Islam fantasmé et islamophobie réelle

Interview. Thomas Deltombe et l’islam imaginaire des médias français

Boris Lefebvre

Thomas Deltombe

Interview. Thomas Deltombe et l’islam imaginaire des médias français

Boris Lefebvre

Thomas Deltombe

L’offensive islamophobe du gouvernement et des médias est au centre du débat public depuis l’assassinat de Samuel Paty et de l’attentat de Nice. Mais l’islamophobie en France remonte à bien plus loin et n’est pas nouvelle dans les médias. Thomas Deltombe, éditeur et auteur de L’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 aux éditions La Découverte, a analysé la construction de l’image médiatique des musulmans en France et les ressorts de l’islamophobie présents dans les médias depuis les années 1970 qui ont progressivement façonné le « problème musulman » en France.

Illustration : Eugène Delacroix, "Femmes d’Alger dans leur appartement", 1834.

RP : Dans ton livreL’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, tu montres que dans les années 1980 les immigrés maghrébins vont progressivement être vus dans le discours médiatique comme des « musulmans » et non plus seulement comme des « Arabes », notamment sous le coup de la révolution iranienne et de l’irruption de l’islam sur le devant de la scène. Peux-tu nous expliquer comment cette image du musulman se forme et finit par constituer la « communauté musulmane » française ?

Thomas Deltombe : Le livre s’intéresse à la façon dont les médias, en particulier la télévision, ont traité des questions liées à l’islam entre les années 1970 et les années 2000. Pour ce faire, je suis parti d’une remarque de Pierre Bourdieu qui expliquait dans son livre Sur la télévision (Liber, 1996) que « le monde de l’image est dominé par les mots ». Pour illustrer cette affirmation, il citait en exemple le lexique lié à la religion musulmane. « Les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste – le foulard est-il islamique ou islamiste ? Et s’il s’agissait d’un fichu, sans plus ? Il m’arrive d’avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu’ils évoquent ».

C’est donc ce que j’ai décidé de faire. J’ai visionné et analysé des milliers d’émissions et de journaux télévisés. Et j’ai constaté que le découpage sémantique de la réalité a beaucoup évolué au cours des quarante dernières années.

Un premier moment de bascule intervient au tournant des années 1980. Dans les années 1970, les médias s’intéressent peu à l’islam. Quand ils en parlent, c’est en arrière plan de deux thématiques qui prennent une importance croissante dans le contexte de crise économique et de chômage de masse : la place des travailleurs étrangers et la flambée du racisme français. C’est uniquement dans ce contexte que les journalistes évoquent l’islam, décrit par conséquent soit comme la religion de travailleurs en souffrance, soit comme la cible des « Dupond Lajoie » [1] nostalgiques de l’Algérie française. Bref, on oscille entre une grille de lecture para-marxiste (la religion, « opium » des opprimés) et une grille paternaliste (« touche pas à mon travailleur étranger »). Les deux n’étant d’ailleurs pas incompatibles.

Dans les années 1980, les choses évoluent assez radicalement. Dans l’actualité internationale, la révolution iranienne, rapidement réduite à sa dimension religieuse, met, comme vous dites, « l’islam sur le devant de la scène ». On voit apparaître un nouveau vocabulaire (« fanatisme », « intégrisme ») et des images qui rappellent les fantasmes hérités de l’âge des croisades. Edward Saïd montre ça très bien, dans le cas américain, dans son livre Covering Islam dès 1981 (traduit en français trente ans plus tard sous le titre L’islam dans les médias).

Cette grille de lecture orientaliste interfère avec les évolutions structurelles de la société française, conséquences entre autres des politiques, initiées dans la décennie précédente, interdisant les migrations de travail et facilitant le regroupement familial. Les travailleurs étrangers disparaissent des écrans de télévision : les journalistes s’intéressent désormais à leurs femmes et à leurs enfants. A la question « sociale » se substituent les thématiques « culturelles ». Les obsessions identitaires des élites se réveillent et favorisent la montée de l’extrême droite. On se souvient du gouvernement socialiste dirigé par Pierre Mauroy qualifiant en 1983 les grèves des travailleurs de l’industrie automobile de « grèves saintes d’intégristes, de musulmans, de chiites ». On se souvient aussi de Laurent Fabius expliquant en 1984 que Jean-Marie Le Pen « pose les bonnes questions » mais y apporte de « mauvaises réponses ».

