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Politique

#GrèveReconductibleLe5

L’Épreuve de force a commencé

Bulletin météo d'un sociologue militant.

jeudi 5 décembre 2019

Ça y est. Nous y sommes. La grève du 5 décembre est lancée. Il y a un mois encore, Macron hésitait et a fait mine de vouloir négocier ici et là certaines choses sur la réforme des retraites. Pour désamorcer la bombe sociale qui allait exploser, of course. Le moustachu lui a répondu « mais allez-y, cela ne tient qu’à vous de faire en sorte que la grève n’ait pas lieu … ». Manu a réfléchi. Il savait plus trop et il est allé voir ses potes du CAC40 et puis les autres, ses anciens collègues (pas ceux de Bercy mais du monde de la finance). Résultat des courses, au QG de la classe dirigeante, on lui a fait comprendre que « ré-ouvrir une négo », ce serait montrer une faiblesse, qu’un recul invitera à reculer davantage devant la poussée sociale. Il a donc reçu l’ordre d’engager l’épreuve de force.

L’enjeu est de taille : il faut faire main basse sur la sécu (400 milliards transférés des comptes de la sécu à l’Etat et sortir à marche forcée du paritarisme) et réformer les retraites via les points et autres modes de calculs qui grugent une masse de salariés de leurs droits et de leurs revenus futurs. On le sait, pour le salariat « régulier » ou « stable », la réforme des retraites signifie une perte sèche de 25 à 40% des retraites à percevoir. Voilà un beau package bien indigeste ! Après la réforme des droits aux allocations de chômage et la lente asphyxie de l’hôpital public, ça fait beaucoup…

Beaucoup de monde est donc concerné par cette épreuve de force et cela dans une situation où les fins de mois sont pénibles et qu’il devient de plus en plus dur de trouver un boulot correct et bien rémunéré. Ça fait encore plus de monde qui en a plein le dos… On y rajoute l’endettement des ménages, l’accès à la propriété qui devient un cauchemar et, partout et tout le temps, le coût de la vie qui grimpe, qui grimpe. Et puis la jeunesse qui rame dans la misère et qui a pour seul avenir des diplômes qui ne valent plus grand choses (en tant que ascenseur social), sinon des petits boulots, de l’intérim. Tant qu’on est cadre, la condition féminine, ça va encore, mais à temps partiel, comme employée, hôtesse de caisse, barmaid, c’est pas top plus… (Là, je crois qu’on a facilement dépassé la moitié de la population)

Un immense ras-le-bol s’est accumulé silencieusement depuis des années. Pas qu’en France d’ailleurs. Goutte par goutte le vase s’est repli. Il a déjà débordé l’année passée pour ceux qui ne s’en souviennent pas (ou qui n’ont rien voulu comprendre…).

Macron a engagé l’épreuve de force, il le sait et il ne peut plus reculer. Il n’a donc que la fuite en avant comme solution : la répression sera terrible mais parfois elle devient contreproductive. Comme le disait Napoléon : « avec des baïonnettes, on peut tout faire sauf s’asseoir dessus… ». Et puis, ne l’oublions pas, les « forces de l’ordre établi » peuvent aussi être débordées. Déjà, le blocage de quelques centaines de ronds points avait désemparé leur sens de la coordination et entamé leur capacité de répression. Certes, les Robocops et autres voltigeurs sont très performants pour appliquer une politique de terreur auprès de tous les manifestants. On connaît l’arsenal. C’est devenu chose courante depuis le mouvement contre la Loi Travail. Mais faire la même chose lorsque le périph, des rocades, des entrepôts, les gares ou encore quelques grands magasins sont occupés… Écraser un vrai soulèvement social, qui ira plus loin que celui des Gilets jaunes, n’est pas chose aisée, même pour un Didier Lallemant (placé à Paris pour contrer le préfet de police et montrer que la main dure de l’Etat fonctionne). En termes militaires, il n’est pas certain que Macron tienne le choc. D’autant que idéologiquement, il est à poil. La contre-offensive médiatique a produit quelques bulles suivi d’un gros pssjiit. Normal, plus grand monde soutient encore ce gouvernement. Et encore moins le prennent au sérieux. Quand les théories du complot foisonnent, c’est aussi le signe que l’on cesse de croire à l’idéologie dominante. Par conséquent, les mensonges professés dans les arènes médiatiques finissent par produire l’effet contraire. A ce jour, 74% de ce qu’on appelle communément l’opinion publique soutient le mouvement de grève.

