^

Notre classe

Interview

Interview. "Se coordonner à la base pour gagner" : les raffineurs de Grandpuits prêts à repartir en grève

Mobilisés en grève reconductible du 5 décembre au 27 janvier, les raffineurs de Grandpuits ont été des piliers de la mobilisation contre les retraites. Signataires aux côtés de la Coordination RATP-SNCF d'un appel à une rencontre nationale à la grève générale, ils n'entendent rien lâcher et préparent le retour en reconductible. Rencontre avec Adrien Cornet, élu CGT à Grandpuits.

mercredi 4 mars

Crédit photo : Spoutnik

Révolution Permanente : Est-ce que tu pourrais te présenter, et revenir sur la mobilisation à Grandpuits depuis le 5 décembre ?

Adrien Cornet : Alors je suis élu CGT à la raffinerie de Grandpuits, où je travaille depuis 2009. Chez nous le travail de mobilisation a commencé bien en amont du 5 décembre. Dès le mois de septembre on avait commencé à décortiquer le rapport Delevoye, à lire la presse qui expliquait l’impact de la réforme, la baisse des pensions, l’exemple de la réforme en Suède, et à tracter sur la réforme en discutant avec les salariés.

Du coup, le 5 décembre à 6h, au moment de la prise de poste du quart 1, ça n’a pas été plus difficile que ça de convaincre les salariés de se mettre en grève parce que le travail avait été fait en amont, donc les gens étaient mobilisés et motivés. On est donc partis en reconductible le 5 décembre, et ce jusqu’au 27 janvier.

RP : Quels secteurs se sont mis en grève dans la raffinerie ?

AC : Sur Grandpuits on est 450 salariés. La plupart des grévistes, historiquement, ce sont les postés, les salariés qui travaillent en 3/8 et en 2/8 sur les unités de production de carburant, et qui représentent 180 salariés. On a eu autour de 70 à 80% de grévistes sur la totalité des postés. Concrètement ce sont des gens qui sont confrontés à la pénibilité du fait de leur roulement, et donc ils refusent qu’on attaque leur retraite.

Les autres métiers c’est l’administratif, la paye, la gestion des plannings, des métiers à la journée. Historiquement, ce secteur fait peu grève, et on peut dégager plusieurs raisons. D’abord, la proximité de ces salariés avec l’encadrement les expose beaucoup plus facilement aux discriminations en lien avec le grève, et ce d’autant plus que leurs évolutions sont calculées de façon individuelle. Ensuite, ils sont moins touchés par la pénibilité – quand tu commences à 9h ou quand tu commences à 4h30, tu n’es pas confronté à la même pénibilité. Au-delà de l’administratif, on a d’autres métiers peu mobilisés comme la maintenance, l’inspection, l’infirmerie, le labo et enfin la direction et les cadres.

Enfin il y a des phénomènes de grève par procuration. Chez les postés on est dans des secteurs avec une grosse culture de la lutte. Les grévistes sont majoritairement cartés CGT ou FO et on baigne dans cette culture de lutte, qui explique aussi la capacité à mobiliser les postés.

RP : Vous avez fait 54 jours de reconductible, j’imagine que c’est le plus long mouvement que vous ayez connu. Quelles différences avec les précédents mouvements, notamment 2010 ou 2016 ?

AC : La première différence, et ce qui nous a porté en Ile-de-France, c’est l’interprofessionnel. Grâce aux cheminots de la SNCF et aux traminots de la RATP qui se sont mobilisés pendant plus de 50 jours en reconductible, on a connu, pour la première fois depuis que je milite, une véritable interprofessionnelle. Tout au long du mouvement on a pu se retrouver, débattre au sein des différentes AGs des grévistes, ce qui nous a permis de voter sans souci la reconductible.

Une autre différence par rapport à 2010 et 2016, c’est que l’on a pas arrêté les raffineries. Ça s’explique par une question de timing. Tous les cinq ou six ans dans les raffineries, on fait un « arrêt métal ». Pendant deux mois on arrête la raffinerie, on ouvre les capacités, et on refait ce qui doit être refait, on remet à plat la plupart des éléments, donc c’est un moment important.