Les journalistes se passionnent pour ce qu’ils appellent la « deuxième génération d’immigrés » née en France. La nationalité ne distinguant plus ces soi-disant « immigrés » (qui n’en sont pas) des autres Français, l’islam devient imperceptiblement la nouvelle frontière symbolique entre « eux » et « nous ». Ce nouveau clivage est d’abord énoncé sur le mode de la dénonciation paternaliste, puis dans un registre nettement plus accusatoire à mesure que cette « nouvelle génération » se lève, de façon parfois autonome, pour réclamer ses droits et le respect de sa dignité.

La décennie 1980 se termine avec l’arrivée du concept jusque-là inconnu de « communauté musulmane », dans le sillage de l’affaire des Versets sataniques (février-mars 1989) [2], et avec la médiatisation délirante des « tchadors » de trois collégiennes de Creil (octobre-novembre 1989). Les « beurs », comme on les appelle, sont désormais sommés de choisir entre l’« intégration » et l’« intégrisme ». Dilemme qui ressemble fort à un chantage puisque les médias donnent une définition ultra-restrictive de l’« intégration », proche de l’assimilation culturelle totale, et oublient d’en donner une à l’« intégrisme », qui tend par conséquent à englober la religion musulmane tout entière. On retrouve ici les vieux schémas orientalistes et coloniaux : l’islam serait une religion par essence fanatique.

RP : Dans les années 1990, le thème du choc des civilisations se met en place suite à la chute du mur de Berlin et à la recomposition des équilibres mondiaux. Le regard des médias évolue et se lance dans une investigation plus offensive de la « communauté musulmane », notamment à travers l’émission Le Droit de savoir. Peux-tu nous expliquer la logique à l’œuvre dans cette évolution du regard des médias sur les musulmans ?

TD : La chute du Mur de Berlin (1989) et la guerre du Golfe (1990-1991) favorisent les lectures orientalistes de l’actualité internationale. À l’affrontement politique entre l’Est et Ouest se substitue une fracture imaginaire mettant en opposition l’« Islam » et l’« Occident ». Au moment de la guerre du Golfe, Charles Villeneuve (TF1) annonce : « C’est la guerre du monde civilisé contre les Arabes ! »

La radicalisation de la médiatisation de l’« islam » à cette période n’est pas seulement due à l’actualité internationale. Elle s’explique aussi par la privatisation du paysage audiovisuel français, qui enflamme ce qu’on appelle à l’époque la « guerre des chaînes ». La création de La Cinq par Silvio Berlusconi en 1986 et la prise de contrôle de TF1 par Francis Bouygues en 1987, en particulier, engendrent une concurrence acharnée : les chaînes rivalisent de sensationnalisme pour attirer les téléspectateurs (donc les annonceurs). Les « Arabes », l’« islam » et les « banlieues » sont d’excellents filons.

L’émission Le Droit de savoir, que vous mentionnez, est l’exemple type des dérives observées à cette période. Lancée sur TF1 en 1990, on y retrouve la fine fleur des journalistes de combat qui veulent « briser les tabous », regarder « la réalité en face » et sortir des « bons sentiments » (Patrick Poivre d’Arvor, Charles Villeneuve, Gérard Carreyrou, etc.). Tous ces gens n’hésitent pas à « mettre en scène » leurs reportages (cela fait partie des consignes) pour mieux faire ressortir les graves « réalités » qui gangrènent « nos banlieues » : la drogue, l’islam, etc. Bref, on fabrique une « réalité » capable d’aguicher les téléspectateurs et, au passage, de favoriser l’ascension politique de quelques « amis ». C’est le cas par exemple de Charles Pasqua, parrain des Hauts-de-Seine et grand ami de la police.

