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Notre classe

Sous-traitance et précariat, la réalité du « modèle » allemand #1

« Je ne suis pas une machine ». Sous-traitance et précariat à l’Université Alice Salomon de Berlin

Derrière le « modèle » allemand vanté par les politiques français, se cachent une précarité du travail qui a bondi et 22,5% de travailleurs pauvres. Parmi eux, les salariées du nettoyage de l’école supérieure Alice Salomon à Berlin, employées d’une entreprise sous-traitante, se tuent à la tâche dans des conditions intolérables. Nous avons interviewé Dora (52 ans) et Galyna (42 ans) à propos de leurs situations et de leurs revendications.

mercredi 17 juillet

Interview publiée le site allemand Klasse gegen Klasse, membre du réseau international en sept langues La Izquierda Diario.

Si en matière de marché du travail, l’Allemagne est souvent vantée pour son faible taux de chômage et invoquée pour augmenter les mesures en faveur de la« flexibilité » - entendez le recours à l’externalisation, aux contrats courts, à l’intérim, la facilitation des licenciements – en France, jamais il n’est question de l’incroyable accroissement de la précarité et des travailleurs pauvres en Allemagne depuis la mise en place des réformes Hartz du marché du travail dans les années 2000. (A ce propos lire le très bon article d’Olivier Cyran paru dans le Monde Diplomatique, NdT : « L’enfer du miracle allemand » ]). Comme en France, le recours à l’externalisation des services, notamment sur les tâches peu qualifiées et déconsidérées, a pour courroie de transmission l’explosion de la précarité de toute une frange de travailleurs et de travailleuses. En particulier dans les secteurs du nettoyage où les femmes sont massivement représentées.

La situation dans les établissements d’enseignement supérieur (et plus généralement dans le secteur du nettoyage) est semblable à la France : les services de maintenance et de nettoyage ont été externalisés, sous-traités. Les témoignages de Dora et Galyna sont le parfait reflet du fait que les attaques de la bourgeoisie, comme la sous-traitance, sont les mêmes d’un pays à l’autre. Notre réponse, ainsi que notre soutien à ces femmes précaires travailleuses qui osent relever la tête, comme ce fût le cas en France pour les travailleurs d’Onet, de Hyatt doit être à ce titre internationale.

Vous travaillez en tant que salariées du nettoyage à l’école supérieure Alice Salomon à Berlin. Depuis quand êtes-vous employées ici ?

Dora : On travaille ici depuis six mois et on a toutes des contrats à durée déterminée. C’est quelque chose de normal dans le secteur du nettoyage. Mon contrat dure jusqu’à fin août, ma collègue reste un mois de plus. Peu importe à quel point on se donne du mal. C’est pour ça qu’avec le temps les gens sont toujours moins motivés.

Vos salaires sont-ils suffisants pour vous en sortir ?

D. : Avec notre travail ici, on ne gagne pas assez pour avoir de quoi vivre. On doit compléter avec les allocations du Job Center [équivalent allemand de Pôle emploi qui délivre des allocations chômage ou sociales. Avant c’était plus facile de trouver un boulot de six heures par jour. Suite à l’instauration du salaire minimum, notre temps de travail s’est réduit [NdT : le salaire minimum a été mis en place en 2015 par Merkel en alliance avec le SPD en Allemagne. S’il s’est agi d’une avancée pour les travailleurs qui recevaient alors des salaires de misère, la mesure a été vidée de sa substance, son introduction étant accompagnée de nombreuses exceptions – pas applicables pour les salariés agricoles, les vendeurs de journaux, les migrants – et ouvrant la voie à de nombreuses offensives, comme ici, sur les heures des contrats de travail].

Galyna : Là c’est devenu de plus en plus chaud. Dans une salle de cours, par exemple, je dois nettoyer le sol, les tables et les chaises, faire le rebord des fenêtres, et entre-temps je dois aussi essuyer le tableau. Et ça sur deux étages. Il me reste sept minutes par salle, peu importe leur taille. Je ne suis quand même pas une machine, je suis humaine ! Ici, on fait en quatre heures un travail qui en nécessiterait six. En définitive, on n’est pas payées pour tout le travail qu’on a effectué. Pour un mois plein, on touche entre 600 et 700 euros.

D. : On ne reçoit qu’une petite part de ce que l’école paye pour notre travail. On aimerait bien savoir combien l’école rémunère le prestataire ! Combien d’heures de travail sont prévues et combien de celles-ci sont payées ? Qui signe, dans cette école, la facturation horaire de l’entreprise de nettoyage ? Celui qui s’en charge est tout aussi responsable que l’entreprise de nos conditions de travail et du vol de notre salaire.

Quels problèmes avez-vous avec l’entreprise qui vous emploie ?

D. : C’est à propos du décompte des heures. Il manque toujours 30 à 40 euros, parfois plus. On doit toujours aller se plaindre pour pouvoir récupérer ce qui nous est dû, c’est usant.

Vous avez des expériences, de la manière dont ça se passe chez d’autres sous-traitants ?

D. : Une fois, dans une autre boîte, j’ai été assignée au nettoyage intensif. C’est censé être mieux payé et seulement effectué par des gens qui ont été formés, qui ont des habits de protection et un masque de protection respiratoire. Là tu travailles avec des produits chimiques agressifs. J’ai été obligée de faire tout ça sans protection, les fenêtres fermées (et tout ça en été sous 30 degrés). Peu de temps après j’ai atterri à l’hôpital avec de gros problèmes de santé. Pour tout remerciement, j’ai été licenciée après ça. J’en ressens encore les effets sur ma santé.

Est-ce que vous souhaitez entreprendre quelque chose contre de telles conditions de travail ?

G. : On a réfléchi à écrire une lettre. Mais on aurait sûrement été licenciées pour ça. C’est très dur de nous organiser, parce qu’on passe d’un boulot à l’autre en permanence, on change de postes, de boîtes.
D. : Malheureusement, c’est comme ça que ça se passe en général. C’est juste insupportable.

A Berlin, il y aussi des gens qui s’organisent pour faire face à la sous-traitance et à de telles situations.

D. : Ça fait du bien de savoir, que d’autres ont aussi ces problèmes et réagissent. On se sent moins isolées. Mais à l’école Alice Salomon, la situation me choque particulièrement parce qu’elle passe pour être une institution avec une orientation sociale [NdT : il s’agit d’une école d’enseignement supérieur spécialisée dans le travail reproductif : santé, travail social, formation, éducation etc.]. Justement Alice Salomon [NdT : 1872-1948, figure libérale du mouvement des femmes du début du 20ème siècle en Allemagne, précurseure du travail social] s’était engagée pour les droits des femmes.
G. : Dans des conditions justes et dignes, je ferais volontier mon travail. Mais j’ai aussi une fille qui me demande du temps et de l’énergie. Elle voudrait qu’on fasse des choses ensemble, mais quand je rentre à la maison, j’ai juste besoin de me reposer. En plus, le matin je dois encore endurer un cours de langue.
D. : Voilà, les femmes ont souvent des activités qui sont particulièrement éprouvantes. Pour nous, ce serait mieux si on était directement employées par l’école. L’argent ne passerait pas par des voies douteuses. Le salaire nous arriverait directement.

Deuxième article de la série : "celles qui nettoient cette université ’’sociale’’ sont ultra-précaires" : l’université Alice Salomon sous pression

Signer la pétition pour l’intégration des travailleuses du nettoyage parmi les employées de l’université et pour l’amélioration de leurs conditions de travail.]




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