Or on est tombés précisément dans un moment de fin de run. On est à sept ans d’exploitation, l’outil de travail est épuisé, donc y avait ce risque de casser l’outil qui nous a beaucoup freiné. Une semaine et demie après le mouvement, la direction a vu que l’on avait noué le rapport de force le plus important dans le pétrole, avec des arrêts d’expédition de trois jours par semaine, et a envoyé le directeur raffinage Europe qui nous a expliqué : « si vous arrêtez la raffinerie, je ne prendrai pas le risque de la redémarrer. Donc je vous mettrai au chômage technique et je ne sais pas quand je vous redémarrerai… ». Cette annonce a mis une grosse pression sur les salariés, grévistes ou non, et on a eu des AGs très chargées émotionnellement…

Il a fallu gérer ça ce qui a été compliqué, même si on a toujours eu un socle de gens très motivés, prêts à lutter. Si l’arrêt des raffineries avait été coordonné avec les autres sites de France on aurait pu aller jusqu’à l’arrêt, mais le cas de Grandpuits et la faiblesse de l’outil de travail qu’on n’avait pas dans les précédents conflits s’est retrouvé partout, si bien que la stratégie patronale a porté ses fruits, et nous a empêchée d’avoir le rapport de force nécessaire pour arrêter l’outil de travail, au moins sur cette période-là.

RP : Pour autant, vous avez mené des actions tout au long du mouvement

AC : En fait, quand on exerce notre droit de grève dans une raffinerie, étant un site Seveso 2, on ne peut pas l’exercer pleinement, on ne peut pas ne pas rentrer sur le site, car le salarié en poste ne peut pas partir s’il n’est pas relevé. Pour faire à ça, on impose nos modalités de grève à l’entreprise. Et la modalité de grève privilégiée, c’est la coupure des expéditions. Ça a été jusqu’à 72 heures dans tout le pétrole de manière coordonnée, ce qui permettait de désorganiser l’approvisionnement. Les stocks stratégiques ont été utilisés comme jamais, on n’a vraiment réussi à désorganiser la chaîne d’approvisionnement, ce qui a permis de monter le rapport de force assez haut, même s’il nous a manqué quelques jours pour couper complètement. Or cela nous obligeait à arrêter l’outil, et ça les salariés n’étaient pas forcément prêts à le faire…

RP : Justement depuis que vous avez repris le travail le 27 janvier, quel est votre état d’esprit ?

AC : Récemment suite au 49.3 on a fait une AG et on était d’accord pour dire qu’il était nécessaire de réagir au 49.3 qui était, pour nous, un déni de démocratie. On a donc voté de couper les expéditions pendant 24 heures, que ce soit par les pipelines ou par les camions, ce qui permettra de montrer à la direction mais aussi à tous les salariés de France que le pétrole est toujours motivé, et qu’il faut qu’on arrive à se motiver pour relancer une date de reconductible. Donc c’est un coup de semonce.

Et après nous on mise tout sur le fait de se rencontrer en interpro, notamment avec la Coordination RATP-SNCF qui est un véritable moteur au niveau parisien, et qui peut nous permettre de gagner si le mouvement est suivi partout en France.

RP : Tu disais que c’est l’interprofessionnel qui vous avait permis de tenir pendant le mouvement, quelle est la spécificité du mouvement sur ce plan ?

AC : La spécificité de ce mouvement c’est que toutes les barrières qui existaient avant – lorsqu’on faisait grève dans le pétrole, coordonnés avec d’autres raffineries – sont tombées. Toutes les barrières entre syndicats, entre professions sont tombées. On a vu tout de suite des profs de l’Education Nationale, des cheminots, des traminots arriver. On est entrés dans des groupes avec des cheminots du 77, des profs de la région du Grand Melun, et on s’est retrouvés à aller dans différentes AGs, discuter de différentes problématiques, de pourquoi on n’a pas arrêté notre outil, de pourquoi on est en grève, et c’est vraiment ce qui nous a permis d’ouvrir les yeux sur comment gagner en dépassant les clivages. Mais aussi de faire ce que les fédérations, qui n’arrivent pas à se coordonner et à se mettre d’accord, ne font pas.

