Entretien

L’actualité des idées du trotskysme

Emilio Albamonte

L’actualité des idées du trotskysme

Emilio Albamonte

Pourquoi est-il pertinent, plus de 80 ans après son assassinat, de revenir sur la vie de Léon Trotsky ? Que reste-il des idées qu’il a défendu tout au long de sa vie ? Et en quoi peuvent-elles nous aider à penser et à s’organiser pour défendre, aujourd’hui, dans la situation de crise économique, politique et sociale que nous connaissons, la perspective de la révolution ? Nous reproduisons un entretien avec Emilio Albamonte réalisé dans le cadre du documentaire « Trotsky, une vie pour la révolution ». Emilio est dirigeant du Parti des Travailleurs Socialistes d’Argentine (PTS) et de la Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale (FT-QI), et co-auteur de l’ouvrage Estrategia socialista y arte militar.

Pour commencer, quelle est la portée historique du théoricien et révolutionnaire Léon Trotsky ?

Pour les jeunes générations, il faut rappeler qu’au moment de son assassinat, Léon Trotsky était un personnage redouté. Non seulement par le stalinisme, mais aussi par tous les gouvernements capitalistes. Winston Churchill l’avait décrit, et ce, même alors que Trotsky était en exil, et isolé comme « l’ogre de la subversion internationale ».

Dans les années 1930, dans les camps de concentration en Sibérie, on pouvait entendre des centaines de fusillés mourir au cri de « Vive Trotsky ! » Que signifiait ce cri lancé par ces militants bolcheviques, qui dans bien des cas avaient été des protagonistes de la révolution de 1917 et avaient combattu dans l’Armée Rouge ? C’était un signe de protestation, dans un dernier souffle, contre la liquidation de la démocratie des Soviets, des conseils ouvriers et paysans, par la bureaucratie qui avait brutalement fait reculer les conquêtes de la démocratie ouvrière. C’était une manifestation du mécontentement face à la collectivisation forcée et le massacre de millions de paysans. Contre l’établissement du Goulag. Enfin, contre l’expropriation politique du pouvoir de la classe ouvrière et la constitution d’un régime totalitaire.

Ce courage et cette lucidité étaient également présents chez nombre des disciples de Trotsky en Occident. Rappelons simplement de Rudolf Klement, qui portait avec lui les documents de fondation de la Quatrième Internationale, et dont le corps a été retrouvé flottant dans la Seine, assassiné par le KGB quelques jours avant la conférence de fondation en septembre 1938. Souvenons-nous de Martin Monath, un jeune militant qui, dans la France occupée par les nazis, a organisé des cellules dans l’armée allemande, qui ont été découvertes et ont donné lieu à l’assassinat par la Gestapo de tous les conspirateurs – c’est un énorme exemple de fraternité internationale entre travailleurs. Bien qu’ils aient échoué dans leurs objectifs, ils ont réussi à démontrer comment des millions de vies humaines auraient pu être épargnées, si les grands partis sociaux-démocrates et staliniens, au lieu de distiller la haine chauvine entre les nations, avaient encouragé à grande échelle la fraternisation entre les travailleurs revêtant désormais l’uniforme.

Avant le début de la Seconde Guerre mondiale, les travailleurs avaient mené d’énormes révolutions qui ont été brutalement trahies par les sociaux-démocrates et les staliniens, comme les révolutions chinoises des années 1927 et 1928, la grandiose révolution et guerre civile espagnole des années 1930, ou encore la montée ouvrière en France, trahie par le Front populaire. Seuls Trotsky et ses partisans en Occident, emprisonnés, exilés et tués par les nazis, les staliniens mais aussi par les capitalistes « démocratiques », se sont opposés à la politique suicidaire qui a culminé dans la Seconde Guerre mondiale.
Ce cri "Vive Trotsky !" lancé par ces révolutionnaires face au peloton d’exécution synthétisait en quelque sorte ces grandes luttes et ces grandes défaites de la classe ouvrière internationale.

Quels sont les traits saillants de la situation actuelle ?

Beaucoup de choses ont changé, d’autres non. Comme nous le savons, le fascisme a été battu par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. La bureaucratie stalinienne a survécu quelques décennies après la victoire de l’Union Soviétique sur les nazis. Pendant un certain temps, elle semblait réaliser son rêve d’industrialisation et de socialisme dans un seul pays, mais rapidement, ce qui devait arriver arriva : l’économie stagna sous la pression de l’impérialisme mondial et les tentatives de révolutions politiques en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie furent défaites, réalisant finalement l’un des pronostics de Trotsky dans sa grande œuvre La Révolution Trahie, selon laquelle la bureaucratie au pouvoir deviendrait l’agent de la restauration du capitalisme.