Dans cette fine équipe du Droit de savoir, on trouve aussi des jeunes pousses, comme David Pujadas qui publiera bientôt un livre, coécrit avec un proche de Pasqua, reprenant – en les « arrangeant » encore un peu – les « enquêtes » qu’il a menées les années précédentes pour Le Droit de savoir. Le livre, intitulé La Tentation du Jihad (JC Lattès, 1995), s’intéresse en particulier à d’énigmatiques vendeurs-de-drogue-devenus-intégristes-musulmans et ayant bénéficié de la bienveillante complicité des élus socialo-communistes des Hauts-de-Seine. Vous voyez l’idée.

Notez que les chaînes privées ne sont pas les seules à se vautrer dans le sensationnalisme. France 2, qui s’appelle alors Antenne 2, a été le moteur principal de l’emballement télévisuel autour des « tchadors » de Creil en octobre 1989. C’est seulement après plusieurs jours de matraquage que TF1 s’est rallié à la curée, contribuant à réencoder cette affaire, d’abord traitée sous l’angle de la « laïcité », en « problème d’immigrés ». De même, le Droit de savoir n’est pas la seule émission à se prêter au bidonnage. L’émission La Marche du Siècle, animée sur France 3 par Jean-Marie Cavada, a été épinglée en 1994 pour avoir ajouté à la palette graphique de fausses barbes sur des images déjà diffusées l’année précédente dans une autre émission : des « beurs de banlieue » avaient ainsi été convertis, d’un coup de baguette magique, en « dangereux intégristes ».

RP : Après les attentats du 11 septembre 2001, l’image des musulmans se dégrade fortement. On assiste à une véritable « obsession sécuritaire », comme tu la nommes, qui se généralise y compris sur le service public. Comment s’opère la fabrique du « problème de l’islam » dans les médias ? Quel place un journaliste comme Mohamed Sifaoui occupe-t-il dans cette dynamique ?

TD : Les obsessions dont vous parlez sont en réalité bien antérieures à 2001. Le 11 septembre, à mon avis, est moins un tournant qu’une étape dans la longue histoire de la radicalisation islamophobe des médias français. Tous les éléments que vous évoquez sont déjà présents dans les années 1990. Alors que la France est frappée par une vague d’attentats entre 1994 et 1997, conséquence directe de la guerre qui oppose en Algérie les autorités militaires aux groupes armés se revendiquant de l’islam, la question du « terrorisme islamique » est déjà hyper-médiatisée. L’obsession sécuritaire, déjà triomphante, aboutit à la mise en place d’un nombre incalculable de dispositifs d’exception (plan Vigipirate, mobilisation de l’armée dans les rues, rafles de « suspects » sous l’œil des caméras, etc.).

Si la période est marquée par d’innombrables dérives médiatiques, du type de celles soulignées tout à l’heure, une partie de la profession journalistique cherche à sortir du piège classique du terrorisme : comment parler des attentats – car il faut bien en parler – sans amplifier la « terreur » que les poseurs de bombe et de leurs commanditaires cherchent à instaurer ? La réponse imaginée à l’époque consiste à dénoncer les « amalgames ». La distinction entre les « terroristes » et la « grande majorité des musulmans de France » devient un gimmick de la médiatisation de l’islam. Mais cette bienveillante affirmation pose à mon avis d’importants problèmes. Outre qu’elle charrie un indécrottable paternalisme, elle sous-entend que la question du terrorisme se joue dans le champ clos de l’« islam ». En d’autres termes : la question de la violence politique devrait se régler à l’intérieur de l’islam. Sous-entendu : « nous » n’avons rien à voir avec ces violences dont « nous » ne sommes que les pures victimes.

Il faut ici s’intéresser à la notion d’« islamisme », qui s’impose précisément dans le courant des années 1990. Ce terme, d’abord utilisé dans les années 1980 par des politologues pour désigner les groupes politiques qui se revendiquent de la religion musulmane, est recyclé dans la décennie suivante par les médias, mais dans un sens beaucoup plus flou. Dans ce processus, le terme « islamisme » devient un mot-valise, un trompe-l’œil sémantique, que tout le monde prétend comprendre mais que personne ne définit précisément. La récente interview de Jean Castex sur TF1 est un exemple entre des millions de ce problème. « Un ennemi a déclaré la guerre à la France, nous annonce-t-il martialement. Cet ennemi est nommément désigné et connu. Il s’appelle l’islamisme politique et radical. » Bien. Mais, au-delà des mots, qui est cet ennemi en réalité ? Jusqu’où va le « politique » ? Que veut dire « radical » ? Et surtout : comment distingue-t-on un « islamiste » d’un « terroriste »… ou d’un « musulman » ?

