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Italie. Mario Draghi va-t-il mettre fin à la crise politique italienne ?

Le samedi 13 février, Mario Draghi a prêté serment avec l'équipe gouvernementale qu'il a constitué après consultation des forces parlementaires. Les médias évoquent un gouvernement « de haut niveau », mais qui sont les ministres qui devront recevoir la confiance du Parlement ce jeudi ?

mercredi 17 février

Crédit photo : EFE/ Alessandro Di Meo

Qui est Mario Draghi, le nouvel « homme providentiel » ?

Le samedi 13 février à midi, le nouveau gouvernement de Draghi a prêté serment devant le Président de la République italienne, Sergio Mattarella. Il pourra ainsi se présenter officiellement au Parlement jeudi prochain pour recevoir le vote de confiance envers son gouvernement. Le vote de confiance permettra de clore officiellement la crise gouvernementale que le parti de Matteo Renzi, Italia Viva, avait ouverte le 13 janvier dernier en retirant ses ministres du gouvernement Conte II. Malgré le vote de confiance au Parlement, Conte avait fini par démissionner le 25 janvier face à la possibilité d’une motion de défiance au Sénat (où les voix d’Italia Viva comptent plus car le Mouvement 5 étoiles (M5S) est plus faible) concernant un rapport du ministre de la Justice Alfonso Bonafede, auquel Renzi s’est opposé. Dans un premier temps, le président Mattarella a tenté de former un gouvernement Conte III par le biais de consultations menées par le président de la Chambre, Roberto Fico (M5S), mais sans parvenir à sortir les relations entre Italia Viva et les autres anciens partenaires gouvernementaux du bourbier.

Sergio Mattarella avait déjà exclu catégoriquement l’organisation de nouvelles élections en raison de l’urgence pandémique et de la fragilité du plan de vaccination, qui, selon lui, nécessitait une action gouvernementale « forte » dans les mois à venir. Curieusement, les élections locales et le référendum constitutionnel visant à réduire le nombre de parlementaires n’ont quant à elles pas été affectées par cette même situation. La référence au plan de vaccination semble également être un prétexte, car celui-ci a été établi et doit simplement être mis en œuvre.

Le président a donc demandé à Mario Draghi d’organiser un nouveau cycle de consultations pour former un nouveau gouvernement. Draghi, né en 1947, est un représentant du monde des banques et du grand capital financier : élève d’une certaine école économique du « centre-gauche » de la Première République (il entre alors dans les rangs de la haute bureaucratie d’État en tant que directeur général du ministère de l’économie), ayant travaillé pendant un certain temps pour le fonds d’investissement Goldman Sachs, il dirige la Banque d’Italie de 2005 à 2011, année au cours de laquelle il est élu président de la Banque centrale européenne. Un CV similaire à celui de Mario Monti, qui avait également été à la tête d’un gouvernement "technique" entre 2011 et 2013 en Italie.

Dès son élection à la tête de la BCE en 2011, Draghi avait écrit une lettre publique au gouvernement Berlusconi dans laquelle il exigeait un plan de nouvelles privatisations, de réduction des dépenses publiques et d’attaques contre les droits des travailleurs. Au niveau européen, son modèle monétaire « expansif » a alterné entre des politiques d’émission d’énormes quantités de titres de créance en faveur des différents États de l’UE – donc, des grands groupes bancaires européens et étrangers, tant détenteurs des dettes publiques de ces États – et des plans d’austérité pour la classe ouvrière et les pauvres. La Grèce en est un exemple : la montée au pouvoir du gouvernement de gauche réformiste Syriza, porteur d’une rhétorique « anti-austérité », a été balayée par la BCE, de la Commission européenne et du Fonds monétaire international (FMI).

En ce qui concerne l’année 2021, la presse italienne a fait, comme Mattarella, l’éloge de « Super Mario », mettant en avant de multiples anecdotes apologétiques et vantant ses qualités d’économiste et de politicien. Après avoir construit en quelques semaines un consensus gonflé (comme une bulle financière) autour de la figure du président en place, tout le monde s’attendait à un gouvernement composé exclusivement ou en grande partie de « techniciens » (professeurs, économistes/banquiers, grands bureaucrates d’État) à l’image du gouvernement Monti en 2011. Mais cette bulle a éclaté hier lorsque Draghi a rendu publique sa liste de ministres avant de prêter serment devant le Président Mattarella.

Des ministres de « haut-niveau » ?