Comment sommes-nous arrivés à cette situation ?

Tout d’abord, il faut là aussi rappeler que le mouvement trotskyste a été décapité. Deutscher l’avait défini comme « un petit bateau avec une voile immense », et bien cette voile a disparu sous la pioche stalinienne. Dans la situation objective, tout a changé pour que rien ne change, pour reprendre les mots du romancier italien di Lampedusa dans Le Guépard.

Le stalinisme, à travers les accords de Yalta et de Potsdam, a signé un pacte avec les vainqueurs capitalistes de la guerre, les États-Unis et l’Angleterre, et à travers lequel des zones d’influence ont été partagées afin de, tout en se faisant concurrence, détourner ou vaincre la révolution internationale. Ils n’ont pas pu arrêter les grandes révolutions comme la chinoise, bien qu’ils aient réussi à empêcher les grands processus d’indépendance du monde semi-colonial d’atteindre le socialisme.

Le capitalisme, a gagné quelques décennies de répit en relançant la production pour reconstruire ce qui avait été détruit pendant la guerre (le fameux Plan Marshall). Mais il a non seulement continué à nous soumettre à des crises récurrentes, comme la crise pétrolière des années 1970, mais a également, effrayé par les énormes luttes ouvrières de la fin des années 1960 jusqu’au milieu des années 70, lancé la grande contreoffensive néolibérale. Cela a permis d’infliger une grande défaite aux travailleurs, non seulement en Occident, mais aussi, asservissant par le capital ce que nous appelions les États ouvriers, fondamentalement la Russie et la Chine. Malgré ces avancées, il n’a pas pu éviter la grande crise de 2008, qui a ouvert un cycle de crise historique, qui s’est encore approfondi actuellement avec la pandémie. Autrement dit, il semble que nous ne vivons pas seulement une crise conjoncturelle du capitalisme, mais plus probablement, une crise historique plus proche de celle des années 1930 que de la série de crises dont nous avons été témoins depuis les années 1970.

Pourquoi la crise actuelle ressemble-t-elle à une crise historique comme celle des années 1930 ?

Tout d’abord, parce que cette crise fait partie du cycle ouvert en 2008. Malgré les reprises partielles, le capitalisme n’a jamais réussi à rétablir la situation de croissance qui existait avant cette année-là. Au cours de ces premiers mois de pandémie, la menace de faillites massives s’est profilée, avec pour conséquences des millions de nouveaux chômeurs, une baisse des salaires et une pauvreté généralisée. Parallèlement, les États-nations mettent en œuvre des plans de sauvetage de plusieurs milliards qui accroissent leur énorme dette, sans trouver de solutions structurelles pour l’économie de leur pays.
La soi-disant « mondialisation » qui a marqué ces dernières décennies est aujourd’hui en crise, ouvrant la voie à « l’America First » de Trump, aux rivalités concernant les technologies comme la 5G, à la reprise de la course aux armements, aux guerres commerciales avec la Chine et aux tendances nationalistes dans les différents pays. Parallèlement, nous ne devons pas l’oublier, nous sommes confrontés à une nouvelle vague de luttes des classes.
Les conséquences économiques et sociales de la crise font l’objet de nombreuses analyses, mais peu d’importance est donnée à la lutte de classes comme facteur décisif. Pourtant, nous avons assisté en 2018 aux Gilets jaunes en France puis aux grandes grèves ouvrières menées par les cheminots et les agents de la RATP contre la réforme des retraites. Le monde a également été secoué par une vague de révoltes pour des raisons économiques, démocratiques et politiques, de Hong Kong en Extrême-Orient, en passant par le Moyen-Orient avec le Liban, l’Iran et l’Irak, ou l’Afrique du Nord avec l’Algérie et le Soudan. Elle a également atteint notre sous-continent, l’Amérique latine, avec la grande révolte de la jeunesse et des travailleurs chiliens. Sans oublier les journées révolutionnaires en Équateur, les grandes luttes des travailleurs colombiens, la résistance au coup d’État en Bolivie… Pour ne mentionner que les événements de ces dernières années. Mais il faut aussi rappeler qu’après la crise de 2008, il y a eu une révolution puis une défaite en Égypte et tout un processus qu’on a appelé Printemps Arabe, ainsi que de grandes actions de masse dans des pays décisifs comme la Turquie, l’Espagne et le Brésil. On parle peu de la lutte des classes, mais elle est très présente depuis le début de la crise de 2008.

