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Notre classe

Ce n'est pas aux jeunes de payer la crise !

Interview. Yohann crée un syndicat de livreurs à Toulouse et appelle à la mobilisation

De plus en plus nombreux, les jeunes qui travaillent pour les plateformes numériques de livraison (Deliveroo, Uber Eats, Stuart...) font partie de la "première ligne" face à la crise sanitaire et économique : déjà particulièrement précaires du fait de leur statut d'auto-entrepreneurs, ils et elles ont vu leurs conditions de travail se dégrader drastiquement dans la dernière période. C'est la raison pour laquelle Yohann a décidé de créer le Syndicat des Livreurs Ubérisés Toulousains (SLUT), qui appelle à mobilisation pour le 30 octobre prochain.

lundi 19 octobre

Crédit photo : Archives Thierry David

Révolution Permanente : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ainsi que le syndicat que vous avez créé ?

Je m’appelle Yohann Taillandier, j’ai 38 ans et j’habite à Toulouse. Avec d’autres livreurs, dans la lignée d’une première expérience de grève en 2017, nous avons créé un syndicat CGT, le Syndicat des Livreurs Ubérisés Toulousains (SLUT), en juillet 2020. Nous sommes pour l’instant une vingtaine de membres, avec pour vocation de défendre les livreurs qui travaillent avec les plateformes numériques : Stuart, Deliveroo, Uber Eats…

Actuellement et depuis plusieurs années, on voit une baisse de rémunération pour les livreurs ainsi qu’une dégradation des conditions de travail. On nous demande d’aller de plus en plus loin avec de plus en plus de poids et pour gagner moins. En moyenne, nous gagnons seulement de quoi se situer entre le seuil de pauvreté et le SMIC. Il y a deux ans, nous étions payés 15e/heure. L’année dernière, nous sommes tombés à 13e/heure. Là, nous sommes à 10e/heure lorsque nous travaillons 8h d’affilée et, en comptant le RSI que nous devons payer en tant qu’auto-entrepreneurs, il faut enlever 22%, ce qui revient à environ 7e/heure. En plus de ça, étant considérés comme des auto-entrepreneurs, nous n’avons aucun droit, aucune protection : ni chômage, ni retraite, ni assurance maladie…

RP : À propos du statut d’auto-entrepreneur, où en est la législation française ?

Il y a un vrai débat de société sur l’ubérisation en France, autant sur le plan politique que juridique. Les plateformes numériques nous font signer un papier disant que nous sommes auto-entrepreneurs. Or, la dernière décision de la Cour de Cassation dit que nous sommes salariés, en s’appuyant sur le fait qu’il y a bien un lien de subordination : l’algorithme contrôle où nous sommes, où est le restaurant, où est le client, et également la rémunération. Ça n’est pas le livreur qui choisit sa rémunération ni comment il travaille. Il y a même un pouvoir de contrôle et de sanction de l’entreprise. Par exemple, Deliveroo t’appelle parfois pour te demander où tu es. Il y a aussi des problèmes de déconnexion, Uber Eats fait beaucoup ça en ce moment : ils te déconnectent et tu ne peux plus travailler, sans qu’aucun motif soit donné par l’entreprise.

Juridiquement, il y a donc beaucoup d’éléments pour dire que nous sommes salariés. Mais pour éviter que nous soyons reconnus comme salariés, il y a un lobbying très important des plateformes numériques. Le gouvernement cherche à clarifier cette situation. Au cours des deux dernières années, il a tenté de faire deux lois qui ont été à chaque fois cassées par le Conseil Constitutionnel. Au mois de mai, il a lancé une mission - la mission « Frouin » - qui vise à trancher la question du statut. Le gouvernement cherche sécuriser le système de l’auto-entrepreunariat pour les plateformes car il préfère avoir des jeunes qui sont payés en dessous du SMIC que des jeunes au chômage. Mais, nous, on n’a pas à payer la politique de la jeunesse qui est dramatique depuis des années ! Trois pistes se dessinent : le statut d’auto-entrepreneurs, le statut de salariés, ou encore un nouveau statut avec « plus de flexibilité » et un peu « plus de droits ».

Avec la CGT on est vraiment contre cette troisième voie car ça serait encore taper sur le droit du travail. Pour nous, nous sommes des salariés, comme le stipule d’ailleurs la Cour de Cassation ! Il y a 3 ou 4 semaines, la Cour Suprême espagnole a dit que les livreurs étaient salariés, en France nous sommes « auto-entrepreneurs », en Italie ça négocie aussi… On nous a dit que l’ubérisation c’était la liberté, qu’on allait pouvoir choisir et faire ce qu’on voulait de notre vie… Mais en fait, la liberté, c’est surtout celle des plateformes d’imposer leur façon de voir les choses et leur rémunération, et de taper un grand coup sur le code du travail pour l’anéantir.

RP : La période de crise que nous traversons, sur le plan sanitaire et économique, est particulièrement violente pour les travailleurs, et en particulier pour les jeunes. Quelle est la situation parmi les livreurs ?

Pour nous, ça a été très compliqué dès les premiers jours du Covid pendant le confinement. Toute la France est confinée, sauf les métiers « essentiels ». Est-ce que les livreurs sont vraiment un métier « essentiel » ? On nous a dit que oui…. Pendant plusieurs jours, nous avons livré avec la peur de donner le Covid aux clients, aux colocataires, à la famille. Les restaurateurs ne mettaient pas de gants, personne ne portait de masques - déjà parce qu’il n’y en avait pas aux mois de mars-avril ! Nous avons seulement reçu au mois de mai, de la part de Deliveroo, des masques commandés en avril ! ! Il y a donc eu une période très difficile, où nous avons travaillé avec la peur au ventre. Finalement, Deliveroo et Uber ont lancé la « commande sans contact », c’est à dire qu’on ne donne plus la commande au client en main propre, et iIs nous ont donné de l’argent pour acheter nous-mêmes du gel hydro-alcoolique… Tout est toujours en retard, décalé, insuffisant.

RP : On sait que ces entreprises emploient beaucoup de personnes sans-papiers, avec une surexploitation qui vient s’ajouter à des conditions de travail déjà très précaires.

Là aussi, c’est un vrai drame que les plateformes regardent à peine. On sait qu’il y a beaucoup de livreurs sans-papiers dans les grandes villes, notamment à Toulouse, qui travaillent pour Uber et Deliveroo. Ils sous-louent des comptes. Déjà qu’on ne gagne pas beaucoup, ces jeunes sont obligés de travailler dans des conditions précaires encore plus difficiles, à attendre toute la journée les commandes pour finalement redonner une partie de l’argent gagné aux personnes qui leur louent le compte. C’est dramatique.

Nous, le SLUT, nous demandons des papiers pour ces jeunes, et qu’ils arrêtent de travailler dans de telles conditions, avec en plus la peur de se faire contrôler par la police et l’obligation de se taire s’ils ont un accident.

RP : Quelles sont les perspectives pour le SLUT ?

Le 30 octobre, on invite tous les livreurs ubérisés de France à manifester et mener une action nationale. Il y aura un rassemblement à Lyon, des manifestation à Toulouse et à Bordeaux… On veut être nombreux pour interpeller le gouvernement et revendiquer :

- La transparence des algorithmes
- Des hausses de rémunérations
- La régularisation des sans-papiers
- Une représentativité des livreurs au sein de l’entreprise.

Plus d’informations sur cette mobilisation à venir sur Révolution Permanente !




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