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Du Pain et des Roses

Interview avec Didier Lestrade. "Derrière tous ces combats, c’est la critique du capitalisme qu’il faut développer"

Avec la période des fiertès qui s'achève, nous avons voulu aller interroger Didier Lestrade, co-fondateur de l'association Act Up Paris et du journal Têtu au cours des années 1990. Autant dire quelqu'un qui a compté pour le mouvement politique homosexuel de ces Trente dernières années.

vendredi 22 octobre

Entretien par Adrien Belarc

Révolution Permanente : Bonjour Didier, tu fais partie des fondateurs de Act-Up Paris, un des piliers de l’histoire du mouvement politique homosexuel en France. Est-ce que tu peux nous raconter la situation qui a poussé à sa construction ?

Didier Lestrade : C’était surtout pour répondre au retard de la recherche et de la médecine, mais aussi toutes les discriminations envers les personnes séropositives. J’étais en colère, comme tous les militants d’Act Up. En 1989, il n’y avait qu’un seul antiviral sur le marché, l’AZT (connu aussi sous le nom Zidovudine, ndlr), et on savait qu’il en fallait davantage pour sauver les malades. Le mouvement associatif français avait besoin d’un groupe plus radical, plus démocratique, et dirigé vers les médias pour faire passer des messages et faire pression sur les institutions.

Personnellement, à 30ans, je gagnais déjà ma vie en tant que journaliste freelance depuis trois ans à peine et j’avais déjà besoin de rendre quelque chose à la communauté LGBT qui m’avait tant donné depuis mon adolescence. J’ai consacré quinze ans à ce combat et je ne suis parti que lorsque les multithérapies ont montré leur efficacité et que les malades, en grande partie, ont vu leur santé s’améliorer. Ce combat politique a été le plus important de ma vie, et il est devenu un exemple pour tous les mouvements minoritaires. Act Up a influencé Bizi au Pays Basque et le réseau Alternatiba qui représente aujourd’hui la base du mouvement écolo qui est présent partout en France.

R.P : : Dans un billet publié sur ton blog en 2020, tu fais le parallèle entre la pandémie du vih et celle du covid-19. Est-ce que tu peux nous expliquer en quoi ce parallèle te paraît pertinent ?

D.L : Ce sont deux pandémies mondiales, développées par les échanges commerciaux et l’influence de la globalisation. On n’a pas assez appris de l’héritage du sida pour combattre le Covid, surtout au début. Les mêmes débats sur le besoin du masque (ou de la capote dans le VIH), les mêmes questions sur la nécessité de se protéger pour soi et les autres, les mêmes questions sur l’absence de préparation de l’Etat, ses défauts de communication, l’influence des grands groupes pharmaceutiques et surtout la place des malades qui a été occultée dans le Covid, tout en privilégiant la parole des médecins et des chercheurs. La souffrance des personnes atteintes et de leurs familles a été mise au second plan, ou a été carrément cachée. Et ce sont les personnes les plus précaires qui ont le plus souffert de cette épidémie, encore aujourd’hui. Le monde n’est toujours pas préparé face aux épidémies qui risquent de se propager. On est sur le chemin pour en finir avec le sida, mais on ne sait pas se battre correctement contre les maladies nouvelles.

R.P : Dans ton livre « Pourquoi les gays sont-il passé à droite ? », tu expliques la pacification des luttes homosexuelles ainsi que leur canalisation du côté des institutions et du marketing. On le voit chaque mois des fiertés où toutes les entreprises se bousculent pour paraître gay-friendly. Presque dix ans après la sortie de ce livre, quel est ton regard sur la situation actuelle ?

D.L : Le militantisme est avalé par les grandes corporations. Ce livre est sorti en 2012 et c’était un cri d’alerte face au glissement d’une partie de la communauté LGBT vers les idées de droite ou d’extrême droite. Le manque d’engagement politique, les associations trop proches du pouvoir et du PS, tout ceci a contribué à affaiblir la confiance envers les associations et leurs médias. Dix ans après, le message est le même : c’est le racisme et l’égoïsme politique qui nourrissent la violence dans la société, Zemmour en est le symbole, mais aussi toute la politique soi-disant « républicaine et universaliste » de l’Etat qui encourage la haine des Maghrébins et des minorités ethniques. La France est au bord de l’explosion et tous les pays voisins se demandent ce qui se passe ici. Et le pire, c’est que cette politique d’exclusion provient en partie de deux personnes homosexuelles, Caroline Fourest qui vit sur l’idée du risque arabe, et Renaud Camus, qui a popularisé le « grand remplacement ». C’est la première fois que l’on voit une telle toxicité de la part de personnes LGBT qui, il y a encore 25 ans, étaient respectées dans la communauté et qui ont viré vers la confrontation des minorités.

R.P : : Depuis quelques années, on assiste à la naissance d’une nouvelle génération de jeunes qui sont politisés sur différents sujets avec les mobilisations sur le climat, contre les violences policières ou encore contre les violences sexistes et LGBTI-phobes et pour qui l’anti-capitalisme n’est pas un « gros mot ». Que penses-tu de ce renouveau politique ?

D.L : C’est bien sûr une source d’espoir car il faut du sang neuf pour relancer le mouvement et surtout établir des passerelles solides avec les autres mouvements protestataires. Pour l’instant, l’intersectionalité est un vœu pieux, mais il peut se développer dans l’écologie, contre l’État policier, contre la précarité qui n’a fait qu’augmenter sous Macron. Le sujet des migrants est aussi rassembleur. Derrière tous ces combats, c’est la critique du capitalisme qu’il faut développer, avec des attaques directes envers les dirigeants des grandes entreprises, ce que je ne cesse de dire aux écolos, car cela a payé dans la lutte contre le VIH et les labos. Il faut personnaliser le combat. Il faut combattre le consumérisme dans cette communauté, et chez les jeunes aussi. Personnellement, je suis pour la décroissance depuis longtemps, j’ai écrit un livre sur le sujet en 2007, « Cheikh, Journal de campagne ». Qui n’a pas eu beaucoup de succès car cela parle de la vie à la campagne. Je suis fils d’agriculteur, j’ai grandi à côté d’Agen, je connais le système destructeur de l’agriculture agro-alimentaire.

Le problème, c’est que les jeunes LGBT sont actuellement un peu trop dans un combat identitaire, ce qui réduit les possibilité de s’unir concrètement, physiquement, dans ces luttes. Et puis, dans la jeunesse, on voit aussi, pour la première fois, une forte adhésion aux idées de Zemmour. Il y a encore une semaine, j’ai été attaqué sur Twitter par une bande de trolls qui critiquaient le fait que je trouvais qu’à Bruxelles, la tension raciale est beaucoup moins forte qu’en France. Et tous ces jeunes avaient 17 ans, 20 ans. C’est un signe qu’une partie de la jeunesse adhère violemment aux idées racistes et anti-LGBT. C’est grave.




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