Aujourd’hui, quasiment dès le début de cette nouvelle étape de la crise, exacerbée par le coronavirus, nous assistons à la plus grande mobilisation de l’histoire des afro-descendants et exploités au cœur du raciste impérialisme américain.

Dans la continuité des éléments que vous rappelez, comment définiriez-vous l’étape à laquelle nous nous trouvons ?

Si je devais définir la situation en quelques mots, je dirais que nous entrons dans une nouvelle étape qui réactualise l’époque impérialiste, que Lénine, Trotsky et la Troisième Internationale appelaient une époque de crises, de guerres et de révolutions.

Vous êtes revenu sur les conditions objectives, en quelques sorte, auxquelles les marxistes révolutionnaires sont confrontés, mais quelles seraient aujourd’hui les conditions subjectives nécessaires pour une révolution socialiste victorieuse ?

Je vais essayer de répondre de manière synthétique, mais c’est une question qui demande une longue réflexion… Il faut d’abord tirer un bilan du XXe siècle, au cours duquel, malgré le rôle de contention joué par le stalinisme et la social-démocratie, il y a eu des grands processus révolutionnaires. Beaucoup d’entre eux ont été défaits ou détournés de leurs objectifs socialistes par toutes sortes de directions politiques. Dès 1906, évoquant la social-démocratie allemande qui, à l’époque, disposait de millions de voix et de membres et dirigeait une grande partie des syndicats, Trotsky prévoyait qu’au vu de la nature centriste de sa direction, elle pourrait se transformer en un facteur extrêmement conservateur dans des situations de luttes de classes aiguës. Il le prédisait une décennie avant que la social-démocratie ne vote au Parlement les crédits qui ont permis le carnage de la Première Guerre mondiale, à l’image de tous les puissants partis européens de la Deuxième Internationale. Ces partis ont défendu leur bourgeoisie nationale et ont trahi leur promesse de s’opposer à la guerre par des grèves générales coordonnées. Ce genre de trahisons a été répété puis amplifié par les staliniens de tous bords. C’est devenu une ligne de conduite commune, menant y compris à des guerres entre des pays qui avaient vaincu le capitalisme.

Le caractère révolutionnaire du trotskysme du vivant de Trotsky ne fait aucun doute. Lui et son courant ont proposé des alternatives révolutionnaires face à tout ce cycle de grandes révolutions suivies de trahisons. Après la mort de Trotsky et la Seconde Guerre mondiale, le mouvement trotskyste lui-même, orphelin de sa figure, s’est transformé en conseiller de gauche de ces grands partis réformistes ou, à l’extrême opposé, s’est réfugié dans des positions propagandistes sectaires, ne pouvant jouer le rôle d’alternative face au cours de ces événements qui se sont soldés par la perte, aux mains du capitalisme et de l’impérialisme, de nombreuses grandes conquêtes de la classe ouvrière.

Pensez-vous que la situation subjective soit défavorable face à la grande crise à laquelle nous sommes confrontés ?

Oui et non - il faut envisager les choses de manière dialectique. L’existence de l’URSS et les révolutions victorieuses ont donné une grande autorité aux directions maoïste ou cubaine sur notre propre continent, proposant des politiques de conciliation de classes qui ont mené au détournement ou à la trahison de chaque nouvelle révolution. Celles-ci étaient souvent combinées à des politiques d’ultra-gauche comme la stratégie de guérilla imposée par les cubains dans les années 1970 sur notre continent. L’histoire du XXe siècle compte quelques révolutions victorieuses sous la direction des staliniens ou de petits-bourgeois, qui visaient à réaliser le socialisme dans un seul pays, au lieu de lutter pour l’extension de leurs conquêtes. Après quelques succès lors des premières décennies, ils faisaient marche arrière, stagnaient, puis finalement les principales bureaucraties se transformaient en agents de la restauration du capitalisme, provoquant un grand mouvement de recul de la classe ouvrière, non seulement dans ces pays, mais aussi au niveau international.

Le côté positif de cette tragédie historique est qu’aujourd’hui, face à la crise à laquelle nous sommes confrontés, il n’existe plus d’énormes appareils avec des millions de militants et le prestige nécessaires pour arrêter, détourner et finalement vaincre les processus révolutionnaires qui s’ouvrent.

