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Politique

Education nationale

Interview de Blanquer au Figaro : un aperçu de la rentrée depuis la planète Mars

Retour sur l’interview du ministre de l’éducation nationale sur la rentrée. Une vision très « originale » sur la situation dans les écoles, collèges et lycées.

mercredi 30 septembre

Photo : LP/Philippe Lavieille

Plusieurs choses caractérisent le ministre de l’éducation nationale depuis 2017 : d’abord, le privilège donné aux médias pour informer les personnels, ensuite la grande déconnexion qui ne cesse de s’amplifier entre les propos du ministère et la réalité vécue dans les établissements. A force d’accélérer, il semble que le ministre a enfin réussi à décoller et dans le Figaro hier, il donne un aperçu de ce qu’il voit se faire à l’école depuis la planète Mars : tout va bien, tout est normal et ses préoccupations sont "profondément éducatives et sociales".

Blanquer est branché sur un autre monde, à défaut d’avoir trouvé le "nouveau monde" de Macron. Au Figaro, il dit sa fierté d’avoir "préparé l’ouverture de toutes les écoles" et d’avoir fait revenir en classe tous les élèves, alors que "peu de pays sont parvenus à le faire". Et en effet, puisque le style de la bourgeoisie française, qui s’affirme depuis le début de la crise sanitaire, consiste à forcer la reprise économique en abandonnant les questions de santé aux responsabilités individuelles - c’est-à-dire, finalement, à traiter la question de l’épidémie comme un désagrément qui ne doit surtout pas parasiter les intérêts pressants des patrons - il est plus facile de faire revenir tout le monde à l’école : on a qu’à faire comme si la pandémie n’existait pas.

C’est ce que fait le ministre, d’ailleurs, un peu plus loin dans l’interview, quand il énumère les chiffres magiques des classes fermées qui vont en diminuant : "10 écoles fermées cette semaine, contre 19 la semaine dernière, et 89 il y a quinze jours". En lisant cette suite de chiffres, on est tenté de se dire : mince, aller à l’école est à soi seul un instrument de prévention, on y est de moins en moins malade alors que partout ailleurs, les contaminations augmentent ! Sauf que depuis les quinze jours qu’évoque adroitement le ministre, les règles de calcul ont changé, la définition des "cas contact" a été révisée : c’est comme dans tous les tours de magie, il y a un truc.
Derrière cette brillante démonstration mathématique, la réalité grimace un peu, quoi qu’en dise le ministre : en Ile de France, de nombreux établissements ont choisi d’exercer leur droit de retrait ou de grève depuis la rentrée, faute de moyens de faire face à la situation sanitaire.

La liste est longue : collège Voltaire de Sarcelles, lycée Simone-de-Beauvoir de Garges-les-Gonesse, à Bondy en Seine-St-Denis, 34 professeurs sur les 35 du collège Brossolette ont voté la grève mardi 22 septembre, à Chennevières-sur-Marne dans le collège Molière, 81% des professeurs se sont mis en grève, au Lycée Jacques Feyder à Épinay sur Seine, une vingtaine de professeurs ont débrayé à 10h lundi 21, et elle continue : le collège Cap-de-Gascogne à St-Seveur, le collège Plaisance à Créteil, le collège les Escholiers à Montpellier, le collège Descartes à Antony, etc…

A Bordeaux, où la ville est en alerte maximale, la "rentrée normale" de Blanquer se passe comme partout, au mépris de la santé des personnels et des élèves. Dans la même région, à Poitiers, le lycée Victor Hugo a diffusé un communiqué pour exiger des moyens (gel, masques) et des personnels supplémentaires. Voilà ce qui donne donc des motifs de fierté au ministre de l’éducation nationale.

Installer la responsabilité individuelle à tous les niveaux : le lycée Blanquer

A propos de la réforme du lycée, Blanquer insiste sur les "possibles ouverts" par la déstructuration des filières et les parcours individualisés. On en conclura - mais on est mauvaise langue - que la sociologie est très peu étudiée sur la planète Mars : les journalistes relèvent que la fin des filières renforcent les effets de pression liée au genre sur les choix des élèves, puisque les filles choisissent beaucoup moins que les garçons les spécialités réputées conduire aux filières d’excellence, notamment les mathématiques. Alors que Blanquer dit se soucier "profondément" de l’éducation et de la société, il fait donc mine d’ignorer que dans une société "profondément" inégalitaire, que ce soit sur les questions de genre, de racisme ou de revenus, décréter la liberté consiste évidemment à aggraver encore plus les inégalités. Mais le discours sur la liberté permet aussi de rendre celles et ceux qui échouent responsables de leur échec : "et quoi, vous étiez tous libres de réussir !"

C’est d’ailleurs l’angle de la responsabilité individuelle qui montre le mieux le paradigme de la gestion de crise suivi par le gouvernement : au moment de distinguer entre les élèves des écoles et les étudiants des Universités, le ministre n’hésite pas à accuser les étudiants d’avoir une vie sociale qui augmente les risques de contaminations. Le discours est clair : puisque la vie économique doit continuer, le gouvernement décrète qu’elle est inoffensive sur le plan sanitaire. Mais les soirées festives, les manifs et les rencontres au café, voilà l’ennemi. Face à la pandémie, le gouvernement joue donc l’économie contre la société, en mettant en place les fondations de cette société dystopique qui hante l’imaginaire capitaliste : une société où nous ne sommes plus que des instruments du profit et où les relations sociales sont quasi-inexistantes si elles ne sont pas nécessaires au travail et au profit. C’est "la guerre" disait Macron, au début du confinement - lorsque la bourgeoisie parle de guerre, il faut entendre qu’elle est prête à sacrifier bien des choses et des personnes aux intérêts bourgeois.

C’est contre cette volonté politique de faire payer la crise sanitaire aux salariés, dans les services publics et partout ailleurs, qu’il faut exiger de l’Etat qu’il offre des conditions sanitaires correctes dans les écoles et les universités, des moyens matériels et humains à l’école et à l’hôpital - bref, qu’il obéisse à ses propres règles en tant qu’institution de service public et employeur, plutôt que de faire sans cesse des cadeaux aux patrons.




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