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Culture et Sport

Musique, antiracisme et lutte des classes

Interview. « La police sert à maintenir l’ordre social dominant », L’1consolable de 13’12 contre les violences policières

En plein climat répressif et sécuritaire, 33 rappeurs et rappeuses se sont réunis sur un même morceau intitulé "13'12 contre les violences policières". Retour sur le clip avec une interview de L'1consolable, un des initiateurs du projet.

mercredi 16 décembre 2020

Révolution Permanente : Tout d’abord, d’où vous est venue l’idée et l’envie de monter ce projet ?

L’1consolable : Les violences policières sont un sujet qui nous touche toutes et tous de près depuis longtemps. Personnellement, déjà parce que j’en ai déjà été victime et que ça faisait partie de l’environnement, vu que j’ai grandi en banlieue parisienne.

Pour le projet en lui même, après l’affaire horrible du viol de Théo en 2017, l’idée est née de faire un morceau contre les violences policières et le racisme avec une critique structurelle du rôle de la police. Hélas, trop peu de MC’s ont répondu à mon appel de l’époque, et j’ai donc préféré reporter plutôt que de faire ça à l’arrache. De mon coté j’avais écrit un morceau intitulé « Justice » pour parler de cette problématique.

Puis en 2019 – 2020, en faisant des ateliers de rap dans des lycées avec le rappeur Skalpel, on s’est motivés à relancer le projet en lien avec Sly2 (Graphisme pochette et web ) et Nada. On a lancé les premières invitations en mars lors du premier confinement. Il a fallu pas mal de temps pour faire avancer tout ça jusqu’à en arriver à la sortie le 13 décembre 2020. C’est plutôt bien tombé finalement au vu de l’actualité politique qui met pas mal en avant la question des violences policières avec la mobilisation contre la Loi Sécurité Globale. Mais c’était pas un calcul de notre part.

Je me souviens qu’on me disait déjà en juin dernier que c’était le moment de sortir ce son, alors que fleurissaient partout dans le monde les mobilisations contre le racisme et les violences policières après le meurtre de George Floyd, et que commençait à se poser le débat sur le caractère structurel et systémique de la violence et du racisme de la police. Mais bon après, on sait bien que les violences policières ça ne date pas d’hier et que ça reste malheureusement toujours d’actualité.

L’enjeu c’était de faire circuler une parole qui reste plutôt minoritaire. On voulait avancer un discours qui mette au jour le caractère systémique de la violence et du racisme dans la police, contre l’idée qu’il y aurait seulement des bavures dues à quelques mauvais flics. En vérité, il n’y pas de bavures mais un travail bien défini. Quand la police harcèle ou tabasse des jeunes issus de l’immigration, en réalité elle fait son travail. De même quand elle réprime les manifestations. Ça a toujours été la fonction de la police de maintenir par la force l’ordre social dominant. C’est une institution de normalisation des comportements. C’est ça la vision de la police qu’on voulait mettre en avant avec les rappeurs et rappeuses présents sur le projet.

RP : La démarche, le titre du son et la date de sortie mettent en avant des références connues du monde du rap et militant , pourrais-tu les expliciter ?

L’1consolable : Oui, d’abord il y a la référence aux grands projets collectifs et politiques du rap de la fin des années 90 qui nous ont beaucoup construit.e.s en tant qu’auditeur.ices et rappeurs et auxquels on voulait rendre hommage. De la sortie en 1997 de 11’30 contre les lois racistes auquel nous avons repris la forme du titre ainsi que l’intro parlée avec la voix de Ramata Dieng, aux 16’ 30 contre la censure sorti en 1999. Aussi dans la même époque il y a les projets de Fabe comme « Bonjour la France » ou la compilation « Sachons dire non » avec Monsieur R, Expression Direkt ; c’est toute une époque du rap au contenu politique qui nous a beaucoup influencé.e.s.

Aussi il y a la référence au chiffres 1312, qui correspondent à la durée du morceau, à sa date et à son heure de sortie. Cela renvoie à un nombre plutôt connu dans le milieu militant pour exprimer ACAB (All Cops Are Bastards) en utilisant l’ordre des lettres de l’alphabet . Cette référence est là pour charrier une vision de la police qui correspond à notre manière de la percevoir. Pour ma part quand je dis que « tout les flics sont des bâtards », je ne crois que les flics naissent mauvais . Ils sont surtout conditionnés notamment par l’institution policière, qui fait de tous ceux qui y entrent des « bâtards » en leur faisant assurer des fonctions oppressives et répressives. La pression du groupe prend forcément le pas sur les potentielles bonnes intentions que pourraient avoir certain.e.s en entrant dans la police. « Tous les flics sont des bâtards », ça résume pour moi l’idée que, quoi qu’il arrive, l’institution policière est structurée pour faire de toi un « bâtard » : elle vous rend raciste, sexiste et violent. Le seul moyen d’éviter ça, c’est de quitter la police -ou mieux : de ne pas y entrer-. L’intention derrière le slogan ACAB, c’est de substituer à une critique centrée sur l’individu, « bon flic » ou « mauvais flic », une autre critique visant l’institution dans son ensemble ainsi que la manière dont elle conditionne les comportements de ses agents.