Pour vous donner un petit exemple, nos jeunes camarades du Chili, qui forment le PTR, ont réussi à organiser une coordination à Antofagasta, dans le nord du pays, dans la zone minière, et ils ont réussi à obtenir un front unique en défense de la grève générale avec la CUT, dirigée par le Parti communiste, qui a appelé à un meeting commun de toute la région en plein processus de grèves et de révoltes, qui rassemblant plus de 20 000 travailleurs. Cela aurait été bien sûr impossible dans les années 1970, quand le PC avait des dizaines de milliers de militants, faisait partie du gouvernement, et avait fini par soutenir l’entrée de Pinochet dans le cabinet d’Allende, ce qui avait permis aux putschistes de contrôler toutes les positions un mois avant le coup d’État.Si d’une part, ce cycle de défaites et de résistances a affaibli le moral et même la structure du prolétariat, du point de vue des obstacles à affronter, nous sommes aujourd’hui bien mieux placés. Ces appareils ont livré des acquis et des révolutions au prix de leur affaiblissement et de la perte de l’essentiel de l’hégémonie qu’ils exerçaient sur les classes laborieuses.

Pour conclure la réponse à votre question, la profondeur de la crise qui sera dévoilée dans la prochaine période et la faiblesse de tous types de directions réformistes ou bureaucratiques sont un avantage pour nous, les trotskystes. Si nous développons et renforçons l’accumulation des cadres et des dirigeants que nous avons réalisée dans de nombreux pays, nous pourrons jouer un rôle décisif dans la montée des luttes des travailleurs qui se profile. Peut-être un rôle plus important que celui que les trotskystes ont joué lors des crises et montées de la lutte de classes précédentes.

Où le mouvement de masse s’exprime-t-il aujourd’hui ?

Les sociaux-démocrates réformistes se sont ouvertement transformés en néolibéraux. Même les grands partis staliniens de masse, comme le PC italien, sont devenus néolibéraux. Les partis communistes tels que les PC français, uruguayen ou chilien sont incomparablement plus faibles aujourd’hui qu’ils ne l’étaient auparavant. Les nouvelles formations réformistes, ou néo-réformistes comme nous les appelons, telles que Syriza et Podemos, sont essentiellement des phénomènes électoraux, sans militantisme réel, et sont dans le même temps l’expression de cette faiblesse.

Des secteurs importants des masses, avec de grandes disparités entre les pays, continuent de s’exprimer à l’intérieur des syndicats, qui bien qu’impuissants et décrédibilisés, constituent le lieu central où s’expriment souvent les luttes des travailleurs et travailleuses. C’est pourquoi nous devons mener un travail dans ces syndicats. Leurs directions bureaucratisées se contentent souvent de revendications de réformes généralement inconséquentes, lorsqu’elles ne jouent pas directement le rôle d’agents de la contre-révolution, comme ce fut le cas en Argentine dans les années 1970, avec leur participation à l’escadron de la mort « Triple A », qui a assassiné 1500 des meilleurs militants ouvriers avant le 24 mars 1976 [jour du coup d’État militaire].

Dans le Programme de Transition, Trotsky affirme que les syndicats ne regroupent, dans le meilleur des cas, pas plus de 25 % de la classe ouvrière, mais que bien souvent, on trouve à l’intérieur des syndicats et dans leurs organisations de base - corps de délégués, commissions internes, etc.-, les secteurs les plus conscients et les mieux organisés de la classe ouvrière. C’est pourquoi il soutient que celui qui tourne le dos aux syndicats, tourne le dos aux masses. Il est nécessaire de gagner du poids militant en leur sein afin d’arracher les directions bureaucratiques de leurs fauteuils, de réaliser des appels à la lutte, pour que dans l’action concrète, même si elle est minime, la classe ouvrière mène une expérience avec cette caste pourrie et que cela permette de gagner les syndicats en faveur d’une lutte de classes conséquente.
Bien sûr, la lutte au sein de cette minorité de la classe ouvrière ne suffit pas à diriger les grandes masses qui entrent en lutte lors d’un processus révolutionnaire. Nous devons y défendre un programme hégémonique en direction des travailleurs précaires et informels que la crise accroît de jour en jour. La lutte pour récupérer nos organisations des mains de la bureaucratie est indissociable de la lutte pour l’unification des rangs des travailleurs, aujourd’hui divisés entre les embauchés en CDI, les précaires et les chômeurs, en menant également une politique envers l’important mouvement de luttes des femmes, le mouvement noir, celui des migrants, et envers les classes moyennes ruinées afin qu’elles ne soient pas cooptées par la droite.

Tout cela devrait nous encourager : si la crise se développe et que nous agissons convenablement, nous aurons une chance de forger des partis avec une influence de masse et de refonder la Quatrième Internationale. C’est ce à quoi nous travaillons, modestement, avec les tendances de notre mouvement qui cherchent à mettre en place un programme et une stratégie conséquents.
Le succès du Réseau La Izquierda Diario [auquel appartient Révolution Permanente], qui comptabilise des millions d’entrées partout dans le monde et dans les moments les plus aigus de la lutte des classes, animé quotidiennement en plusieurs langues, est un exemple qui semble anticiper cette perspective.