Mêmes questions avec le « droit de réponse » qu’Emmanuel Macron vient de publier dans le Financial Times. Il se plaint d’une confusion sémantique qu’aurait commise le journal anglais. Ce dernier – tenez-vous bien – aurait confondu « “séparatisme islamique” – un terme que je n’ai jamais employé – et “séparatisme islamiste” – qui se trouve être une réalité dans mon pays ». Ayant ainsi « prouvé » qu’il ne fait pas d’amalgame, le président peut tranquillement enchaîner : « Je ne laisserai donc personne affirmer que la France, son État, cultive le racisme vis-à-vis des musulmans ».

Au terme de mon travail sur les archives télévisuelles, il me semble que la définition la plus juste du mot « islamiste » tel qu’il est employé depuis les années 1990 dans le débat public serait quelque chose comme : « musulman.e que nous n’aimons pas ». Ce mot « islamiste », d’allure neutre, voire scientifique, sert ainsi à encoder la peur, et parfois la haine, que provoque l’« islam » dans les sociétés postcoloniales.

Le mot « islamisme » sert surtout d’arme psychologique dans le « combat idéologique » (Jean Castex) que nos dirigeants actuels, après et avec beaucoup d’autres, entendent mener dans nos cerveaux. Une arme dangereuse car c’est dans ce mot lui-même que se situe l’amalgame : les islamophobes l’utilisent pour désigner à la fois des meurtriers qui se revendiquent de l’islam et des musulmans qui n’ont strictement rien à voir avec les précédents (et qui sont parfois les premiers à s’y opposer). Ainsi se croient-ils autorisés, profitant de l’émotion suscité par un attentat ou un meurtre atroce, à réclamer la dissolution d’une association comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui n’a aucun lien avec l’assassin, ou à s’attaquer aux rayons halal des supermarchés, comme si l’ingestion d’aliments « communautaires » nourrissait (littéralement !) le terrorisme… Cette arme idéologique pose finalement la question de la causalité : ceux qu’il faudrait détruire sont-ils nos « ennemis » parce qu’ils sont islamistes ou sont-ils « islamistes » parce qu’on les désigne comme ennemis ?

Le journaliste que vous citez, Mohamed Sifaoui, joue un rôle intéressant dans ce storytelling médiatique, où se mélangent sans cesse les soucis sécuritaires et les obsessions identitaires des milieux dirigeants. Après un long travail d’approche depuis le début des années 2000, et d’innombrables « enquêtes » parfaitement calibrées pour les médias à sensation (et à gros budgets), il a enfin réussi à se faire adouber comme « expert » de plateaux télévisés, spécialisé en islamisme (toutes catégories), en terrorisme, en questions de sécurité et en tout ce qui s’y rattache. Avec cet avantage que, étant franco-algérien, il peut ouvertement stigmatiser les musulmans qui lui déplaisent tout en protégeant ceux qui l’invitent sur leurs plateaux de tout « procès d’intention ».

Au-delà du cas tragi-comique de Sifaoui, il est toujours amusant d’analyser les jeux de rôles sur les plateaux de télévision, où la plupart des intervenants sont invités à répéter ce qu’on les entend rabâcher depuis parfois des décennies. Avec quelques « stars » incontournables, dont la notoriété est indexée sur leur conformisme idéologique : l’essayiste Pascal Bruckner en roue-libre contre les « complices des islamistes » ; la polémiste Caroline Fourest en éternelle croisade contre un « intégrisme » qu’elle n’a jamais réussi à définir ; l’expert Gilles Kepel qui valide doctement l’analyse des précédents en surjouant son rôle de mandarin des universités, etc. Il arrive qu’un musulman soit également convié dans ce petit théâtre. Les présentateurs prennent alors soin de préciser en quelques mots sibyllins à quel camp il appartient. Le téléspectateur comprendra par lui-même s’il s’agit d’un « ami » ou d’un « ennemi ».

