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Brésil

Investiture de Lula : un discours qui ne remet pas en cause les réformes néo-libérales malgré les symboles

Dans son discours d'investiture, Lula a remis en cause le démantèlement du budget dans certains domaines, mais pas les réformes structurelles de Temer et Bolsonaro. Pour montrer symboliquement à quoi ressemblera le futur gouvernement large, il a offert une place de choix au néolibéral Geraldo Alckmin lors de la cérémonie.

Rédaction internationale

2 janvier 2023

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Crédits photo : Sergio Lima AFP

En l’absence de Bolsonaro, qui s’est soudainement rendu aux États-Unis un jour avant de quitter ses fonctions pour ne pas être présent lors de l’investiture de son successeur, Lula a reçu l’écharpe présidentielle des mains d’une jeune femme afrodescendante et travailleuse du ramassage de déchets. Un symbole de ce qu’il voulait montrer, en contrepoint à l’administration de son prédécesseur.

Lors de son discours, Lula a remis en question les coups portés aux principaux domaines sociaux, mais n’a fait aucune mention des réformes structurelles dans les domaines du travail, des pensions ou des privatisations. Pendant la campagne électorale, il était déjà clair que son gouvernement ne toucherait pas à ces réformes.

La cérémonie a commencé par le classique cortège en Rolls Roys jusqu’au Congrès où Lula devait prêter serment en tant que président. A cet instant, Lula rompt avec le protocole et invite le nouveau vice-président, le néolibéral Geraldo Alckmin, dans sa voiture alors que les règles stipulent que le vice-président doit être placé dans une voiture derrière le président. La décision de Lula visait à montrer la « formule » d’un nouveau gouvernement large, qui commence avec Alckmin lui-même (qui a été pendant des années le leader et le candidat à la présidence du parti traditionnel du néolibéralisme brésilien, le PSDB), mais qui s’étend aux ministères accordés à un large éventail de personnalités, y compris des partis qui ont soutenu Bolsonaro. On a aussi pu voir des sourires et des gestes échangés avec des membres du pouvoir judiciaire qui, il y a seulement quatre ans, ont joué un rôle fondamental dans le coup d’État qui a conduit à la destitution de Dilma et deux ans après à l’emprisonnement de Lula lui-même.

L’idée d’un gouvernement large, de la grande coalition qui lui a permis de gagner la présidence au prix du conditionnement envers les secteurs qui l’accompagnent dans la nouvelle administration, était présente dès le début de son discours, lorsqu’il a dit « nous sommes ici aujourd’hui grâce [...] au front démocratique que nous avons formé tout au long de cette campagne électorale historique. Le grand gagnant de cette élection a été la démocratie ». Il a ainsi scellé d’emblée le profil de l’alliance avec une partie des partis traditionnels brésiliens, alliés circonstanciels de ce qu’on appelle le « centrao », qui regroupe les partis de centre-droit, les régionalistes et les carriéristes qui donnent des majorités parlementaires en échange de rétributions, et une « réconciliation » avec la justice et les médias, qui ont été à l’origine de la proscription de Lula et de la victoire de Bolsonaro en 2018.

Déjà sur scène et en l’absence de Bolsonaro, la question était de savoir qui allait remettre l’écharpe présidentielle. Le vice-président de Bolsonaro, Hamilton Mourao, avait déjà déclaré qu’il ne le ferait pas non plus. Cela fut l’occasion pour Lula de procéder à l’un des gestes les plus importants de l’inauguration : un jeune travailleur, un cacique et une travailleuse informelle du ramassage d’ordures d’origine africaine lui ont finalement remis l’écharpe présidentielle sous les applaudissements de milliers de personnes qui s’étaient rassemblées non seulement dans les rues de Brasilia, mais aussi dans plusieurs avenues des principales villes. A cette occasion, Lula a mentionné qu’il ne fallait pas laisser les forces de droite et autoritaires s’approprier les couleurs vertes et jaunes du drapeau.

Le nouveau président a ensuite évoqué l’un de ses projets les plus urgents, à savoir la restructuration des subventions pour sortir au moins 33 millions de personnes de la misère et de la faim. Ce plan, connu sous le nom de Bolsa Familia sous les précédents gouvernements du PT, avait également été utilisé par Bolsonaro sous d’autres noms et de manière discrétionnaire, tant pendant la pandémie que lors de la dernière année électorale. En réinstallant les subventions, Lula cherche à éviter l’explosion du mécontentement lié à la faim dans un large secteur qui constituait sa propre base électorale.

Dans la suite de son discours, Lula s’est montré beaucoup plus mesuré sur la portée de son action à propos des réformes anti-populaires et anti-ouvrières qui ont eu lieu ces dernières années.