Il aurait été difficile et dangereux de constituer une équipe composée uniquement de « techniciens », nous y reviendrons plus tard. Le fait est que le gouvernement actuel de Draghi n’est pas celui dont rêvait la presse « démocratique » amoureuse des banquiers et de l’ « homme fort », mais plutôt un hybride à mi-chemin entre le gouvernement de Monti, les gouvernements de Conte II et de Berlusconi de 2001-2006 et 2008-2011. De fait, celui-ci s’appuie sur un compromis parlementaire qui va jusqu’à Forza Italia et la Lega, sans exclure les anciens partenaires gouvernementaux. En effet, il était techniquement impossible de composer un nouveau gouvernement politique sans rompre avec ceux-ci, ce qui aurait conduit précisément à ces élections que l’on cherche à éviter à tout prix.

Ainsi, on se retrouve avec 15 ministres issus des rangs de presque tous les partis parlementaires depuis le centre-gauche jusqu’à une partie de l’extrême-droite (parmi eux, 12 anciens ministres du gouvernement Conte II ou de gouvernements précédents) pour 9 ministres « techniciens », dont Draghi. Le trio de ministres de Forza Italia a provoqué à juste titre un certain rejet et une indignation médiatique, tant il incarne la décadence de l’establishment politique italien d’il y a 10-15 ans, lorsque des personnages incompétents et férocement hostiles aux syndicats et à la classe ouvrière en général s’élevaient les uns après les autres aux plus hauts postes du gouvernement.

Ce gouvernement a pour tâche de poursuivre et si possible de renforcer l’attaque contre les conditions de vie et les droits des travailleuses et travailleurs, et il connaîtra moins de conflits internes si les différents ministres se révèlent être des personnalités politiquement faibles, plus soumises aux propositions du bloc « technique ». En définitive, bien que du point de vue de l’ « efficacité » et du prestige des ministres bourgeois beaucoup s’attendaient à mieux, ce gouvernement es une occasion pour Draghi, la BCE et les banquiers en général (ainsi Mattarella tant qu’il restera président) d’avoir une plus grande influence directe sur la politique générale du gouvernement en Italie. Ubi maior, minor cessat [« Le faible capitule devant le fort »] dit-on.

Dans le jeu de collaboration et de concurrence avec les autres puissances de l’UE, ce gouvernement pourrait obtenir des résultats appréciables tant pour les « marchés » européens et internationaux que pour les capitalistes italiens qui font pression pour ne pas continuer à perdre des positions en termes d’accumulation de richesse et de compétitivité. Un jeu délicat et dangereux, sans doute, d’autant plus si l’on pense que la plupart des ministres, contrairement aux gouvernements nationaux « classiques », viennent du Nord de l’Italie, dans une période où non seulement l’écart socio-économique Nord-Sud tend à continuer à se creuser, mais où, en plus, les pressions dominantes (même au sein du Parti Démocrate du Nord) vont vers un plus grand fédéralisme, ouvrant progressivement de nouvelles fissures dans la stabilité géopolitique interne de l’État. La tentation de faire du Sud une région interne dépendante est forte.Dd’un autre côté, c’est l’un des véritables scénarios qu’envisage la bourgeoisie italienne, pas un simple discours idéologique ou « anachronique » de la Ligue (parti d’extrême-droite, qui prônait à ses débuts l’indépendance du nord de l’Italie, et, désormais, un fédéralisme, surtout « fiscal »). D’autant plus que les ministres techniques sont issus d’un bloc social organique bourgeois du bastion lombardo-vénitien du centre-droit qui, bien qu’il doive définir ses relations avec les Fratelli d’Italia (parti d’extrême droite), est sans doute la première coalition politique du pays.

La crise gouvernementale est peut-être terminée, mais la crise politique italienne ne sera pas résolue aussi facilement

Il ne fait aucun doute que l’extension de la majorité va impliquer de nouvelles contradictions dans l’activité parlementaire et gouvernementale. Surtout si Draghi, comme il l’a dit, renonce à utiliser une série de moyens gouvernementaux qui ont permis à Conte de « contourner » le Parlement, notamment les « décrets présidentiels ». Alors que le centre-droit a décidé de ne pas prendre la responsabilité d’une confrontation ouverte avec Mattarella afin de rouvrir l’option des élections, Draghi compte également sur le soutien (ou du moins sur les votes individuels en faveur) de Fratelli d’Italia, un parti d’extrême-droite qui ne fera pas partie du gouvernement, mais qui a eu une attitude favorable à ce dernier. En définitive, Draghi n’est pas venu gouverner seulement pour quelques jours ou quelques semaines, et il est probable qu’il pourra amener le gouvernement jusqu’à la fin de la législature.