RP : Entre 1989 et 2004, les affaires médiatiques sur le voile se multiplient et finissent par une refonte de la laïcité par la loi sur l’interdiction du port des signes religieux ostensibles dans les écoles publiques. Peux-tu nous expliquer comment ces différentes affaires sont traitées et les caractéristiques qu’on peut noter dans leur traitement médiatique ?

TD : Le voile est l’incarnation la plus visible des ambiguïtés médiatiques sur les questions liées à l’islam. Et, comme je vous le disais en citant Bourdieu tout à l’heure, ces ambiguïtés ne sont pas nouvelles. Le foulard est-il « islamique » ou « islamiste » ? demandait-il en 1996. Ce voile est-il « religieux » ou « culturel » ? Est-il « étranger » ou « français » ? Est-il un marqueur irrémédiablement sexiste ou peut-il avoir une portée féministe ? Peut-on d’ailleurs parler de « voile » au singulier ? etc. Ces nombreuses incertitudes, que seul un travail sociologique sérieux et patient peut éclairer, font du voile l’arme favorite des militants néoracistes qui se cachent derrière de non moins nombreuses « valeurs » – la laïcité, la république, le féminisme, la nation… – pour alimenter leur « guerre idéologique ». Le problème, c’est qu’en utilisant des armes dans des combats auxquels elles ne sont pas destinées, et sans définir les adversaires qu’on cherche à atteindre, on est sûr de les dévoyer, de les abîmer et de les salir.

C’est ce qu’on a pu constater pour la laïcité qui, comme l’ont montré l’historien Jean Baubérot et beaucoup d’autres, a été complètement dénaturée depuis l’affaire de Creil de 1989. En raison de la propagande politique et médiatique qui s’est déversée depuis cette première « affaire », la laïcité originelle, pensée pour favoriser la liberté de conscience et d’expression, bref l’émancipation, a muté en une néo-laïcité punitive qui vise à « neutraliser » – au sens quasi militaire du terme – celles et ceux auxquels sont destinés les services publics. La loi du 15 mars 2004 sur les « signes ostensibles » – expression codée, une fois de plus – marque sur ce point une nouvelle étape, qui a accéléré l’offensive politico-médiatique contre celles et ceux qui ne se conforment pas à l’idéal officiel du « bon citoyen ». Dernier exemple en date : les « tenues républicaines » imaginées par Jean-Michel Blanquer.

Tous ces débats font à leur tour remonter à la surface une autre question, longtemps taboue : celle de la colonialité du pouvoir. Les « valeurs » et les « principes » qui saturent le débat chaque fois qu’il est question du voile, de l’islam et des musulmans, n’ont-ils pas eux-mêmes une longue histoire coloniale ? Comment défendre la « laïcité » et autres « valeurs de la République » sans voir que lesdites « valeurs » s’enracinent dans la tradition coloniale française ? Et, au-delà : cette République n’a-t-elle pas toujours été bourgeoise et patriarcale ? Ce sont ces questions essentielles qu’a finalement ouvert l’interminable « affaire du voile ». Et c’est parce que ces questions ébranlent le pouvoir, dans toutes ses dimensions (classe, race, genre), que celles et ceux qui les posent sont attaqué.e.s avec autant de virulence dans les médias établis.

RP : Ton livre s’achève en 2005 sur l’affaire du voile. Depuis, les médias ont considérablement évolué. Remarques-tu une évolution dans les représentations médiatiques de l’islam et des musulmans qui donne une nouvelle tonalité à l’islamophobie présente dans les médias ? Par exemple, que penses-tu de l’émergence et de la reprise du terme « islamo-gauchiste » dans le vocabulaire médiatique ?

TD : Depuis la parution du livre en 2005, les choses ont en effet beaucoup évolué. Parmi les nouveautés, il faut noter la multiplication des chaînes de télévision et des talk-shows racoleurs qui remplissent les grilles de programme. Mention spéciale à C-News, du groupe Bolloré, avec ses « vedettes » de l’ultra-droite décomplexée qui nous proposent désormais très sérieusement de « rétablir le bagne » dans des îles lointaines. Cela pourrait faire réfléchir les « gens qui détestent l’histoire de France, qui détestent les héros français, qui détestent les mœurs françaises, qui détestent notre façon de vivre et qui sont en colère contre nous parce qu’ils sont nourris au lait victimaire depuis des années » (Pascal Praud).