Le président a qualifié l’état du pays de « terrifiant » et a déclaré qu’ « ils ont vidé les ressources de santé, démantelé l’éducation, la culture, la science et la technologie, détruit la protection de l’environnement, n’ont laissé aucune ressource pour les repas scolaires, les vaccins, la sécurité publique, la protection des forêts et l’aide sociale ». Si le diagnostic est exact, dans son discours il n’a pourtant pas fait mention des réformes structurelles effectuées ces dernières années, tant sous le gouvernement de Michel Temer, issu du coup d’État institutionnel contre Dilma Rousseff, que sous celui d’extrême-droite Jair Bolsonaro. Ces gouvernements, avec la bénédiction des entreprises et des intérêts financiers, ont mis en place un grand plan de privatisation, une réforme des retraites qui augmente l’âge de départ pour pouvoir bénéficier d’une pension décente, une réforme du travail qui rend les conditions de travail des jeunes extrêmement précaires, ainsi qu’un plafonnement des dépenses pour empêcher toute augmentation du budget de la santé et de l’éducation.

Lula, avec son alliance avec Alckmin, et en se montrant digne de confiance à l’égard des marchés, avait déjà promis pendant sa campagne de ne pas toucher à ces réformes et privatisations, malgré le fait qu’elles vont dégrader les conditions de vie de millions de Brésiliens pour les décennies à venir. C’est pourquoi ces réformes structurelles ne faisaient pas partie de son discours.

À propos de ces réformes, Flavia Vale, enseignante à Minas Gerais et militante de notre organisation sœur, le Mouvement révolutionnaire des travailleurs - MRT, et du journal Esquerda Diario du Brésil, a déclaré : « outre le plafonnement des dépenses, ces dernières années sont entrées en vigueur la réforme de l’enseignement secondaire, qui rend l’éducation des jeunes plus précaire, la réforme du travail et la loi sur la sous-traitance sans restriction, qui rompent avec la législation du travail déjà limitée du pays, et la réforme des retraites, qui fait que nous travaillons jusqu’à notre mort. En outre, les capitalistes ont augmenté leur contrôle d’une plus grande partie des richesses naturelles du pays, avec l’avancée des privatisations, comme la vente d’importantes raffineries de Petrobras. Ainsi, il est clair pour nous que toute la dégradation autoritaire de ces dernières années, avec le coup d’État institutionnel, l’arrestation arbitraire de Lula et le renforcement de l’extrême droite, ainsi que d’institutions comme le pouvoir judiciaire et l’armée, a été au service de la validation d’attaques plus dures contre la classe ouvrière et les pauvres.

En même temps, l’abrogation complète des réformes ne faisait pas partie du programme et de la campagne du ticket Lula-Alckmin. Ce n’est pas un hasard si Alckmin représente un secteur du capital financier du pays qui a oeuvré pour ces réformes et en a bénéficié. Même dans l’équipe de transition, le secteur de l’éducation était largement composé d’artisans de la réforme de l’enseignement secondaire, tels que des banques et des fondations multimillionnaires. Il y a également au moins 10 ministères — dont certains sont très importants en termes politiques et avec d’importantes capacités pour octroyer des ressources (et donc construire un soutien politique au Congrès et une projection électorale) — qui sont aux mains des partis bourgeois traditionnels et qui faisaient partie des coalitions gouvernementales de Temer et de Bolsonaro », a souligné et conclu Flavia.

Bolsonaro est finalement parti, presque en fuyant dans son avion présidentiel vers les États-Unis. Lula a déjà pris ses fonctions au milieu de gestes envers ses électeurs et de la confirmation d’un front si large qu’il rejoint même ceux qui ont soutenu Bolsonaro lors des dernières élections et qui occuperont désormais des postes ministériels. Le bolsonarisme reste, et est sorti renforcé des élections, tout comme les réformes qui affecteront la vie des Brésiliens. Toutes ces choses doivent être combattues dès le premier jour d’un gouvernement post-Bolsonaro. Il ne faut pas s’attendre à ce que le pouvoir judiciaire, qui a joué un rôle fondamental dans le coup d’État de ces dernières années, ni le parlement qui l’a cautionné et a voté ces contre-réformes basées sur sur la base de toutes sortes de tractations, y mettent un terme.

Comme le souligne Flavia Vale, « ce n’est que dans la rue, par la lutte, qu’il sera possible de renverser complètement ces attaques qui aggravent la misère dans le pays. Pour cela, il faut exiger que les grandes centrales syndicales qui sont dirigées par le Parti des Travailleurs et le Parti communiste du Brésil promeuvent un plan de luttes fort pour affronter les intérêts des capitalistes qui ont bénéficié de l’extrême droite au pouvoir. Il est nécessaire d’unir la classe ouvrière avec les mouvements sociaux et la jeunesse dans la lutte, et non avec les intérêts des grandes entreprises, de l’impérialisme et de la droite ».


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