Vous affirmez qu’une opportunité de forger des partis révolutionnaires dans différents pays, et de reconstruire la IVe Internationale, s’ouvre pour les trotskystes. Mais que signifie être trotskyste au XXIe siècle ?

Comme il est difficile de répondre en peu de mots ! Certains camarades nous disent que la définition de « trotskyste » ne fait référence qu’à un « problème idéologique », laissant entrevoir qu’il ne serait pas essentiel de développer une pratique révolutionnaire aujourd’hui. Mais il ne s’agit pas simplement d’un problème de revendiquer un nom. Lorsque nous parlons de trotskysme, nous ne faisons pas référence à une question purement idéologique, comme professer une telle ou telle religion, être catholique, protestant ou bouddhiste, mais à une théorie aux bases scientifiques qui fonde un programme et une stratégie afin que les exploités puissent triompher dans leur lutte contre les exploiteurs. Tout cela est condensé dans la théorie-programme de la révolution permanente et le dans le Programme de Transition, qui nous servent de boussole pour la victoire de la classe ouvrière et des opprimés, tant au niveau national qu’international.

Quel est l’apport de la théorie trotskyste pour les nouvelles générations ?

Les camarades qui m’ont précédé [dans le documentaire] ont expliqué différents aspects de la Théorie de la révolution permanente. Au XXIe siècle, il est illusoire de penser que les pays arriérés, ou dits sous-développés, se développeront et libéreront des centaines de millions de personnes vivant dans la misère dans le monde entier, par l’action des bourgeoisies locales, qui sont pieds et poings liés au capital financier international. En Amérique latine, nous avons vécu jusqu’à peu un cycle d’ascension de ceux qui pariaient sur le développement des fameuses bourgeoisies nationales, comme Lula, les Kirchner ou Chavez. Le simple fait de voir le désastre dans lequel le Venezuela a été laissé après deux décennies de chavisme se passe de commentaires. Accuser simplement les blocus et les tentatives de coups d’État impérialistes n’est qu’un prétexte pour les partisans de ces gouvernements.

Seuls des pays comme la Russie ou la Chine qui ont mené d’énormes révolutions où la bourgeoisie a été expropriée, même si à posteriori elles ont dégénéré ou sont nées déformées, ont réussi à se sortir de l’arriération et de la dépendance. Cependant, la domination des bureaucraties stalinienne et maoïste respectives a fini par cloisonner ces révolutions aux frontières nationales et par conduire à la restauration du capitalisme. Autrement dit, une fois de plus, la théorie de la révolution permanente a montré sa supériorité par rapport aux pseudo-théories du socialisme dans un seul pays.

La théorie de la révolution permanente ne concerne que les pays arriérés ?

Non. Dans les pays avancés, les tâches ont un caractère directement socialiste, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de se libérer des castes des propriétaires fonciers ou de l’impérialisme qui applique des mécanismes d’oppression et de pillage. Les travailleurs de ces pays sont susceptibles de parvenir plus tard à la prise du pouvoir, car ils seront confrontés à une bourgeoisie beaucoup plus forte, mais ces pays étant avancés, avec une forte productivité du travail, si les travailleurs prennent le pouvoir, en plus de libérer au passage les pays dépendants, ils pourront avancer beaucoup plus rapidement dans la lutte pour la réduction du temps de travail, c’est-à-dire pour les objectifs communistes de notre programme.

Le fait que les travailleurs allemands, dirigés par la social-démocratie et le stalinisme, n’aient triomphé ni en 1921, ni en 1923, ni en 1929, a non seulement permis la montée d’Hitler mais a laissé la Russie seule face à son retard, ce qui explique en grande partie la montée de la bureaucratie stalinienne. Imaginez si le haut niveau scientifique et technique des ouvriers allemands avait été lié à l’aptitude au combat des ouvriers et des paysans russes : nous aurions évité le stalinisme, le fascisme et la Seconde Guerre mondiale elle-même. C’était le programme et la stratégie de Léon Trotsky.

Quel programme défendre pour faire avancer les mobilisations à venir ?

Afin de libérer le prolétariat du système esclavagiste moderne, de l’esclavage salarié, tant dans les pays arriérés que dans les pays avancés, j’évoquerai quelques instants non seulement le programme au sens littéral, mais également la méthode par laquelle lui donner vie auprès des grandes masses.
Les millions de personnes qui se mobilisent lorsque des processus révolutionnaires éclatent n’avancent pas dans leur niveau de conscience simplement par la propagande. Seuls une minorité de travailleurs avancés qui forment l’avant-garde, et plus spécifiquement l’intervention des partis révolutionnaires peuvent faire avancer la conscience révolutionnaire. Trotsky a écrit le Programme de Transition en 1938 sur la base de ce constat. Poursuivant la tradition des premières années de la Troisième Internationale, il a cherché à lier les revendications et les besoins immédiats des travailleurs aux mots d’ordre qui conduisent à la prise du pouvoir.