Il faut aussi relever le rôle majeur joué par les réseaux sociaux, qui offrent des espaces de résistances mais qui contribuent aussi la radicalisation des débats publics [3]. Moins débattue mais intéressante également est à mon avis la question de Wikipedia (né en 2001). Alors que beaucoup de gens ont l’air de prendre Wikipedia pour un producteur neutre de connaissance, cette encyclopédie pose pas mal de problèmes sur les sujets contentieux. Ni l’autorégulation des internautes ni les espèces d’arbitres censés « nettoyer » les notices ne viennent en réalité contrer les militants réactionnaires, néorépublicains ou néofascistes, qui ont fait de ce site un discret champ de bataille.

L’offensive lancée contre l’islamo-gauchisme depuis quelque temps est intéressante. Il faut noter qu’il s’agit une fois de plus d’un concept flou est lancé contre des gens qui n’ont rien à voir entre eux, qui sont pour certains en désaccord profond et dont on se demande parfois ce qui leur vaut d’être rangés dans un si dégradant bric-à-brac. Il me paraît par exemple assez injuste de qualifier la France insoumise, en bloc, comme un bastion de l’islamo-gauchisme. Bref, la chasse à l’islamo-gauchisme est une sorte de remake de la traque au judéo-bolchévisme des années 1930, transposé dans l’ère trumpo-conspirationniste.

Ceux que les milieux conservateurs et réactionnaires visent à travers ce concept sont en réalité les militants antiracistes qui ont pris leur distance avec le pseudo-« antiracisme » hérité des années 1980 (version SOS-Racisme) auquel une partie importante de la gauche, notamment, est restée fidèle jusqu’à aujourd’hui.

Depuis les années 1980, nombreux sont ceux qui ont compris que le racisme n’est pas une question morale (« le racisme c’est pas bien ») mais une relation de domination structurelle, qui s’articule d’ailleurs avec les autres systèmes de domination. Les mêmes ont compris que les « progressistes » autoproclamés, qui se sont longtemps crus mécaniquement antiracistes (« J’ai voté contre Le Pen ! »), étaient loin d’être immunisés. Et la nouvelle génération antiraciste a compris également que le racisme, délaissant partiellement la rhétorique biologisante des générations précédentes, mobilisait désormais un champ sémantique à la fois plus varié et plus « raffiné ». Pourquoi parler de « bougnoules », d’« Arabes » ou même de « musulmans » alors que les journalistes, les experts multicartes et les hommes politiques de toutes tendances nous proposent mille autres étiquettes, tout aussi infâmantes mais beaucoup plus distinguées : « intégriste », « fondamentaliste », « communautariste », « identitariste », « indigéniste », « décolonialiste », « racialiste » et, dernière trouvaille présidentielle, « séparatiste » ?

Ayant compris toutes ces choses, les « islamo-gauchistes » sont donc, comme les « islamistes » avant eux, désignés à la vindicte des téléspectateurs comme faisant partie de la galaxie extensive des ennemis de la République, de la France et de son subtil art de vivre. Sans doute leur réserve-t-on une petite place dans le « Guantanamo à la française » (Éric Ciotti) qu’on nous annonce pour la saison prochaine.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1« Dupond Lajoie », film de Yves Boisset relatant les ratonnades anti-Arabes dans le sud de la France dans les années 1970.

[2En 1989, l’ayatollah Khomeini lance une fatwa contre l’écrivain britannique d’origine indienne Salman Rushdie auteur du roman Les Versets sataniques.

[3J’ai vu l’autre jour un « sondage », initié par un militant d’extrême droite, qui fait froid dans le dos quand on connaît les flous sémantiques dont j’ai parlé dont à l’heure. Question : « Quel sort accorder aux islamistes ? » Réponses : « Chaise électrique : 26 % ; Guillotine : 74 % » On peut évidemment minimiser ce genre de fantaisie. Je pense que cela dénote d’un climat de fascisation accélérée de la société française.
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