Si nous examinons le panorama politique général du pays, il est clair que, sans nouvelles élections, avec le même Parlement et le même président de la République, il reste assez similaire à celui d’il y a un an, lorsque le jeune gouvernement Conte II a été frappé par la plus grande pandémie du XXIe siècle. De fait, le rejet catégorique de nouvelles élections était précisément une tentative désespérée de sauvegarder autant que possible la paix sociale qui caractérise encore la plus grande partie de l’Italie, malgré les effets dévastateurs de la crise économico-pandémique et de la politique répressive de Conte et de ses partenaires. La politique de gestion de la crise a été basée sur un système de confinements et de « réouvertures » partielles qui n’a pas réussi à contenir et éradiquer le coronavirus, ni à protéger économiquement qui que ce soit, en dehors des industriels et des entreprises multimillionnaires.

La carte d’un nouveau gouvernement, complètement bonapartiste et au-dessus des partis parlementaires, aurait été en réalité un pari politique risqué, car elle aurait pu briser la paix sociale bien plus que ne l’a fait le gouvernement Monti. Actuellement, les conditions socio-économiques d’une grande partie de la population sont pires qu’à l’époque, la pandémie est loin d’être vaincue et l’expérience anti-démocratique du récent gouvernement de « technocrates » est encore vive dans la mémoire de la quasi-totalité de la population. C’est pour cette raison que les classes dominantes parient sur un gouvernement hybride entre la technocratie des banquiers et de la BCE, teinté d’un certain libéralisme « progressiste » qui a caractérisé le gouvernement Conte II, et les anciennes figures politiques du centre-droit. Un gouvernement qui a donc la tâche d’assurer une gestion « efficace », « crédible » (ce sont les principales qualités de Draghi dans la rhétorique de ces jours-ci) pour assurer la phase de vaccination massive de la population et de normalisation de la situation économique et politique, après le coronavirus et le blocage partiel de l’économie.

Mario Draghi doit donc poursuivre une politique pro-industrielle que Conte ne pouvait plus se permettre sans des chocs dévastateurs au sein même du gouvernement. Au Parlement, le M5S en paie le prix (il a été proche de la scission) et le parti de Renzi, Italia Viva (qui se positionne au centre), n’obtient qu’un seul ministère, contre trois auparavant, dans une majorité où il a désormais pour beaucoup moins de poids. Au niveau social, sur la question de savoir qui doit payer la crise, certaines déclarations du gouvernement ont été claires : plus d’aide aux entreprises zombies, oui à certaines incitations, où l’argent, cependant, passe substantiellement entre les mains des patrons alors que ce sont les travailleurs qui doivent payer avec des licenciements massifs et d’autres attaques sur leurs conditions de vie. Deuxièmement, un nombre important de petites entreprises non compétitives fermeront ou seront reprises par des entreprises plus grandes.

Or, derrière cette façade d’accord « large », de fortes contradictions persistent dans le paysage politique, que la crise économique actuelle rend encore plus évidentes : entreprises du Nord contre celles du Sud, défenseurs plus ou moins convaincus des biens de l’État contre fanas de la privatisation, défenseurs des petites et moyennes entreprises contre grand capital centralisateur, défenseurs du travail semi-esclavagiste reposant sur peu d’investissements contre partisans d’une compétitivité fondée sur des industries lourdes et technologiques. Enfin et surtout, défenseurs des entreprises super-polluantes contre partisans d’un « capitalisme vert ». Tout cela, dans un cadre de redéfinition des partis et des sphères politiques qui n’est pas encore stabilisée et qui pourrait être impactée par une potentielle crise majeure du M5S, avec la possibilité d’une scission conséquente, alors que la sphère libéralo-patronale reste dispersée entre plusieurs partis appartenant aux deux anciennes coalitions, entre le PD-LeU de centre-gauche affaibli et la sphère nationaliste de droite de la Lega et de Fratelli d’Italia.

Il est évident que ce n’est pas un cadre politique qui peut garantir la stabilité et la « gouvernabilité » à moyen terme. C’est pourquoi il est logique de dire que la crise du gouvernement est terminée, mais pas celle de la politique italienne.

Gauche et mouvement ouvrier : il est temps de se battre ensemble et de briser la passivité !

Face à un tel scénario, une certaine passivité politique généralisée persiste à gauche et dans le mouvement ouvrier, qui, si elle trouve en partie une explication dans la crise pandémique, n’est pas à la hauteur de la situation. En Italie, comme dans d’autres pays, seuls quelques épisodes des luttes ouvrières et sociales ont réussi à marquer une contre-tendance par rapport aux desiderata de la Cofindustria [équivalent du MEDEF en France]. Ces épisodes ont été plus importants et puissants lorsqu’il s’agissait de luttes unitaires, de secteurs et de branches entières de l’industrie ou inter-catégorielles, comme la grève du 29 janvier d’un secteur du syndicalisme combatif dans notre pays.