Pour donner un exemple simple. La crise, si elle s’aggrave, entraînera la fermeture d’usines et d’entreprises. Que peuvent donc faire les travailleurs de ces entreprises dans un scénario dans lequel il y a de plus en plus de chômeurs ? Occuper les usines et les mettre à produire sous le contrôle des travailleurs eux-mêmes, en exigeant une nationalisation sans rachat, dit le Programme de Transition. Dans mon pays, en Argentine, il existe une grande expérience à cet égard, à travers laquelle nous, trotskystes, avons été à l’avant-garde. Si la situation que nous décrivons dure plusieurs années et a le potentiel de devenir révolutionnaire comme nous le prévoyons aujourd’hui, cela se produira non pas dans une ou deux usines mais dans des branches entières de la production et des services, ce qui impliquerait un niveau de planification générale, une planification socialiste. Mais la question se posera alors : avec quelles ressources financières ces entreprises vont-elles opérer en pleine crise ? Ce n’est que si les banques privées sont expropriées et que toute l’épargne nationale est unifiée dans une seule banque, que les travailleurs pourront empêcher que ces ressources financières soient utilisées pour la spéculation et la fuite des capitaux, et obtenir ainsi l’argent nécessaire au fonctionnement de ces entreprises et industries, en préservant bien sûr l’épargne du petit épargnant qui est toujours escroqué par les banquiers. Il en va de même pour les ressources : comment les travailleurs vont-ils obtenir les matières premières nécessaires à ces industries ? les devises étrangères ? c’est-à-dire les dollars nécessaires à l’achat des importations étrangères ? Comment vont-ils contourner le chantage et les négociations des sociétés capitalistes qui contrôlent le commerce international des divers pays ? En Argentine, par exemple, ce commerce est contrôlé par une poignée de sociétés céréalières transnationales et de propriétaires terriens. Les travailleurs doivent imposer le monopole d’État sur le commerce extérieur afin de le placer dans l’intérêt de la grande majorité.

Ce n’est là qu’un exemple de la façon dont, lorsque la crise s’approfondit et que les travailleurs entrent dans une phase révolutionnaire, leur conscience change et progresse au fur et à mesure qu’ils font l’expérience des problèmes auxquels ils sont confrontés. Il ne s’agit pas seulement de propagande, même s’il y a beaucoup de luttes théoriques et idéologiques à mener, mais également de lancer les bons mots d’ordre à chaque instant, pour que les travailleurs puissent progressivement résoudre les énormes difficultés auxquelles ils seront confrontés. Tout cela est vrai tant que l’on tient compte du fait que nous avons non seulement des ennemis extérieurs, comme les capitalistes et leurs États, mais aussi des ennemis intérieurs, comme les directions bureaucratiques des syndicats ou des mouvements sociaux, qui tenteront en dernier ressort, par la tromperie et/ou la répression, de renforcer les préjugés réformistes des travailleurs eux-mêmes en leur disant que rien n’est possible, sauf d’être des mendiants de l’aide de l’État ou des patrons.

Que dit le programme sur la façon dont les travailleurs doivent s’organiser ?

Le Programme de Transition affirme qu’autour de la lutte pour ces revendications, la classe ouvrière peut et doit développer sa propre auto-organisation pour arracher ses organisations des mains de la bureaucratie qui les subordonne à l’État et les transforme en complices et agents des plans de famine des capitalistes, en ayant en tête la construction d’organisations vraiment démocratiques, qui soient capables de rassembler tous les secteurs en lutte et de garantir l’autodéfense contre la répression et les groupes para-étatiques.

Les travailleurs russes ont créé des organisations bien supérieures aux syndicats, qui ont été reprises par les ouvriers d’autres pays lors de nombreuses révolutions. Leur nom d’origine était soviets, ce qui ne signifiait rien d’autre que « conseil » et unissait les travailleurs de la ville au-delà des syndicats avec des délégués révocables mandatés par leurs camarades de travail pour discuter et centraliser les réponses à tout problème émergeant dans cette situation de lutte des classes.

