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Palestine vivra !

Interview. « Pour les jeunes, l’autorité palestinienne n’offre aucune alternative à l’occupation d’Israël »

Dans un entretien, le journaliste P.J. Armengou spécialisé sur la question du Moyen-Orient revient sur la situation en Palestine et sur les perspectives face à l'État colonial d'Israël.

Mirta Pacheco

13 octobre 2022

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Crédits photo : AFP

Entretien initialement paru sur La Izquierda Diario

P. J. Armengou est un journaliste indépendant spécialisé sur la question du Moyen-Orient. Son travail l’a amené à réaliser des reportages et des enquêtes en Irak au moment de l’offensive de l’État islamique, mais aussi au Rwanda et en Espagne. Son séjour à Jérusalem depuis un an lui a permis d’acquérir une connaissance directe de la situation politique en Israël et des conditions de vie des Palestiniens, qui subissent quotidiennement l’occupation israélienne.

Depuis des mois, l’armée israélienne mène une nouvelle offensive militaire, notamment dans le nord de la Cisjordanie, comme dans les villes de Jénine et Naplouse. Le mercredi 21 septembre, la répression de l’État israélien a atteint l’un de ses plus hauts seuils de violence lorsqu’elle a fait 4 morts et plus de 40 blessés. Que se passe-t-il réellement dans ces villes, sachant que le conflit est quotidien et que l’armée organise même des descentes dans les maisons pour arrêter les Palestiniens ?

Des villes comme Jénine et Naplouse, mais surtout les camps de réfugiés rattachés à ces villes, sont des endroits où l’Autorité nationale palestinienne n’a que peu de contrôle. Les forces de sécurité palestiniennes ne sont pas entrées dans ces territoires depuis un certain temps, les conditions de vie sont mauvaises et l’atmosphère générale est très tendue. Cette situation est évidemment aggravée par le fait qu’Israël effectue des raids presque quotidiens pour arrêter des terroristes présumés, et qu’il y ait autant de morts tant du côté de civils que des suspects. Ces dernières semaines, un soldat israélien est également mort. En conséquence, et en prévision d’une aggravation de la situation en Palestine - où les tensions augmentent entre le Hamas et le Fatah et le pouvoir du président Mahmoud Abbas est fortement remis en question -, de nombreux civils s’arment et forment des groupes qui sont non affiliés à une quelconque organisation. Ce sont eux qui dirigent la réponse aux opérations israéliennes à Jénine et Naplouse.

Cette situation s’inscrit dans le contexte des prochaines élections en Israël, où Netanyahu pourrait redevenir Premier ministre. À travers cette campagne, le régime politique se droitise davantage. Mais il y a une discussion plus profonde que les forces militaires et de renseignement d’Israël ont avec le gouvernement, qui a à voir avec la perte d’influence politique de l’Autorité palestinienne, avec Abbas à sa tête, pour contrôler l’ensemble du nord de la Cisjordanie. Jusqu’où va réellement cette perte d’autorité et comment s’exprime-t-elle ?

Le président Abbas est âgé et, selon les rumeurs, malade. En outre, il a été largement interpellé par la corruption du système politique palestinien, le peu d’améliorations que les citoyens constatent dans leur vie quotidienne, l’apparente soumission d’Abbas à Israël et l’absence d’élections. Les dernières élections présidentielles ont eu lieu en 2005, peu après la mort de Yasser Arafat, et ont été remportées par Abbas, son héritier naturel. Mais déjà lors des élections législatives de 2006, le Hamas a obtenu plus de voix que le Fatah, le parti d’Abbas. Depuis, il n’y a plus eu d’élections, et la décision de reporter les élections prévues en 2021 par Covid-19 n’a pas plu à la population. Dans le même temps, le Hamas a gagné en puissance politique, en grande partie grâce au fait qu’il est le groupe le plus belliqueux contre Israël dans les territoires palestiniens.

La jeunesse palestinienne a été un facteur presque décisif dans la grève de 2021 en réponse à l’attaque féroce d’Israël (avec les 11 jours de bombardement sur Gaza et les pogroms contre les Palestiniens israéliens menés par les ultra-nationalistes israéliens avec la police et l’armée qui les laissaient faire ou en faisaient partie). Déjà à l’époque, on parlait du rejet de l’Autorité palestinienne par ces jeunes de par sa complicité avec l’État israélien &Y a-t-il quelque chose de nouveau qui émerge sur le plan politique, en particulier chez les jeunes ? De nouveaux groupes émergent-ils ? Si oui, savez-vous quelle est leur idéologie ?

La jeune population palestinienne est désillusionnée et sans espoir. Et ce n’est pas étonnant. L’occupation rend tout progrès économique impossible et limite sévèrement la vie des enfants, des jeunes et des personnes âgées. La situation politique à l’intérieur de Gaza et en Cisjordanie n’aide pas, de nombreux jeunes choisissent de rejoindre des mouvements armés comme le Hamas ou le Jihad islamique palestinien. Mais aussi - et c’est un phénomène relativement nouveau - décident de créer leurs propres groupes armés, visant à résister à l’armée israélienne à l’intérieur de la Cisjordanie. Les jeunes ont le sentiment que l’Autorité nationale palestinienne (et donc Abbas et le Fatah) ne les protège pas d’Israël, ne leur offre pas d’alternative à l’occupation et est pusillanime dans ses positions politiques contre Israël.

