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Notre classe

Interview

Manuela, à la fois CPE en télétravail, mère au foyer et prof pour ses enfants

Nous avons interviewé Manuela, CPE à Paris et maman de deux enfants de 10 et 12 ans qui, en cette période de confinement, doit assurer trois métiers : celui de mère, celui de CPE en télétravail, et celui de prof à la maison.

mardi 7 avril

 Propos recueillis par Martin Scolaire

Nous avons interviewé Manuela, CPE à Paris et maman de deux enfants de 10 et 12 ans qui, en cette période de confinement, doit assurer trois métiers : celui de mère, celui de CPE en télétravail, et celui de prof à la maison.

Révolution Permanente : Je voudrais que tu me racontes pour commencer ce qu’est le quotidien d’une maman en confinement ? Et peut-être en commençant par le début et en expliquant comment ça s’est passé ?

La fermeture des écoles a été annoncée un jeudi soir pour une effectivité le lendemain vendredi à la sortie d’école. A ce moment-là, le confinement n’était pas encore décidé. Le week-end a donc laissé place à pas mal d’angoisse : comment garder mes enfants non scolarisés et être présente le lundi matin au lycée, comme l’a sollicité ma direction par sms samedi soir ? J’ai opposé un refus clair de me présenter à la réunion du lundi matin, non seulement parce que je ne pouvais pas laisser mes enfants seuls à la maison, mais également parce que cela comportait selon moi un risque sanitaire. Lundi soir, Emmanuel Macron a annoncé le confinement dès le lendemain à midi. Là, tout s’est bousculé. Déjà, il a fallu réaliser que le risque sanitaire était réel et important, et supposer les risques encourus les jours précédant cette annonce tardive. Le confinement s’est fait dans une relative urgence, avec un aspect panique assez indéniable. Lundi soir on se couchait en se disant que le lendemain serait différent de tous les autres lendemains, mais sans savoir comment on allait faire. Je voyais bien se profiler une surcharge de tâches, entre le quotidien de la maison, la continuité pédagogique pour mes enfants, et celle pour mes élèves. On avait que très peu d’informations.

Je ne m’étais pas trompée. Dès le lendemain, le rythme a été délirant : entre les messages en masse des enseignant.e.s de mes enfants et l’utilisation guidée vers plusieurs supports différents, parfois inconnus ou incompatibles, l’intendance de la maison à gérer, les échanges avec les collègues, toutes et tous aussi perdu.e.s sans accompagnement de la hiérarchie… Et les alertes sur la pandémie, les collègues touché.e.s, les voisins qui tentent de fuire Paris…Les enseignant.e.s ont plus que joué le jeu, sans aucun soutien du Ministère, inquiet.e.s du devenir de leurs élèves. J’ai vu mes collègues travailler 2 fois plus qu’à leur habitude, et les enseignant.e.s de mes enfants être en ligne du matin au soir pour rassurer et répondre à toutes les sollicitations.

Je suis un peu perfectionniste, donc j’ai voulu continuer à maintenir le lien avec mes collègues et mes élèves, accompagner mes 2 enfants du mieux possible, et évidemment préparer des bons petits plats pour que le moral reste bon. Sans ordinateur ni imprimante à la maison, je me suis toutefois retrouvée très vite en difficulté. Notre direction ne s’est absolument pas inquiétée de savoir si nous disposions des outils nécessaires au travail à domicile… comme si cela était induit que nous dépensions nos faibles salaires pour équiper nos maisons comme des lycées. En résumé, j’ai passé 10 jours à m’arracher les cheveux, convaincue que je ne m’en sortirai pas. Entre 6 et 8h de travail par jour pour le lycée, deux enfants qui ont besoin de moi pour leur travail scolaire et me sollicitent - sans aucune exagération - toutes les 5 minutes, et tout le reste à gérer. J’ai vu des collègues se noyer dans le travail aussi, et j’ai pensé que le travail constituait une belle fuite. Difficile de se retrouver enfermé.e.s, h24, sans date limite, que ce soit en famille, ou seul.e. Je me suis alors fait la réflexion que certain.e.s se noient dans l’alcool ou les jeux vidéo, et que d’autres utilisent le travail comme échappatoire. Ça permet d’éviter de trop questionner sa vie privée, ses choix de vie, mais c’est le cocktail idéal pour la dépression ou le burn-out. A un moment j’ai dit stop : stop au travail, stop à la cadence infernale pour les enfants. Stop. On a tous commencé à faire les choses à notre rythme, et à passer des moments ensemble.

Révolution Permanente : Côté psychologique, comment les enfants comprennent la situation de pandémie ?