On s’est rendus compte qu’on avait les mêmes vies. Lorsque je discute avec Laura de la SNCF, on se rend compte qu’on a les mêmes vies, les mêmes roulements, on travaille tous les deux en 3/8, on a les mêmes difficultés à accorder nos plannings avec notre vie privée, donc c’est vraiment passionnant de voir qu’on n’est pas seuls. Ça nous ouvre les yeux sur le fait qu’on se ressemble, et c’est quelque chose qu’on a vécu avec les cheminots, les traminots, les salariés de la centrale de Nogent, les profs aussi sur d’autres plans, les Gilets jaunes aussi… On a eu des week-ends où on avait 200 gilets jaunes devant la raffinerie, c’est la folie ! C’est aussi un mouvement historique qui nous a vraiment porté.

RP : A ce propos, vous êtes signataires avec la Coordination RATP-SNCF d’un appel à une rencontre nationale pour la grève générale. Comment est venu cet appel et l’idée de cette rencontre ?

AC : Nous on a toujours été dans les luttes, donc l’idée c’était de dire : qu’est-ce qui n’a pas marché ? On n’a pas réussi à se coordonner, à prendre en compte les difficultés des différents secteurs, et donc maintenant on repart de la base. Donc nous on s’est pas posés deux fois la question de rejoindre cet appel, surtout que l’idée de la reconductible nous convainquait totalement, pour avoir un impact dans le carburant on ne peut pas faire de journées isolées.

C’est la Coordination RATP-SNCF qui a été moteur de cet appel. Ils ont une véritable légitimité dans cette grève dont ils ont été les moteurs avec leurs 50 jours de grève reconductible et leur impact sur les transports en commun. Ils ont fait leurs preuves, et derrière ils ont une capacité à entraîner, surtout qu’eux ne veulent pas qu’on soit derrière eux, mais autour d’eux et avec eux.

Donc l’idée c’est que tous les salariés et tous les délégués syndicaux et élus qui peuvent représenter de nombreux salariés, de nombreux secteurs stratégiques, se mettent autour d’une table et disent « voilà les salariés de tel secteur sont capables de repartir en reconductible début mai ou mi-avril », voilà c’est vraiment se coordonner à la base. Il n’y a pas de bagarre d’égos, personne n’est là pour aller chercher une place, les gens n’ont qu’un objectif : c’est de gagner. Cela oblige tout le monde à beaucoup de transparence, à être le plus franc possible sur la capacité de chacun à mobiliser, donc c’est passionnant et ça montre à quel point on peut gagner. Il suffit juste de se coordonner pour gagner ! Donc l’idée c’est de trouver le plus de secteurs possibles, de travailleurs, de chômeurs, de Gilets jaunes, avec des gens qui ont un mandat, qui sont représentatifs. On peut pas se mettre à 8000 autour d’une table, mais on peut se retrouver à 80 qui représentent chacun 100 personnes.

RP : En ce sens, quel regard tu portes sur la date du 31 mars ?

AC : Repartir le 31 mars pour nous c’est trop tôt. D’abord côté CGT on a le Congrès de la FNIC qui mobilise beaucoup de militants qui ne pourraient pas préparer la grève. Par ailleurs, que ce soit les cheminots, la RATP ou les raffineurs, on a besoin de temps pour se remettre de plus de 50 jours de grève, mais aussi pour faire ce qui n’a pas été fait en 2019 : mobiliser, aller chercher les UL, les UD. Le syndicat c’est un outil qui n’est plus suffisamment utilisé, et pour ça il faut le reprendre en main, c’est ça qu’on est en train de faire.

Je pense donc que le 31 mars est une date importante, et il faut essayer de construire autour. Mais nous on ne cherche pas une date isolée, on cherche une date pour partir en reconductible. Après parfois les grèves nous surprennent, elles peuvent être spontanées… Une date ce n’est qu’un horizon, la possibilité pour les militants de mobiliser, mais rien n’est arrêté.

Adrien sera au Grand Meeting de la Grève organisé par la Coordination RATP-SNCF le 10 mars : https://www.facebook.com/events/200774964625310/




Mots-clés

CGT-Chimie   /    Mouvement des retraites 2019-2020   /    Total   /    mouvement ouvrier   /    Grèves raffineries    /    CGT   /    Notre classe