Le potentiel pour développer une opposition ouvrière et populaire au gouvernement de Draghi est là, mais il risque de ne porter que peu de fruits si une mobilisation unie de la classe ouvrière et de la jeunesse, des exploités et des opprimés, n’est pas immédiatement mise en œuvre pour affronter, avec toutes nos forces, les plans de Super Mario, des banquiers et des industriels. Une lutte qui doit être menée avec les outils qui font vraiment mal au gouvernement et aux entreprises : avant tout une grève unitaire, sans divisions artificielles basées sur des affiliations syndicales diverses. Bien sûr, cette lutte a comme premier ennemi la bureaucratie syndicale, qui ne veut pas libérer la force de ses organisations pour lutter contre la Confindustria. C’est pourquoi ils évitent les grèves, les divisent par entreprise, et même entre différentes sections syndicales au sein d’un même lieu de travail. Mais aucune résistance sérieuse au gouvernement Draghi, à la Confindustria et au capital financier international n’est concevable si nous ne parvenons pas à briser ces chaînes de la passivité et du sectarisme, délibérément alimentées par la grande et la petite bureaucratie syndicale. La mise en œuvre d’un front unique des travailleurs, qui unisse tous les secteurs de la classe ouvrière avec la jeunesse et le reste des mouvements sociaux combatifs est une perspective plus que nécessaire dans la prochaine période. Ce sont là quelques enseignements de la période précédente, suite aux crises économiques et gouvernementales successives, que nous devrions intégrer comme leçons pour les combats futurs.

Qui sont les nouveaux ministres "techniques" du gouvernement italien ?

Et qui sont ces « nouveaux » ministres « techniques », qui pourraient avoir un grand impact sur la scène politique dans la seconde moitié de cette législature ? Bref passage en revue biographique.

Daniele Franco :
Un début de carrière à la Banque d’Italie au Centre de recherche, de 1994 à 1997 à la Commission européenne, puis comptable d’État entre 2013 et 2019. A partir de 2019, il est directeur adjoint, puis, en 2020, il devient directeur général de la Banque d’Italie. Comme Garofoli, il a une carrière très proche de celle de Draghi et peut être considéré comme loyal.

Patrizio Bianchi :
Ancien recteur de l’université de Ferrare et plusieurs fois conseiller de la région Emilie-Romagne. Il a dirigé le groupe de travail de l’ancien ministre Azzolina pour la réouverture des écoles.

Cristina Messa :
Ancienne rectrice de l’Université Milan-Bicocca, elle est une figure clé de la santé publique, liée aux soins privés dans le modèle lombard. Elle n’aime ni le Parti Démocrate (PD, centre-gauche) ni le modèle industriel et de santé de la Lega-CL (Comunione e Liberazione, un courant de l’Église catholique ayant des liens économiques forts en Italie du Nord) en Lombardie.

Marta Cartabia :
Professeure de droit, ancienne membre de la Commission de Venise, juge constitutionnelle puis, entre 2019 et 2020, présidente de la Cour constitutionnelle. Proche du courant CL depuis sa jeunesse.

Vittorio Colao :
Une carrière de manager chez Vodafone, RCSGroup (Rizzoli), Unilever, responsable du groupe de travail de la phase 2 du gouvernement Conte II. Il représente les cadres « à succès » au niveau national et international qui, au cours des dernières décennies, sont passés en politique principalement avec Forza Italia, dans une moindre mesure avec le PD, ou autres.

Roberto Cingolani :
Physicien, carrière de chercheur et professeur d’université. Directeur de l’Institut italien de technologie (IIT) depuis 2005. Depuis septembre 2019, il est directeur de la technologie et de l’innovation au sein de l’entreprise de défense et d’aérospatiale Leonardo S.p.A. En bref, l’écologie est confiée à l’un des principaux dirigeants de l’industrie de l’armement, la plus destructrice et la plus polluante par définition.

Enrico Giovannini :
Professeur de statistiques économiques à Tor Vergata. Il a été statisticien en chef à l’OCDE de 2001 à août 2009 et président de l’ISTAT d’août 2009 à avril 2013. Du 28 avril 2013 au 22 février 2014, il a été ministre du travail et des politiques sociales dans le gouvernement de Letta.

Roberto Garofoli :
Professeur à l’université privée LUISS, magistrat, il fait partie depuis des décennies de la haute bureaucratie étatique qui constitue le personnel "technique" des bureaux des différents gouvernements, quelle que soit leur couleur politique.

Traduction Flo Balletti




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