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Kirghizstan. Les manifestations contre la fraude électorale plongent le pays dans la crise politique

Le Kirghizstan, ancienne République soviétique, est secoué par une crise politique. Alors que les tensions montent, la Russie et la Chine, qui ont des intérêts géopolitiques dans ce pays d’Asie centrale, sont confrontées à une instabilité régionale croissante et au désordre mondial

mercredi 14 octobre

Le lundi 5 octobre, au lendemain des élections législatives au Kirghizstan, environ 20 000 personnes ont manifesté à Bichkek, la capitale du pays, en réaction à la fraude électorale. La seule démocratie d’Asie centrale est confrontée à une crise politique de plus en plus profonde qui a poussé le président kirghize Sooronbay Jeenbekov à fuir le palais présidentiel.

Cette explosion sociale a été générée par les doutes sur la transparence des élections parlementaires du 4 octobre. L’inquiétude s’est accrue après que seulement quatre partis politiques sur seize aient franchi le seuil d’entrée au Parlement. Trois des quatre partis avaient des liens étroits avec le président Jeenbekov. L’élection de dimanche a également été entachée par des rapports faisant état d’achats de votes et de fraudes dans toute l’ancienne République soviétique.

Les manifestations qui ont éclaté lundi dans plusieurs villes du Kirghizistan ont été confrontées à la répression du gouvernement. Jusqu’à présent, au moins un manifestant de 19 ans a été tué et plus de 1200 ont été blessés. La police et les forces de sécurité ont utilisé des canons à eau, du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc contre les manifestants sur la place Ala-Too.

Dès mardi matin, les manifestants ont repris le contrôle de la place Ala-Too, au centre de Bichkek, et ont également réussi à s’emparer de plusieurs bâtiments officiels, dont la présidence, le gouvernement, le ministère de l’intérieur, le Comité d’État pour la sécurité nationale, l’hôtel de ville et les installations centrales de la télévision. À l’intérieur, les manifestants ont brûlé des portraits des principaux dirigeants du pays et jeté du papier par les fenêtres.

Vendredi, le président Jeenbekov, qui reste caché, a imposé l’état d’urgence jusqu’au 21 octobre pour tenter de réaffirmer son autorité malmenée et a déployé des militaires "pour organiser des points de contrôle, pour prévenir les affrontements armés, pour assurer l’ordre public et pour protéger la population civile". Dans le même temps, le principal opposant de Jeenbekov, l’ancien président Almazbek Atambayev, a été arrêté à nouveau quelques jours seulement après sa sortie de prison.

Cette décision a été prise alors que de violents affrontements ont éclaté entre les partisans de différents partis d’opposition vendredi dernier. Alors que le Kirghizistan est plongé dans une situation chaotique et politiquement instable, le pays est également confronté à un vide du pouvoir. La Commission électorale centrale a annulé le résultat des élections législatives, les parlementaires kirghizes ont lancé des procédures d’impeachment contre Jeenbekov, et le Premier ministre Kubatbek Boronov a démissionné face aux protestations ainsi que les maires de Bichkek et Osh, la deuxième plus grande ville du Kirghizistan.

Les élections du week-end dernier ayant été déclarées nulles, plusieurs conseils de coordination ont été formés pour tenter de procéder à un transfert de pouvoir. Les alliés de M. Jeenbekov au Parlement ont nommé Sadir Zhaparov, premier ministre aujourd’hui, mais la légitimité politique est toujours menacée car les partis d’opposition ne devraient pas reculer.

Comme d’autres États post-soviétiques, le Kirghizstan a connu une dynamique sociale et économique très inégale lorsqu’il est passé à l’économie de marché au début des années 1990. Bien que le pays soit doté d’un système multipartite, à la différence des pays voisins, le crime organisé entretient depuis des années une relation symbiotique avec le monde politique, les alliés criminels des élites politiques organisant des victoires électorales pour leurs clients politiques. Mais les révoltes de 2005 et 2010 et les problèmes économiques persistants ont eu comme résultat un Etat faible. Le système politique de plus en plus fragmenté a créé un espace où les criminels organisés peuvent jouer un rôle exceptionnellement puissant, permettant à la mafia de se répandre dans tout le pays au détriment de la marginalisation et de la misère d’une grande majorité de la population. Les groupes criminels ont attaqué et saisi plusieurs mines d’or et de charbon à Issik Kul, Naryn et dans d’autres régions. Dans certains cas, ils ont mis le feu à du matériel et ont attaqué physiquement des travailleurs.

