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Du Pain et des Roses

Témoignage

« Je te le dis seulement si tu me touches le sexe ». Récit de la lutte des salariées de McDo contre le harcèlement sexuel

Mathilde, ex-salariée à McDonald’s au Havre, témoigne des conditions de travail et du harcèlement moral et sexuel qu’elle et ses collègues subissaient quotidiennement. Révoltées, le 24 octobre dernier, ces jeunes femmes âgées parfois de seulement 20 ans se mettaient en grève pour contraindre l’entreprise à prendre des mesures pour stopper les comportements sexistes de leurs supérieurs.

mardi 19 janvier

Révolution Permanente : Bonjour Mathilde, est ce que tu peux te présenter ?

Bonjour, je m’appelle Mathilde et j’ai 21 ans. J’ai commencé à travailler au McDo de la gare du Havre au comptoir en 2017, lorsque j’avais 18 ans. J’ai démissionné 6 mois après pour partir vivre à l’étranger, et je suis revenue travailler au McDo en septembre 2018.

RP :Tu as travaillé pendant 3 ans à McDonald’s, quelles étaient tes conditions de travail ?

Durant ces années, les conditions de travail étaient variables. Ça arrivait souvent qu’il n’y ait plus assez de produits à vendre, que les machines ne fonctionnent pas et/ou mal. Depuis le premier déconfinement, la pression était beaucoup plus présente : ce qu’on faisait n’était jamais assez bien, on n’allait jamais assez vite... Lorsque l’on se plaignait des machines qui ne fonctionnaient pas bien, on nous répondait que « c’est pas grave, ça va vous faire les muscles ». On nous disait : « Fais gaffe fais bien ton travail, ton père et ta mère te regardent aux caméras », nos « parents » étant le DRH et la directrice des opérations. On entendait également nos supérieurs dire à propos de nos collègues : « Faut la dégager elle, elle n’est pas assez rapide » etc. Lorsque l’on se plaignait que l’ambiance avait changé, ils nous répondaient : « À partir de maintenant c’est comme ça, si t’es pas contente tu prends une feuille et un stylo et tu démissionnes. »

Concernant le harcèlement sexuel, le harceleur se permettait de faire des remarques du genre « t’as gardé ton beau petit cul ». Lorsque je lui demandais des informations, il me répondait : « Je te le dis seulement si tu me touches le sexe ». Il chantait également souvent des chansons à connotations sexuelles lors des rushs.

RP : Est-ce que tu as parlé du harcèlement sexuel que tu subissais ? Quelles ont été les mesures mises en place pour que la situation cesse ?

Lorsque je suis revenue en 2018 et que le harcèlement sexuel continuait, je suis allée en parler à une manager du restaurant. Celle-ci m’a répondu qu’elle était déjà en froid avec la copine du harceleur en question, qui travaille également au sein du restaurant, et que de ce fait elle n’irait pas lui en parler. Elle m’a suggéré d’en parler au directeur adjoint. Lorsque je l’ai fait, il m’a été rapporté qu’il lui a seulement dit « d’y aller molo avec les nouvelles ». Le harceleur a su que c’était moi qui suis allée me plaindre, donc il m’a lâchée, mais ça ne l’a pas empêché de continuer avec mes collègues

RP : En 2019, plusieurs collègues ont elles aussi dénoncé leurs conditions de travail, et notamment le harcèlement sexuel quotidien qu’elles subissaient. Est-ce que tu peux me raconter comment ça s’est passé et quelles résolutions ont été prises par la direction ?

En effet, plusieurs collègues se sont regroupées afin d’aller dénoncer le harcèlement de ce même harceleur. Suite à ça, il a seulement eu 8 jours de mise à pied. Mais après cette mise à pied, la direction du restaurant a quand même accepté de le nommer délégué du personnel, ce qui fait de lui un salarié protégé. Le fait que ce soit le seul délégué du personnel a rendu la grève plus difficile, car un DP est censé nous représenter et faire le lien entre les salariés et la direction. Mais étant accusé de harcèlement sexuel lors de cette grève, nous n’avions pas de représentant CSE à proprement dit.

RP : Le 24 octobre 2020, vous avez fait votre premier jour de grève. Comment vous est venue l’idée de la grève et comment s’est passée cette journée ?

On avait une discussion messenger regroupant plusieurs collègues, on a commencé à discuter des choses qui n’allaient pas au sein du restaurant. Chacune a apporté son témoignage à propos des conditions de travail, ainsi que du harcèlement sexuel et moral. C’est à ce moment que j’ai appris qu’un des managers était lui aussi accusé de harcèlement sexuel, et j’ai eu connaissance de nouvelles accusations envers le délégué du personnel. On a trouvé que ça faisait beaucoup, et on a donc décidé de se mobiliser afin de faire changer les choses et que cela cesse.

Le jour de la grève, nous étions une quinzaine d’équipiers à participer. Nous nous sommes tous retrouvés (collectif McDroits, CGT, journalistes, équipiers) à 10h30 à la gare du Havre, qui se trouve pas loin du restaurant afin de se rendre sur les lieux ensemble. Lors de cette grève, nous étions 3 équipières, l’UL de la CGT ainsi qu’une journaliste de Mediapart à assister aux négociations avec la direction. Pendant ce temps, les autres équipiers distribuaient des tracts aux clients et aux passants. Nous avions également affiché une bannière sur les haies qui se trouvent devant le restaurant afin que les voitures qui rentrent dans la ville puissent lire les raisons de notre grève. Grâce aux tracts, certains clients ont fait demi-tour afin de nous soutenir. Nous étions parties plutôt satisfaites des négociations avec les membres de la direction, qui avaient l’air au premier abord de nous comprendre et de vouloir eux aussi faire changer les choses. Ils ont même accepté de nous payer nos heures de grève et nous ont promis beaucoup de belles choses. C’est pourquoi nous avions accepté d’arrêter la grève après 2h30 de négociations.

