis mère seule… Autant vous dire que ma situation devient compliquée…

Révolution Permanente : Malheureusement la répression patronale à la SNCF est de plus en plus dure et vos cas sont loin d’être des exceptions... quel est le lien que vous faites entre cette répression et les transformations que traverse l’entreprise actuellement ?

Éric : Oui, nous sommes loin d’être des exceptions. La preuve en est, le même jour que moi, le CSE doit aussi se prononcer sur le licenciement d’un délégué CFDT. Toutes ces mesures disciplinaires vont de pair avec la "purge" effectuée dans l’entreprise, certainement à la demande du gouvernement et extrêmement semblable au dispositif mis en place à l’époque à France Télécom (FT). En effet, ce n’est pas une vue de l’esprit ou une figure de style facile visant à exploiter le drame de FT, non c’est une réalité concrète. Il fallait à l’époque se débarrasser de 22 000 fonctionnaire à FT, difficile à licencier, il était donc préférable, pour des raisons économiques, de les pousser à la démission. Il y a aujourd’hui certainement beaucoup trop d’agents au statut, au gout de la direction SNCF et du gouvernement, et il convient donc de les pousser dehors. Et ce d’autant plus que l’entreprise est démontée en 5 Sociétés Anonymes (S.A.) dès le 1er janvier 2020 et qu’il va être extrêmement difficile et coûteux de maintenir les avantages statutaires dans les 5 S.A. envisagées. Du point de vue de la direction et leur course perpétuelle à la productivité, il est donc logique de tenter par tous les moyens de pousser les agents SNCF à la démission (ce qui est d’ores et déjà une réussite sur les bilans sociaux annuels élaborés par la direction elle-même) et, de fait, de museler ceux qui voudraient dénoncer ou se battre contre ces techniques, déjà illégales, mais surtout, éminemment dangereuses, comme nous avons pu le démontrer lors de la campagne sur la souffrance au travail que nous avons menée à l’occasion de ma procédure de licenciement et en réaction au caractère "anxiogène" dont la direction m’avait affublé en parfaite contradiction avec la réalité !

Linda : Éric a raison. C’est simple, depuis 5 ou 6 ans, on assiste à une succession de réorganisations sur réorganisations qui a pour but de déstabiliser les cheminots, les pousser à bout… Au secteur commercial par exemple, il y a concrètement une politique, appliquée en marche forcée, de réduction des effectifs avec ce qu’on appelle « les petits collectifs ». Ces réorganisations consistent à ce qu’un petit chef, dit "M1", gère une équipe de pas plus de 10 agents normalement. Le principe qui régit ces « petits collectifs » c’est la concurrence entre nous, à qui sera le plus docile auprès de ses chefs alors on nous pousse aux chiffres et à la productivité, et à délaisser la qualité du service. Une des conséquences concrètes c’est la mise en place de ce qu’on appelle la LAF (Lutte anti-fraude) qui consiste à ce que nous, agents commerciaux, contrôlons nos usagers en gare, avec une prime de 5 euros net si l’amende est payée de suite… Je précise juste que contrôleur est un métier à part entière, avec des risques pour lesquels les commerciaux ne sont ni formés dans les règles et en aucun cas n’ont à contrôler nos usagers... On voit donc clairement une politique pour renflouer les caisses sur le dos des cheminots.
La situation est tellement catastrophique que bientôt plus personne ne connaîtra réellement sa fiche de poste car tout change tout le temps, aucune information claire n’est transmise quant à la politique d’ouverture à la concurrence… On essaie de nous faire croire qu’il y a le temps alors que ça y est, ça arrive très vite ! C’est la même politique qu’à l’époque de France Télécom, même je dirai puissance 1000. Nos collègues se suicident ! Édouard, Miguel et des dizaines d’autres… il faut que cela s’arrête de toute urgence ! On cherche clairement à faire partir les cheminots soit par la porte soit par la fenêtre… comme à France Télécom ! Management à la Lombard que Pepy disait vouloir mettre en place.

Révolution Permanente : Si l’on compare avec d’autres secteurs, comme la poste, l’éducation ou encore la santé, on voit bien que la répression existe également ailleurs... La campagne que vous avez mis en place au moment où la procédure de licenciement contre Eric a été lancée, autour du #PlusJamaisAGenoux, essayait de mettre en lumière cette situation, pourquoi ?