Face à la pandémie, mes enfants sont à la fois dans le déni de l’existence du virus et dans l’acceptation totale des mesures de confinement. Au bout de 3 jours, ils n’ont même plus ressenti le besoin de sortir. Des voisins m’ont confié que leurs enfants réagissaient exactement de la même façon. Contrairement aux adultes, qui sont très frustrés de ne pas pouvoir poursuivre leurs activités sociales, j’ai l’impression que les enfants ont totalement accepté la situation. Une sorte d’instinct de survie… Mes enfants n’ont pas l’air de souffrir du tout, au contraire. Mais ils ont de bonnes conditions de vie. Je pense très fort à ceux qui, au contraire, ont des conditions sociales et familiales difficiles… le confinement doit alors être une violence.

Il y a également le degré d’anxiété des parents qui joue. Je n’ai pas de télévision, pas de BFM qui tourne en boucle sur le coronavirus, rien d’anxiogène. On parle des gestes barrières indispensables, parfois de l’évolution de la pandémie dans le monde, en France, mais ça s’arrête là. Il n’y a pas de psychose par rapport à tout ça chez moi. Et nous avons la chance de n’avoir aucun proche touché par le Covid-19, ce qui ne nous place pas dans une peur directe par rapport au contexte sanitaire.

Révolution Permanente : Comment tes enfants vivent l’école à la maison et le fait que leurs vies scolaire et familiale soient mélangées ?

Côté travail, ils ont été très anxieux au début, à l’idée de mal faire, de ne pas être sûr.e de bien comprendre les consignes, ils ont connu l’échec aussi parfois face à des outils qu’ils ne savaient pas utiliser (et moi non plus !). Une après-midi, ma fille a attendu 2h qu’une conférence en ligne débute (j’ai attendu aussi), en vain, pour ensuite comprendre qu’il fallait s’abonner à la chaîne pour pouvoir la visionner. « Maman, je suis la seule de la classe à ne pas avoir vu la conférence, comment je vais faire ? ». Et je travaille à l’Education nationale, j’ai le bagage nécessaire pour les accompagner… Je n’ose imaginer l’anxiété dans laquelle se retrouve certain.e.s élèves qui n’ont ni les outils, ni le soutien de leur famille.
Il m’a fallu quelques jours pour prendre de la distance avec tout ce stress. On n’est pas malade, on a un toit, on est ensemble, on est vivants, tout va bien. On préfère dorénavant faire des pancakes que travailler certaines après-midi.

Au-delà de ça, j’observe mes enfants et je constate qu’ils me sollicitent bien plus qu’ils n’en ont besoin en réalité. J’ai compris que l’enjeu pour eux est de faire du scolaire un partage familial. On peut supposer que les enfants ont besoin de collectif dans leurs apprentissages et que le collectif, dans cette situation de confinement, se limite aux parents et à la fratrie. Quand il n’y a personne à la maison pour permettre ce partage, cela doit être complexe pour l’enfant habitué à la collectivité dans notre système éducatif.

Révolution Permanente : Sur le contenu des programmes de l’Education nationale, qu’est-ce que tu en penses dans cette période de confinement ?

Je suis très agréablement surprise de la capacité des enseignants à adapter les programmes au contexte, et pas seulement par l’utilisation d’outils numériques, mais par le contenu des cours. Par exemple, en CM2, mon fils doit rédiger « Un Jour Une Pensée », une sorte de journal quotidien de l’écolier confiné, en employant les temps vus en cours et les points de grammaire déjà travaillés. Ou encore écrire un poème en acrostiche avec le mot confinement. En arts plastiques, les enseignants ont demandé de faire des affiches artistiques pour remercier les soignants. En EPS on fait du yoga, c’est bon pour la zénitude de toute la famille. Les programmes gagnent en concret je trouve.

Révolution Permanente : Qu’est-ce que tu penses des mesures qui ont été prises par le gouvernement ?

La continuité pédagogique, c’est une formule, rien n’a été mis en place. Sa réussite est basée sur l’unique détermination des collègues. Chacun de nous a dû se débrouiller avec des outils hors service ou non fonctionnels. Improvisation totale car impréparation totale. Certaines directions ont réagi très vite pour tenter d’organiser le travail, d’autres se sont littéralement tues. On est débrouillards et on a malheureusement appris à faire avec très peu de moyens, c’est un peu notre quotidien de travailleuses et travailleurs de l’Education nationale… faire cours dans une classe avec des fuites, sans chauffage, et avec des chaises manquantes… faire cours depuis un ordinateur qu’on possède pas, sans aide ni soutien… une malheureuse routine… Le gouvernement a posé de jolies formules, nous avons fait le travail. L’Education nationale investit 1.5 milliard dans le SNU, mais pas un euro pour améliorer les conditions de travail pour les personnels et de scolarité pour les élèves. Aucune précaution n’a été prise dans nos établissements, aucun possibilité de respecter les gestes barrières, on n’a même pas de savon ! Aujourd’hui encore, bien que les établissements accueillent les enfants de soignants et des collègues volontaires, les bahuts n’ont pas été décontaminés !