C’est après que nous avons déchanté. En effet, ils nous avaient promis de faire une enquête impartiale afin de déterminer s’il y avait ou pas du harcèlement moral et sexuel au sein du restaurant. Cependant, cette enquête a été menée avec le DRH et la directrice des opérations, accompagnés par 2 membres du personnel qui se sont portés volontaires. Durant les entretiens, j’ai eu à faire à la directrice des opérations qui n’était pas du tout impartiale. Lorsque mes réponses ne lui plaisaient pas, elle répétait la question en me donnant son point de vue afin que je change de réponse. Elle refusait également de noter certains éléments si je n’avais pas la date et l’heure exacte de ceux-ci. Durant cette enquête, on m’a également convoquée à des entretiens informels ou "surprise". J’ai eu à faire au franchisé lui-même, accompagné de la directrice des opérations et d’une collègue que je n’avais pas choisie. Pendant cet entretien, ils ont eu beaucoup de jugements de valeur envers moi. On m’a posé les questions suivantes : « Pourquoi es-tu revenue travailler au restaurant si tu as été en 2017 victime de harcèlement sexuel ? ». La directrice des opérations m’a même dit : « Je suis mère de 2 enfants, c’est quand même bizarre que ta mère ne t’ai pas incitée à nous en parler avant ». De plus, les personnes accusées de harcèlement sexuel étaient au courant de ce qu’il se disait pendant ces réunions, et de qui témoignait. Les entretiens qui étaient censés être confidentiels ne l’étaient donc pas réellement.

RP : Tu t’es donc mise en lien avec le collectif McDroits et la CGT. Pourquoi est-ce que c’était important pour toi de t’organiser plus collectivement et au-delà de ton magasin ?

Lorsque l’idée de la grève devenait de plus en plus concrète, nous ne savions pas vraiment comment nous y prendre, car nous sommes jeunes et c’était notre première grève. J’avais vu quelques jours auparavant les mobilisations du Collectif McDroits et nous avions donc décidé de les contacter. Ils ont donc tout de suite accepté de nous aider, que ce soit au niveau des procédures, du contact avec la presse, ou encore le jour-J. Deux membres du collectif sont venues sur le Havre le jour de la grève et elles nous ont expliqué comment parler avec la presse, comment aller voir les clients afin de leur expliquer la situation, etc. Ils nous ont également mis en relation avec la CGT, plus précisément avec Loïc Roldan qui est le secrétaire général de la CGT Restauration Rapide d’Elbeuf, ou encore avec la CGT du Havre. Eux aussi ont tout de suite accepté de venir nous aider lors des négociations et pour l’après grève. Je suis encore aujourd’hui aidée par le Collectif McDroits, que j’ai rejoint après cette grève, ainsi que par la CGT. Ils sont vraiment d’une grande aide, sans eux nous n’aurions pas eu un si grand impact ni une si bonne organisation. Je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui sans eux.

RP : Il y a quelques jours, tu as subi un licenciement. Pour toi, quelle est la cause de cette procédure et quelles suites vois-tu ?

Il faut savoir qu’avant cette grève, je m’entendais bien avec tout le monde, que ce soit avec les équipiers ou avec les supérieurs. Ils ne m’ont jamais rien reproché, que ce soit à propos de mon travail ou de ma relation avec eux. C’est pour cela que j’estime qu’ils ont décidé de me licencier suite à la grève, j’ai sans doute fait trop de bruit à leur goût. Ils sont allés jusqu’à fouiller mes réseaux sociaux afin de trouver une « raison » pour me licencier. C’est pour cela que je vais les attaquer aux Prud’hommes pour licenciement abusif. Ils ont voulu me faire taire, mais je ne veux pas me laisser abattre. Selon moi, c’est en dénonçant ce genre de comportements que les choses seront susceptibles de changer. Nous voulons seulement que nos droits soient respectés.

RP : Pour toi, quelles sont les leçons de la bataille que vous avez menée ? Et quelles sont les perspectives ?

Pour moi, cette situation prouve encore une fois que ceux qui dénoncent sont ceux qui dérangent le plus. Au lieu d’essayer de faire changer les choses positivement et de protéger les salariés, ils préfèrent étouffer l’affaire et licencier les victimes en plus des harceleurs. Surtout que mon licenciement a pris beaucoup moins de temps que le licenciement des harceleurs. Ils n’ont eu à aucun moment des mises à pied à titre conservatoire, donc pendant l’enquête nous devions travailler face à nos harceleurs.

Je suis un cas médiatisé mais il y a en réalité beaucoup de cas similaires. Le collectif McDroits reçoit encore beaucoup de témoignages semblables au mien. J’espère que nous avons motivé des personnes à se mobiliser afin de se faire entendre, et j’espère que mon témoignage encourage les victimes à dénoncer ce qu’ils/elles subissent. Il faut dénoncer tout cela afin que cela change. Je voudrais aussi dire aux victimes qu’elles ne sont pas seules ! C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à dénoncer lorsqu’il y a des cas de harcèlement, de discriminations ou d’injustice. J’espère que grâce à ça, McDonald’s France va prendre connaissance de ce qui arrive dans leurs restaurants et qu’ils vont donc prendre de réelles mesures contre le harcèlement, les discriminations et les injustices, car ce n’est plus possible.




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