RP : Votre son fait beaucoup le lien entre les meurtres policiers racistes dans les quartiers populaires et la répression dans les manifestations, comment tu vois ce lien ?

L’1consolable : Le lien déjà c’est l’institution qui déploie cette répression : c’est la même qui maintient les populations ségréguées des quartiers populaires dans un socio-apartheid, et qui va réprimer ceux qui se mobilisent lors de mouvements sociaux. Après il y a quand même des différences qu’il ne faut pas négliger. L’enjeu n’est pas de diviser les camps, mais il faut bien voir que les gens qui manifestent sont dans une dynamique contestataire alors que les habitant.e.s des quartiers populaires sont simplement en train de vivre -ou plutôt de survivre-. Il n’y pas besoin que les habitant.e.s des quartiers populaire se soulèvent contre le sort qui leur est fait pour être harcelés quotidiennement par des contrôles, des insultes, des humiliations et violences policières. La police dans les quartiers joue le rôle de prolongement de l’état colonial en y faisant régner un véritable socio arpartheid pour encore reprendre le concept que pose Mathieu Rigouste. Il s’agit pas d’opposer les victimes mais de penser les spécificités de chacune pour comprendre qu’on ne peut pas se battre contre les violences policières sans prendre à bras le corps la question du racisme.

RP : Peux-tu m’en dire plus sur votre démarche d’aide aux victimes de violences policières ?

L’1consolable : Oui le projet a aussi comme but de réunir des fonds pour venir en aide aux victimes de violences policières en lien avec le collectif Désarmons Les. On a mis en place une cagnotte un mois avant la sortie du projet sur le site HelloAsso par le biais de l’association « On a qu’un visage ». La cagnotte permettait de précommander le CD en reversant tous les fonds récoltés aux victimes de violences policières. Il est d’ailleurs toujours possible de commander le projet par ce biais et les fonds seront utilisés à 50 % pour les blessé.e.s et mutilé.e.s et les 50 % restants pour les familles de victimes qui ont eu à déplorer un décès suite à des violences policières. L’idée est aussi de privilégier le soutien aux victimes et famille de victimes issues des quartiers populaires qui sont les plus démunies pour se défendre face à la police, que ce soit au niveau de la justice ou des frais médicaux. L’association s’occupe de répartir les fonds et travaille en lien direct avec un grand nombre de victimes et familles de victimes ainsi qu’avec d’autres collectifs.

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RP : Tu écris à la fin de ton couplet que « la police ment sous serment, la justice est sous tutelle, institution par définition et par nature cruelle », pour toi le problème est systémique et l’institution policière n’est pas réformable ?

L’1consolable : Moi clairement, je suis pour l’abolition de la police , je ne pense pas qu’on s’en sortira avec des réformes. Il y a un tel rapport de force en faveur de la police : le pouvoir exécutif sait bien que c’est à elle et elle seule qu’il doit la perpétuation de l’ordre social inique et violent qu’il impose . La police a beaucoup de moyens de pression pour s’en sortir. On l’a vu avec Castaner : il lui a suffi de parler d’interdire la clé d’étranglement pour être congédié et immédiatement remplacé par Darmanin que Macron a choisi pour sa propension à satisfaire sans délai à la moindre exigence des syndicats de police. Plus récemment, on a pu voir qu’il suffit à Macron d’évoquer les contrôles au faciès pour que les syndicats de police se mettent en branle et fassent pression. Du coup je ne vois pas comment on pourrait réformer cette institution vu le poids qu’ils ont et le rôle qu’ils jouent. D’autant que sa fonction n’a jamais changé depuis sa création, qui il faut le rappeler pour la police nationale s’est faite pendant la seconde guerre mondiale sous Pétain avec le régime de Vichy. On a réussi à ancrer dans la tête des gens qu’on ne pourrait pas faire sans police mais dès qu’on prend le temps de se documenter sur la question on voit bien que la police n’est pas une nécessité. Il y a eu et il y a encore des exemples de sociétés sans police qui fonctionnent très bien, donc oui clairement je milite pour l’abolition de la police. C’est cette même analyse et ce même combat, aussi, qui nous ont tou.te.s réuni.e.s sur ce projet.

La liste des 33 rappeurs par ordre d’apparition : L’1consolable / Djamhellvice / Monsieur M / Res Turner / Skalpel / Sticky Snake (L’Alerte Rouge) / Nodja / Nada / Ywill (La Jonction) / Tideux / Démos (ACS) / Fl-How / Turiano (HPS) / Saknes (La Jonction) / K.Oni / Gaïden / Ben Akara (HPS), Siren / Mod Efok / Fik’s Niavo (Ul’Team Atom) / VII / Temsis (ACS) / Aladoum / Original Tonio / Templar (Ul’Team Atom) / Lili (CREW Z.1.D) / Saïdou (Sidi Wacho) / E.One (Première Ligne) / Erremsi / Kaïman Lanimal / Kimo (Libres Ratures) / Akeron / Billie Brelok.




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