Révolution Permanente : Est-ce que toi qui travailles en lycée parisien, tu as une visibilité sur ce que font tes élèves ?

La direction de mon lycée nous a demandé de renseigner un tableau de suivi pour chaque élève dans chaque matière. Quelques jours après, JM Blanquer nous expliquait que l’assiduité, même virtuelle, allait être prise en compte pour la validation des examens. C’est un sujet épineux sur lequel nous échangeons beaucoup, y compris en AG virtuelle de travailleurs de l’éducation IdF, car il n’est pas question de pénaliser les élèves qui n’ont pas les outils et l’accompagnement à la maison.

Dans la réalité, le suivi est compliqué. J’ai 400 BTS, déjà très absentéistes, souvent parce qu’ils travaillent pour subvenir à leurs besoins, parce qu’ils sont loin de leur famille, ou que leur famille a peu de moyens ou encore parce que le Crous a cette année refusé de leur verser une bourse. Ces étudiants-là, ce sont nos travailleurs invisibles qui deviennent visibles avec le confinement : les livreurs Deliveroo, Frichti, et autres… Maintenir un contact avec eux n’est pas facile.

Certain.e.s sont malades, on ne sait pas précisément s’il s’agit du Covid-19, et c’est particulièrement délicat de les appeler pour avoir plus d’informations… dans la mesure où le système n’offre aucune aide pour eux… La sensation de faire de l’ingérence pour remplir un tableau à des fins statistiques sans pouvoir proposer de solutions aux jeunes en difficulté est grande, et particulièrement inconfortable.

Révolution Permanente : Blanquer a annoncé 5 à 8 % d’élèves qui n’arrivent pas à faire la continuité pédagogique. Qu’en penses-tu ?

Je ne comprends pas ce que signifient ces chiffres. Est-ce qu’on parle des seuls élèves qui ne rendent pas tous les devoirs et ne maintiennent pas le lien avec l’ensemble des enseignant.e.s ? Est-ce que ce pourcentage inclut les élèves qui n’ont pas d’outil informatique ? En lycée général et technologique, hors période de confinement, l’absentéisme est en moyenne de 5%. Je doute que ce chiffre se maintienne hors établissements, avec toutes les difficultés que la continuité pédagogique engendre pour les familles fragiles…

Révolution Permanente : Comment vis-tu ce triple travail : de CPE, de femme à la maison, et de prof pour tes enfants ?

Si une étude de 2019 a indiqué que le salaire mensuel d’un parent au foyer devrait être de 6400€, pour plus de 90h de travail par semaine, ce n’est pas un hasard. Ajoutons à ces 90h les 35h minimum que nous donnons au notre employeur, et nous voilà en confinement avec travail et enfants ! Combien d’hommes pourraient se targuer de travailler autant pour leur famille, sans sacrifier leur vie professionnelle ?

Il y a un vrai travail culturel à faire parce que même si certains hommes voient et comprennent le problème, ils ne font souvent que le penser et ne modifient pas leurs comportements. A croire que c’est suffisant que les hommes compatissent et souhaitent évoluer, pendant que les femmes continuent d’être socialisées à faire tout le boulot. Il faut concrètement repenser la division et la répartition des tâches à la maison pour les couples. En cas de séparation, c’est une autre histoire, moins de 3% des enfants de parents séparés sont en garde alternée . Dans plus de 70% des cas, c’est la mère qui a la garde et gère tout ! On applaudit une pseudo-évolution, mais elle est si lente que je crains que ma fille, dans 20 ans, se retrouve dans un contexte similaire.

La situation de confinement me rappelle beaucoup mes années de congé parental, avec la charge mentale du travail et de la pression hiérarchique en plus. Je ne sais pas si une étude est en cours pour savoir lequel des 2 parents s’est dévoué, dans chaque famille, pour s’absenter physiquement de son travail en vue de garder ses enfants confinés, mais je suis prête à parier que les chiffres sont à peu près les mêmes que pour les séparations. Le travail de parent au foyer n’est toujours pas valorisé, pourtant il est difficile, c’est du 20h par jour, on est seul, sans soutien, et sans bulle pour se reposer. On aime nos enfants certes, mais on apprécierait de sortir de ce schéma qui mêle exploitation et soumission.




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