Je vais vous donner un petit exemple. Il est impossible de parler aujourd’hui de l’hégémonie des travailleurs -qui sont ceux qui contrôlent les leviers de l’économie- sur d’autres secteurs opprimés sans des organes de démocratie directe qui fassent converger la lutte des travailleurs avec les puissants mouvements qui se sont exprimés au cours des dernières décennies, tels que l’imposant mouvement des femmes et de dissidences sexuelles, les mouvements antiracistes et le mouvement contre les catastrophes environnementales. Seul ce type d’organisation, bien supérieur à celui des syndicats, peut unifier et centraliser toutes les revendications.

Quel est l’objectif ultime du programme ?

Je vais commencer par l’avant-dernier objectif. L’objectif est qu’autour de cette expérience, la classe ouvrière et les secteurs opprimés parviennent à la conclusion qu’ils doivent conquérir leur propre pouvoir. Une république des travailleurs, ce que Marx appelait la « dictature du prolétariat ».
Tout comme la bourgeoisie qui, sous les régimes démocratiques ou autoritaires, maintient toujours la dictature du capital en imposant constamment ses propres intérêts, le prolétariat doit imposer les intérêts des grandes majorités ouvrières et populaires. Une république ouvrière qui fonctionne sur la base de la démocratie de ceux qui travaillent, à travers des Conseils de délégués élus par unité de production, entreprise, usine, école, etc., afin que les travailleurs puissent gouverner au sens le plus large du terme, ne se limitant pas à élire des représentants tous les deux ou quatre ans, mais définissant au quotidien l’orientation politique de la société ainsi que la planification rationnelle des ressources de l’économie. En d’autres termes, les conseils ouvriers, à savoir les organes de centralisation de la lutte, deviendront la base d’un nouvel État, celui des travailleurs et travailleuses.

Comment arracher le pouvoir aux capitalistes et à leurs forces militaires et répressives ?

Je peux vous répondre en termes généraux. Je me souviens d’un article récent de la New Left Review, dans laquelle le sociologue social-démocrate de gauche Wolfgang Streeck analyse la pensée militaire d’Engels. Il affirme qu’en cec qui concerne la situation actuelle, au vu des progrès technologiques, du développement de drones pour les assassinats sélectifs par exemple, ou le développement de systèmes d’espionnage informatique sophistiqués, toute perspective révolutionnaire doit aujourd’hui être écartée.

C’est une discussion de première importance, car elle scelle la perspective ou non d’une révolution. L’erreur fondamentale de la thèse de Streeck à mon sens est de réduire la force à son aspect technico-matériel. Trotsky partait de la thèse du général prussien von Clausewitz pour distinguer la « force physique » et la « force morale ». Dans le cas d’une révolution ouvrière, ces forces morales sont par exemple le nombre d’ouvriers et de leurs alliés, qui est infiniment plus grand que celui de toute armée professionnelle ou de conscrits, ainsi que leur volonté de mener la lutte jusqu’au bout. À cela s’ajoute, bien sûr, la qualité du commandement, qui ne s’improvise pas dans la lutte elle-même.
Voyons quelques exemples.

Il y a un siècle, Trotsky a analysé le cas du chemin de fer qui, à l’époque, constituait une énorme avancée car il permettait aux armées de transporter des troupes vers les villes en quelques heures. Il a souligné qu’il ne fallait pas omettre qu’une véritable insurrection de masse implique d’abord la grève qui paralyse les chemins de fer eux-mêmes. Nous pourrions faire le parallèle aujourd’hui avec les systèmes d’information sophistiqués de la police dont parle Streeck : que se passe-t-il si les travailleurs des télécommunications déconnectent les circuits, ou si les travailleurs de l’électricité coupent l’alimentation à certains endroits, comme le font parfois les énergéticiens en France ? La bourgeoisie dispose peut-être de meilleures armes et de plus de moyens de répression, mais ce sont les travailleurs qui font bouger la société, et une véritable insurrection de masse implique une grève générale, qui est à la base de toute insurrection. Déjà Hannah Arendt, qui est loin d’être trotskyste, soutenait que la Guerre Civile espagnole avait montré que les ouvriers dirigés par les anarchistes, armés de fusils et de couteaux, par leur nombre énorme et la division des classes dominantes, avaient réussi à triompher dans les villes où ils prédominaient, en battant l’armée professionnelle de Franco soulevée contre la République. Elle a conclu que, dans les situations révolutionnaires, on ne peut pas seulement analyser le nombre et la capacité technique des forces de l’ordre, mais qu’il faut également prendre en compte la volonté des opprimés de se battre et la volonté des répresseurs de tirer.

L’objectif principal de la milice ouvrière est de semer le doute et de paralyser leur volonté de réprimer.

Pourquoi dites-vous que la prise du pouvoir par les travailleurs est l’avant-dernier objectif du programme ?

