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L’Île Saint Denis. « Bicot » : un sinistre rappel de la tradition coloniale française

La vidéo glaçante des policiers repêchant un homme dans la Seine et le tabassant dans un fourgon après avoir proféré des insultes racistes a soulevé la colère, forçant notamment le gouvernement à prendre position. Derrière ce nouvel épisode de racisme d’Etat et de violences policières, le caractère structurel de la police comme bras armé de l’État colonial français.

lundi 27 avril

Crédits photos : ici

Depuis le début du confinement, et la mise en place de l’état d’urgence sanitaire par le gouvernement, les images et témoignages de violences policières se font de plus en plus fréquents, relayés massivement sur les réseaux sociaux. Ce week-end, la vidéo de l’interpellation extrêmement violente d’un jeune homme a fait monter d’un cran la colère populaire sur la question. Cette vidéo, c’est celle de l’interpellation d’un homme repêché dans la Seine par les policiers après qu’il s’y soit jeté, fuyant les mêmes agents de polices, qui le poursuivaient car le suspectaient d’être coupable de vol sur un chantier. En plus de l’extrême violence des policiers, dont on entend distinctement les rires entre les hurlements du jeune homme et les bruits sourds des coups, si cette vidéo a réveillé une telle colère, c’est en raison des propos racistes, là encore complètement décomplexés, que l’on entend sans l’ombre d’un doute sur la vidéo : « Mais lui il s’est jeté direct à la seine ce con », « Un bicot comme ça, ça nage pas », « Il va passer un mauvais moment ».

Si la vidéo ne laisse que peu de place au doute, bien qu’elle ait été tournée à près de deux heures du matin, dans l’obscurité, des interviews de témoins de la scène (dont celui qui a filmé), réalisées par Taha Bouhafs, publiée dans Là-bas si j’y suis et relayées sur son compte Twitter confirment et détaillent ce qu’il s’est passé ce soir-là. Choqués, les deux jeunes hommes racontent comment ils ont filmé et enregistré la terrible scène. « J’étais tétanisé. A la fois on voulait réagir mais en même temps c’était impossible, on avait trop peur » raconte Sam*, caché juste derrière le portail de chez lui, a seulement quelques mètres du fourgon.

« On entend, il y a un policier qui commence à avoir des insultes racistes donc on commence à être un peu choqués avec mon frère », témoigne quant à lui celui qui, depuis sa chambre, a tout filmé. « On entend des bruits de coups et il crie. Et tout autour les policiers raient, ça avait l’air de les amuser, et ça continue, ça continue. » A la question du temps que ça a duré, c’est encore impacté par l’horreur de ce à quoi il a assisté que Léo* répond « Je ne sais pas si c’était quelques secondes ou une minute (…) mais ça m’a paru très long ».

Face à l’évidence des faits, et sous pression de l’indignation, le gouvernement forcé de prendre position

Sur les réseaux sociaux, où la vidéo a rapidement été postée et a énormément tourné, la colère est immense. En effet, pour l’opinion publique, impossible d’accepter, ou même d’ignorer des propos si ouvertement racistes que ceux que l’on a pu entendre de la bouche de ces policiers. Et, face à de tels propos, le fameux argument de la légitime défense souvent utilisé pour discréditer les victimes de violences policières, du « on ne voit pas ce qu’il s’est passé en amont de la vidéo » n’est d’aucun secours : rien n’excuse des insultes racistes, de plus partagées entre collègues sur le ton de l’évidence. Si, la violence et les propos racistes ne sont ni nouveaux ni rares de la part de la police, les réflexes de systématiquement filmer et enregistrer acquis ces dernières années parmi les classes populaires exposent cette réalité, sans filtre et presque en temps réel, à l’ensemble de la population ce qui n’aurait pu être que de discrets et confidentiels « faits divers ».

Le tollé a ainsi été d’une ampleur telle que le gouvernement a été forcé de réagir, de se prononcer sur l’affaire, et de se dissocier publiquement de ces insultes racistes qui n’auraient « pas sa place dans la police républicaine », comme l’a déclaré le Ministre de l’Intérieur dans un tweet. Un post dans lequel il est obligé de reconnaître l’« indignation légitime » de l’opinion publique, et déclare que l’IGPN avait été saisi pour faire la lumière sur l’affaire. Une enquête qui n’engage que ceux qui y croient tant la plupart finissent par des non-lieux et n’aboutissent jamais. Ce ne sera pas ce tweet de Castaner qui en finira avec le profond racisme de l’État. Car en effet, celui-ci est bien plus profond et structurel qu’« une attitude qui manque de professionnalisme » ou de « dérapages individuels qui doivent être sanctionnés » contrairement à ce qu’a déclaré Catherine Denis (la procureur de la République de Nanterre). Ce n’est en aucun cas un problème individuel comme le sous-tend la procureure de la République, la plupart des médias qui ont titré sur l’affaire dans ce sens, et le Ministre de l’Intérieur.