Y a-t-il des détachements du Fatah, le parti qui dirige l’AP ?

Les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa sont traditionnellement associées au Fatah mais, bien que toujours autonomes, elles ont longtemps agi librement, voire en dissonance ouverte avec le parti et l’Autorité nationale palestinienne, dont la position officielle est toujours de condamner les attentats.

Le Hamas et le Jihad islamique peuvent-ils prendre la place laissée vacante par l’Autorité palestinienne, et suscitent-ils le soutien des jeunes ?

Le Jihad islamique et, surtout, le Hamas, ont un pouvoir social plus important et plus de soutiens que le Fatah et l’Autorité palestinienne. Ce n’est pas qu’ils peuvent prendre la place laissée vacante par l’ANP, mais qu’ils l’ont déjà fait. Dans des endroits comme Gaza, où le Hamas est le parti au pouvoir, cela va de soi. Mais en Cisjordanie, de facto, c’est le Hamas qui mobilise la population et attire le plus de soutien.

Lors de cette grève de 2021, un sentiment d’unité nationale s’est exprimé parmi les Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza et ceux ayant la citoyenneté israélienne. Ce sentiment d’unité persiste-t-il ? Quelles sont les différences entre ces trois secteurs du peuple palestinien autour de cette unité ?

Le désir d’unité nationale entre la Cisjordanie, Gaza et les Palestiniens d’Israël, l’idée d’une Palestine "du Jourdain à la mer" est toujours dans le cœur de la majorité de la population arabe. Cependant, elle est plus forte et plus manifeste chez les habitants de Gaza et de Cisjordanie que chez leurs frères d’Israël, qui souffrent jour après jour de l’occupation. À l’exception des Arabes de Jérusalem-Est, dont le sentiment palestinien est particulièrement fort, de nombreux Arabes vivant en Israël ont une identité plus diffuse : ils ont le sentiment d’être des citoyens de seconde zone, mais peuvent tolérer de vivre en Israël. Certains la préfèrent même. C’est dans des moments comme la grève de 2021, ou lorsqu’Israël commet des crimes contre la population arabe (comme les démolitions de Sheikh Jarrah ou la mort de la journaliste Shireen Abu Akleh) que le sentiment palestinien est le plus unanime. En bref, c’est lorsque l’oppression est la plus forte et l’occupation la plus sévère que le sentiment national palestinien est le plus fort.

En ce qui concerne l’État d’Israël et les territoires occupés, comment se déroule actuellement le processus de réquisition des terres par les colons sionistes ? Le gouvernement israélien continue-t-il à aller de l’avant ?

L’occupation des terres par les colons israéliens, considérée comme illégale par la communauté internationale, ne s’arrête pas. Et cela ne s’arrêtera pas tant qu’il n’y aura pas de volonté politique en Israël. Et il n’y en a pas, et il ne semble pas qu’il y en aura. Il est possible, en effet, qu’en fonction du vainqueur des élections (par exemple Netanyahu), l’occupation des terres et des maisons augmente. Et tant que le territoire palestinien continuera d’être accaparé centimètre par centimètre, tant qu’il y aura des colonies illégales en Cisjordanie, et tant que les colons vivront au-dessus des lois en faisant et défaisant ce qu’ils veulent, il n’y aura pas de paix en Palestine. Et il n’y aura pas de paix en Israël non plus.

L’État d’Israël traverse une crise politique depuis quelques années, crise qui se traduit notamment par la dissolution du Parlement afin de convoquer de nouvelles élections - cinq élections en moins de quatre ans. Maintenant, avec l’effondrement du gouvernement Bennet et du gouvernement de transition de Lapid, comment voyez-vous ce processus, quelles conséquences pourrait avoir un autre gouvernement Netanyahou, tant au niveau de sa politique coloniale envers le peuple palestinien que de sa relation avec les Etats-Unis ? (qui connaissent également plusieurs crises ouvertes tant sur le plan interne que sur celui de leur politique étrangère — évidemment traversée par la guerre en Ukraine — ne sont pas prêts à voir éclater un nouveau conflit à cause de la réaction de leur partenaire junior au Moyen-Orient.)

Ces dernières années, Israël a opéré un virage vers la droite et le nationalisme qui ne favorise pas la résolution des conflits. Des politiciens tels que Netanyahu, le favori des élections de novembre, bien que n’ayant pas la force de gouverner, apportent parmi leurs propositions l’annexion complète de la Cisjordanie - une situation qui, dans le passé, a conduit à des intifadas et des décennies de violence. Sur le plan international, un gouvernement Netanyahou ne changerait pas grand-chose : il ne sera pas aussi ami avec Biden qu’avec Trump, mais ils ne seront jamais en désaccord et il poursuivra le rapprochement avec les nations arabes de la région (les accords d’Abraham) qu’il a lui-même initié main dans la main avec Trump. Pourtant, rien ne permet de dire ce qui pourrait se passer en novembre. Il n’y a pas de gagnant clair, et Lapid pourrait créer la surprise. Ce qui est certain, c’est qu’aucun parti ne gouvernera seul, que le parlement israélien restera aussi divisé et que le conflit avec la Palestine (et non les perspectives de paix) sera un thème récurrent dans la campagne électorale.

Traduction par Lucia Nedme


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