Tout simplement parce que le but ultime est le communisme, un concept qui a été sali pendant une grande partie du siècle dernier par le stalinisme et les soi-disant « socialismes réels ». Il s’agit de reprendre la lutte pour une société sans classes sociales, sans État, sans exploitation et sans oppression. C’est ça, le communisme. Il ne peut s’agir d’une question nationale, mais du produit de l’union et de la coordination de toutes les forces productives de l’humanité au niveau international, et finalement mondial. Cela augmentera infiniment la capacité de production de notre espèce afin que les êtres humains soient libérés de la brutalité du travail forcé et abrutissant. Rappelons que le mot travail vient d’un instrument de torture appliqué par les Romains aux esclaves, appelé tripalium.

Une grande partie de la philosophie du XXe siècle a été consacrée à insister de manière unilatérale sur les méfaits de la technologie. Ces visions négatives vont des positions d’extrême-droite comme celle du sympathisant et affilié au national-socialisme Martin Heidegger, en passant par les postmodernes, jusqu’aux positions sociales-démocrates de gauche comme celles d’Adorno et Horkheimer. Sans aller plus loin, on peut voir aujourd’hui de nombreuses séries qui racontent des dystopies, dans lesquelles la technologie domine l’être humain à la manière de Black Mirror. Des machines qui asservissent des masses amorphes et impuissantes de personnes qui ne peuvent pas résister à leur domination. Ils ne font pas de prédictions, ils exacerbent certaines caractéristiques de la dictature des grandes transnationales et de leurs États dans le cadre du capitalisme actuel.

Seuls les marxistes révolutionnaires peuvent imaginer le potentiel des progrès de la science et de la technologie pour réduire à un minimum insignifiant le temps que chaque individu consacre au travail imposé par le capitalisme, dans une société non capitaliste. Nous ne pouvons pas oublier que les décisions stratégiques sur la conception, l’utilisation et le développement des technologies sont prises par des personnes, et non par les machines elles-mêmes. Nous ne sommes pas esclaves des robots, mais nous vivons sous la domination des multinationales et de leurs États, l’esclavage moderne est celui du travail salarié. Tout, y compris la science et la technologie, est subordonné à ce commandement.

Le développement de la science et de la technologie permet de réduire le temps de travail socialement nécessaire à la production des biens dont nous avons besoin pour vivre. Mais comme l’a dit Marx, sous le capitalisme, cela ne se traduit pas par plus de temps libre pour la majorité des êtres humains, mais par des masses de chômeurs, de personnes sous-employées et précaires vivant dans la misère, d’un côté, et de l’autre, d’autres secteurs de la classe ouvrière qui sont obligés de perdre leur vie au travail, avec des journées de 13 ou 14 heures. Tout cela au profit des capitalistes et de leurs grandes multinationales, dans le but que 25 milliardaires aient la même richesse que la moitié de l’humanité, tout en détruisant la planète et la nature.

La conquête du pouvoir par la classe ouvrière permettrait d’en finir avec cette irrationalité absolue et de répartir les heures de travail, en les distribuant de manière égale, en garantissant en même temps un salaire en fonction des besoins sociaux. C’est précisément la perspective de la révolution socialiste qui peut permettre, au XXIe siècle, que les énormes progrès de la science et de la technologie soient mis au service de la libération de l’esclavage salarié, y compris le travail domestique, déployant ainsi toutes les capacités humaines, à travers une relation équilibrée et non prédatrice avec la nature. Par conséquent, lorsque nous parlons de la lutte pour un État ouvrier, nous entendons un État de transition vers une société sans classes dans laquelle l’État disparaît dans sa fonction répressive.

Comme l’a souligné Trotsky, le but du communisme est de développer la technique pour que la matière donne aux êtres humains tout ce dont ils ont besoin et bien plus encore. Mais cet objectif répond à un but supérieur encore, qui est celui de libérer les capacités créatives des êtres humains de tous les obstacles, limitations ou dépendances humiliantes, et que les relations personnelles, la science, l’art, n’aient plus à subir l’ombre d’une contrainte despotique.

Pour terminer, souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Nous avons rapidement passé en revue les différents problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. En ce jour de commémoration du tragique assassinat de Léon Trotsky, je crois que le meilleur hommage que nous puissions lui rendre est de démêler les opportunités que la crise capitaliste nous ouvre à nous, les révolutionnaires. C’est pourquoi je ne peux terminer autrement que par ces mots : Vive la vie et l’héritage de Trotsky, dédiée à la libération des exploités et des opprimés de toute la terre ! Vive la lutte pour la reconstruction de la Quatrième Internationale !

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