Si on a eu droit à un mot pour le racisme, pour ce qui est des violences policières en revanche, pas un mot. Est-ce parce que la violence des « forces de l’ordre » est banalisée, vécue au quotidien dans les quartiers ? Ou encore parce qu’elle est légitimée – sans aucun doute en ce qui concerne le Ministre de l’Intérieur qui a organisé la répression des Gilets jaunes ? Quoiqu’il en soit, violence et racisme ne peuvent évidemment pas être compris séparément. Les propos racistes, et le racisme en général sont étroitement imbriqués à la violence qui s’abat sur les quartiers populaires, où une large part de la population est issue de l’immigration. Les mêmes populations issues de l’immigration que celles qui sont employées par la RATP pour conduire les bus dans les banlieues, et qui ont été violemment réprimées, chaque matin, sur leurs piquets de grève.

Loin d’un dérapage individuel, des méthodes ancrées dans le racisme structurel et historique de l’État colonial français

En effet la scène, glaçante, ne montre pourtant en rien des méthodes qui seraient nouvelles ou individuelles, ni même un écart de l’ordre du dérapage. Bien au contraire, elles représentent un racisme structurel et historique de l’État français, et font directement écho à d’autres scènes d’une violence encore supérieure, de l’histoire de la France. C’est ce que note Taha Bouhafs en relayant la vidéo : « Des nostalgiques de l’époque où la police noyait des Algériens dans la Seine ! ».

Cette course poursuite d’une bande d’agents des « forces de l’ordre », le passage à tabac d’un homme de nationalité égyptienne, à peine caché dans un fourgon, rappelle en effet ces centaines d’Algériens, enfermés, tués, tabassés, ou jetés dans la Seine le 17 octobre 1961 par la police Française, lors d’une manifestation réprimée dans le sang. « La manifestation du 17 octobre 1961 est le pendant métropolitain de la guerre d’Algérie et l’expression de toute la violence de l’État français pour maintenir sa domination raciste et impérialiste. » écrivions-nous dans un article dédié à ce sujet.

A travers de telles scènes, véritables ratonnades policières, on voit comment la police, comme détachement armé de l’État, incarne dans sa dimension la plus violente le racisme structurel de l’État français, un racisme profondément ancré dans l’histoire coloniale du pays.

L’état d’urgence sanitaire, et l’Île-Saint-Denis comme exemple de l’immunité policière

Aujourd’hui, c’est dans un contexte particulier que s’inscrit un tel scandale. Celui de l’état d’urgence sanitaire, qui place la répression policière au cœur du confinement. Une gestion autoritaire de la crise sanitaire qui se traduit par la présence accrue et permanente de policiers dans les rues, censés faire respecter les règles restreignant les sorties. Dans cette période d’état d’urgence sanitaire, les violences policières déjà présentes quotidiennement dans les quartiers populaires se sont démultipliées. Un homme a ainsi été grièvement blessé à la jambe à Villeneuve-la-Garenne il y a quelques jours, et les scènes de passage à tabac, ont elles aussi fait trembler la toile et les quartiers populaires des différentes villes de France comme Toulouse.

Comme en témoignent la violence, mais aussi la décontraction évidente des agents, voire leurs rires dans le cas de l’interpellation à l’Île-Saint-Denis, la réalité ressemble bien plus à une nouvelle carte blanche donnée aux forces de police. Si violences policières, humiliation sont légions dans les quartiers populaires, le fait que 5 personnes soient mortes, en moins d’une semaine, dans ces mêmes quartiers montre bien qu’il s’agit d’un saut répressif légitimé par le confinement autoritaire auquel nous faisons face.

Face à cette violence inouïe depuis le début du confinement, des révoltes naissent dans différents quartiers, où l’on se soulève contre la gestion policière du confinement. Face au saut répressif dans les quartiers populaires au nom de la lutte contre le Covid, plus que jamais, le mouvement ouvrier doit prendre part à ce combat. C’est pour cela qu’il est nécessaire de dénoncer les violences policières, mais aussi de soutenir inconditionnellement la colère légitime qui s’exprime au travers de ces révoltes, et développer les cadres d’auto-organisation dans les quartiers populaires pour faire face à la crise sanitaire et sociale ainsi qu’à la répression.




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