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Politique

Vente d’armes et crimes de guerre

L’ONU implique la responsabilité de la France dans les crimes de guerre au Yémen

Au mois de mai dernier, le gouvernement français avait dû s’expliquer sur la vente d’armes à l’Arabie saoudite et l’utilisation qui pouvait en être faite contre les populations civiles au Yémen. Un récent rapport d’experts de l’ONU vient remettre l’accusation sur le tapis.

mercredi 4 septembre

Le gouvernement français marchand de canons

En mai dernier, le site d’investigation Disclose avait dévoilé un chargement d’armes qui devait avoir lieu sur un bateau saoudien dans le port du Havre. Il s’agissait de 8 canons de type Caesar, susceptibles, d’après Disclose, d’être utilisés dans la guerre au Yémen.

Contrainte par cette révélation de monter au créneau, la ministre de la défense, Florence Parly, avait alors botté en touche en expliquant sur l’antenne de BFMTV qu’elle n’avait « aucune preuve » permettant d’affirmer qu’une telle utilisation pouvait être faite des armes livrées à l’Arabie Saoudite. Elle n’avait par ailleurs donné aucune indication sur la nature des armes vendues se contentant d’indiquer « qu’il y aura[it] chargement d’armes en fonction et en application d’un contrat commercial ».

Pourtant, selon une note de la Direction du Renseignement militaire (DRM) révélée toujours par Disclose, 48 canons Caesar produits par le fabricant français Nexter, auraient été, à cette période, utilisés en appui des forces armées Saoudiennes dans leur avancée au Yémen. Une carte de la DRM elle-même aurait estimé à 436 370 le nombre des personnes susceptibles d’être touchées par des frappes d’artillerie, dont celles des canons français.

Face à ces accusations, la ligne de défense avancée par le gouvernement français a toujours été la même, à savoir que ces armements ne sont utilisés que de manière défensive et pas sur la ligne de front. Et de rappeler, pour mieux convaincre, que ces ventes d’armes faisaient partie de « partenariats à long terme avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis » et que « La France a des intérêts dans cette zone du monde ».

Ce que n’a pas dit Florence Parly et ce qu’a même ouvertement nié Macron, c’est que l’Arabie saoudite est un très gros poisson. La France lui vend des armes, beaucoup d’armes. C’est son deuxième client et elle est son troisième fournisseur. La France lui vend certes des canons Caesar mais aussi bombes, roquettes ou missiles, navires et sous-marins, chars blindés et munitions, fusées et logiciels…Tout le catalogue du supermarché de la mort. Face à une telle manne financière, oubliés les milliers de morts yéménites et bienvenue la politique de l’autruche !

La France au rang des complices de guerre au Yémen

Plusieurs mois après, les armes françaises présentes au Yémen continuent à faire polémique.

Au début de l’été, 19 ONG internationales avaient déjà interpellé les députés français sur « le risque que la France se rende complice de guerre au Yémen en poursuivant ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis ». Le niveau des exportations d’armement français corrobore largement cette interpellation et démontre que les intérêts du lobby de l’armement dominent largement le souci humanitaire dans l’esprit du gouvernement. Les ventes d’armes ont en effet bondi de 30 % en 2018, atteignant les 9,1 milliards d’euros. L’Arabie Saoudite en est l’un des principaux destinataires.

Cette semaine, la polémique s’est encore amplifiée avec la parution d’un rapport de l’ONU consacré à « la multitude des crimes de guerre » survenus dans le cadre du conflit qui implique les gouvernements du Yémen, des Émirats arabes et d’Arabie saoudite depuis 2014. Produit par un groupe d’experts créé par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2017, le rapport cite directement la France en même temps que le Royaume-Uni et les États-Unis. Il conclut « qu’un grand nombre de ces attaques pourrait constituer de graves violations du droit international humanitaire »

La France est mentionnée à deux reprises dans le document. Pour les experts de l’ONU, la France est un « État tiers » qui peut exercer une influence dans le conflit. Le rappel à l’ordre est diplomatique mais ferme : « Les États peuvent être tenus responsables de l’aide ou de l’assistance qu’ils fournissent pour la commission de violations du droit international si les conditions de complicité sont remplies », rappelle le groupe d’experts.

Plus directement, il aborde le soutien logistique et surtout le « transfert d’armes » que permet la vente d’armement aux Émirats et à l’Arabie Saoudite. Il signale que « le Traité sur le commerce des armes, dont la France et le Royaume-Uni sont signataires, prohibe les transferts d’armes en sachant que ceux-ci seraient utilisés pour commettre des crimes de guerre. » Il se fait un peu plus sévère en rappelant que : « La légalité des transferts d’armes par la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et d’autres Etats reste discutable et fait l’objet de diverses procédures judiciaires internes. »

Peu de chances que Macron entende les experts de l’ONU

Les experts de l’ONU viennent donc de demander « instamment aux États de s’abstenir de fournir des armes susceptibles d’être utilisées dans le conflit », responsable des dizaines de milliers de morts dont de nombreux civils. L’un d’entre eux a précisé que leur groupe avait identifié des personnes susceptibles d’être responsables de crimes internationaux dont les noms ont été communiqués à la Haut-commissaire aux Droits de l’Homme mais restent confidentiels. Bref, des injonctions à la hauteur de ce qu’est et ce que peut l’ONU…

Il est donc peu probable que les recommandations de cette organisation soient suivies d’effet, pas plus que l’interpellation des 19 ONG. Face au lobby de l’armement et aux enjeux pour l’État français, elles ne pèsent que très peu dans la balance, même si on y ajoute le poids moral des dizaines de milliers de morts civils au Yémen.

Sur ce sujet, le gouvernement français ne changera vraisemblablement pas de posture et se contentera de rappeler, comme à chaque fois que le sujet devient un peu brûlant, qu’il n’a pas livré récemment d’armes qui soient directement utilisées dans le cadre de conflit et que ces armes, par ailleurs, sont plutôt de nature « défensive » et épargnent donc les populations civiles. Bref, une dérobade facile et une remontrance qui ne devrait pas avoir beaucoup d’effet. Ce qui ne change rien à la responsabilité réelle de l’État français et de son gouvernement, qui a du sang sur les mains.

Crédits photo : REUTERS / Khaled Abdullah




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