Éric : Oui, avec le gouvernement actuel, la répression est totale et généralisée. Le message de Macron est clair : « il faut rester sage ». Les lycéens de Mantes (et d’ailleurs) doivent rester "bien sage" ; Geneviève Legay aurait du "faire preuve de sagesse" ; les représentants du personnel, à la SNCF, à PSA, à Géodis ou encore à La Poste, auraient dû rester bien sages… Les enseignants qui osent contester la réforme Blanquer aussi doivent rester sages, sinon il peut leur arriver ce qui arrive aux enseignants du collège République dans le 93, réprimés eux aussi. Les gilets jaunes doivent rester sages aussi, au risque d’être au mieux gazés, si ce n’est tabassées, éborgnés, mutilés…

Macron et son gouvernement veulent mettre la jeunesse au pas, faire rentrer le monde du travail, les quartiers dans le moule, à l’aide des lois d’exception dignes des heures les plus sombres si besoin. Afin d’asseoir au mieux leur suprématie sur le monde du travail et continuer l’exploitation forcenée et mortifère du peuple et des ressources naturelles, il convient de tuer toute contestation dans l’œuf tout en gardant une apparence de démocratie. Pas facile et beaucoup de gens ne sont pas dupes, mais tant que l’unité ne sera pas faite...

Révolution Permanente : Quelles sont les perspectives aujourd’hui pour continuer la lutte ?

Linda : Le 26, jour où le Conseil Social et Economique de Saint Lazare va devoir se prononcer sur le licenciement d’Éric, je lance un appel à tous les cheminots à se mobiliser et à être présent aux côtés de notre collègue. C’est un SOS CHEMINOTS EN DETRESSE que je lance, arrêtons de regarder nos collègues se suicider, il faut agir maintenant ! Etre présent le 26 c’est soutenir notre FAMILLE, c’est lutter pour notre DIGNITÉ ! Il n’est jamais trop tard, ceux qui n’étaient pas là hier sont les bienvenus, je m’adresse à eux aussi, on vous attend avec joie et impatience pour gonfler les rangs de la révolte ! C’est plus que nécessaire de se rassembler contre la casse orchestré de notre service public.

Ensuite pour la rentrée prochaine, il faut réellement s’organiser, dans la convergence avec l’ensemble des travailleurs des services publics qui sont aussi en détresse, avec les différents secteurs du monde du travail, la jeunesse dans les lycées, les universités, les quartiers populaires… Les collectifs militants et associations aussi. Les gilets jaunes également, vous nous avez montré une détermination sans faille, c’est le moment de taper tous ensemble !

Eric : Comme dit Linda, le 26 juin, mercredi prochain, un rassemblement est prévu à Saint-Lazare pour montrer à la direction qu’on lâche rien. Il faut dire que dans le cas de mon collègue et camarade de lutte Rénald, de la gare de Lyon, la mobilisation massive a payé, ce qui prouve bien que la lutte paye toujours et qu’il faut continuer dans cette voie. C’est possible de faire reculer la direction si on construit le rapport de forces.

Après, malheureusement, même si nous arrivons à sauver quelques collègues ainsi, il est bien évident que la volonté gouvernementale avec les lois globales de destruction de nos droits qui l’accompagne, ne permettront pas une victoire plus générale à la SNCF ou ailleurs. Comment serait-il possible de sauver réellement, concrètement, durablement, un seul service public dans une société qui marchandise tout à outrance ? Même l’hôpital, malheureusement à nouveau, a peu de chance de sauver sa situation seul contre tous…

La lutte devrait se mener avec les usagers de ces services publics, car ils sont les premiers concernés par les dégradations qui accompagnent la destruction (car il n’y a pas d’exemple d’amélioration allant de pair avec la privatisation, en termes de qualité, comme en termes de coûts). Il est indispensable également de massifier et élargir la lutte, forger une convergence que l’on pourrait déjà imaginer assez facilement dans les services publics et fonction publique, secteurs soutenus par bon nombre de gilets jaunes. Ce serait un premier pas dans le sens de la convergence tant attendue et que les syndicats ont raté jusqu’à présent, et qui pourrait donner l’envie au privé d’être de la partie, et ainsi espérer une vraie victoire du monde du travail.

Propos recueillis par Laura Varlet




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