Le moment où les troubles se produisent n’est pas accidentel. Le Kirghizstan, deuxième pays le plus pauvre d’Asie centrale et l’un des plus pauvres du monde, a été durement touché par la pandémie de coronavirus et la détérioration de sa situation économique. "Le gouvernement n’a pas été à la hauteur de la pandémie, les autorités ne nous ont pas aidés", a déclaré Nur, une étudiante de 20 ans qui proteste. Ils nous ont donné un sac de farine, et nous ont dit de survivre jusqu’à la fin de la pandémie".

Le pays est économiquement dépendant des envois de fonds par des travailleurs depuis l’étranger, de l’agriculture et de plusieurs mines d’or appartenant à des capitaux étrangers. La fermeture des frontières, due à la pandémie, a frappé durement l’économie de ce pays montagneux et les revenus des travailleurs en raison de la forte dépendance à l’égard de la Russie et de la Chine pour les opportunités de travail des travailleurs migrants. La fermeture des frontières par ces deux pays a entraîné une baisse de 15 % des envois de fonds, l’un des chocs économiques les plus importants parmi les pays qui dépendent de ces envois. Dans le même temps, la pandémie a réduit les échanges commerciaux avec la Chine, autre moteur essentiel de l’économie kirghize qui, pendant des décennies, a prospéré en tant que centre régional pour les biens de consommation chinois et les fournitures destinées aux fabricants.

Ce petit pays enclavé est l’objet d’une concurrence géopolitique entre Moscou, Pékin et Washington depuis son indépendance en 1991. Le Kirghizistan a abrité une base militaire américaine pendant une grande partie de la guerre en Afghanistan, mais elle a été fermée en 2014 suite à la pression de la Russie. Le Kremlin possède actuellement une base aérienne au Kirghizistan et a envisagé des plans d’extension. En tant que puissance étrangère clé ayant des intérêts au Kirghizistan, Moscou a tenté de régler des différends régionaux dans le passé, mais il n’était pas clair comment le Kremlin pourrait intervenir dans la situation dynamique kirghize. La crise au Kirghizistan s’inscrit dans un scénario de forte volatilité régionale, où la Russie semble avoir perdu son influence et son contrôle dans sa périphérie, ce qui s’exprime déjà dans la crise biélorusse et la confrontation entre Arméniens et Azéris.

La Chine, qui a développé des investissements importants dans les infrastructures ferroviaires et énergétiques et qui détient près de la moitié de la dette extérieure du Kirghizstan, est confrontée à l’obstruction de ses intérêts commerciaux dans ce pays instable.

Le mouvement se caractérise d’une part comme un mouvement mené par des jeunes mécontents, confrontés à un régime oppressif qui les condamne à la misère et manipule le processus électoral en toute impunité, à l’instar des protestations en Biélorussie, mais aussi au Liban, au Chili et en Iran. D’autre part, il y a la lutte pour le pouvoir entre des bandes criminelles très influentes, qui ont profité de l’affaiblissement du système politique et peuvent mobiliser un secteur de la société soutenu par de vastes réseaux de patronage, des liens clientélistes avec la bureaucratie de l’État, les forces de sécurité et les organisations politiques traditionnelles.

Face au régime antidémocratique dominé par les intérêts capitalistes et l’influence des États-Unis, de la Russie et de la Chine, il faut une organisation des travailleurs et un projet concret de pouvoir politique. L’auto-organisation démocratique comme les "kurultais" qui ont émergé lors du soulèvement de 2010 au Kirghizstan peut être un pas en avant pour le mouvement. Mais la classe ouvrière du Kirghizistan doit saisir l’opportunité de réaliser son propre pouvoir et de construire ses propres organisations pour les classes les plus opprimées et exploitées de la société au Kirghizistan et dans le reste de la région.




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