Par ailleurs, Macron entame cette épreuve de force avec un boulet au pied. Face au Gilets jaunes il n’a pas su l’emporter et ça s’est terminé en match nul. La montagne du Grand débat national a accouché d’une souris, tout le monde l’a compris. Pas de hausse du SMIC, aucune vraie mesure de justice fiscale. Nada, niente, zéro. De l’enfumage total. Idéologiquement, Macron a déjà perdu la partie contre les Gilets jaunes. Bien sûr, politiquement, il a épuisé le mouvement, mais sans le vaincre. Lors de l’anniversaire de l’Acte 1, la popularité du mouvement des Gilets jaunes dépassait encore les 50%, certes seuls 29% désirent sa poursuite, mais une majorité trouvait son action toujours fondée. BING - dans ta gueule ! Et tout le monde l’a vu.

Si Macron n’a pas su battre les Gilets jaunes, pourquoi pourrait-il le faire contre les bataillons organisés, syndiqués du monde du travail ? Rien n’est certain et c’est pourquoi la nervosité a fait son entrée à l’Elysée : « On peut tenir deux semaines. Pas plus ». Conclusion : la peur a commencé à changer de camp.

Fin 2018, c’est les membres du MEDEF qui ont pris peur. Ils appelaient l’Elysée en demandant de faire un geste, et vite ! Aujourd’hui, ce sont les cercles du pouvoir qui savent que la bataille va être rude. Le monde de la finance, hors sol comme d’habitude, se croit bien davantage en sécurité. Retirer la réforme ? Ils ne le veulent pas et ce d’autant moins que ce monde flotte sur un océan de titres qui ne valent plus rien au prochain coup de grisou sur la bourse. Ils ont faim, ils ont soif et ils le veulent absolument, ce magot de la sécu ! « Donc tu ne recules pas Emmanuel ! De toute façon, il n’y a personne pour le remplacer… ». En effet, des élections donneraient rien sauf Le Pen devant. Quoique, on pourrait avoir des surprises en tout genre lorsque le pays réel se manifeste massivement contre le pays institutionnel. En fait, tous les ingrédients sont là pour qu’un vaste soulèvement social débouche sur une crise de régime.

Alors, soyons prêts ! Je termine ce billet avec un petit dialogue imaginaire entre un jeune étudiant intérimaire et un sociologue militant un peu décalé.

— ‘Au fait, c’est quoi une crise de régime ?’
—  Et bien, c’est quand ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner et ceux d’en bas ne se laissent plus gouverner…
—  Ah, c’est une révolution alors ?
—  Non, pas encore, c’est l’antichambre d’une crise révolutionnaire. Celle-ci advient lorsque la classe dirigeante se divise tandis que les mobilisations se poursuivent.
—  Que se passe-t-il alors ?
—  Et bien, certains voudront appeler l’armée au secours…
—  Et les autres ?
—  Et bien ça dépend de ce qu’ils veulent et de comment ils s’y préparent.
—  Comme par exemple ?
—  Et bien, soit ils se contentent de faire peur et ils rentrent à la maison, soit ils comprennent qu’il est temps d’enlever le pouvoir à ceux qui en trop abusés pendant trop longtemps.

Allez, bonne grève reconductible à toutes et à tous. Soyons irréconciliables avec ceux d’en haut !




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