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Etat colonial

L’autre front : comment Israël tente d’asphyxier l’économie en Cisjordanie

Dans sa guerre contre le peuple palestinien, Israël n’avance pas qu’à coup de massacres et de bombes. Il utilise également des voies plus discrètes, mais tout aussi destructrices : la guerre économique, menée tout particulièrement en Cisjordanie.

Gregorio Oneto

30 octobre 2024

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L'autre front : comment Israël tente d'asphyxier l'économie en Cisjordanie

Crédit photo : Télégram Tsahal

Alors que Tsahal élargit ses opérations génocidaires à Gaza et étend la guerre au Liban, la colonisation israélienne se poursuit en Cisjordanie où l’État israélien utilise une autre arme : l’économie. Le 31 octobre, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a évoqué l’idée de couper tout échange financier entre les banques israéliennes et les institutions palestiniennes. Alors que l’économie cisjordanienne est extrêmement dépendante d’Israël, Bezalel Smotrich menace de ne pas renouveler le bouclier juridique qui protège les banques israéliennes des éventuelles poursuites qu’elles encourraient si une partie de leurs fonds servaient à financer des entreprises ou des organisations que le gouvernement d’extrême-droite de Benjamin Netanyahou pourrait caractériser comme terroristes. Avant le 7 octobre, ce dispositif était renouvelé chaque année, assurant une stabilité dans les relations financières entre Israël et la Cisjordanie. Depuis le début de la guerre à Gaza, le ministère des Finances menaçe régulièrement de ne pas la renouveler et réexamine le dispositif presque à chaque trimestre.

La fin de cette dérogation inquiète de nombreux observateurs internationaux : la fin de l’intégration bancaire de la Cisjordanie dans le système bancaire israélien provoquerait un effondrement économique sans précédent, alors que les Territoires occupés sont déjà exsangues. L’économie cisjordanienne repose en effet sur le shekel, la monnaie israélienne, le commerce avec Israël représentant 70 à 80 % de son Produit intérieur brut (PIB). La fin de l’intégration bancaire menacerait ainsi de priver les entreprises palestiniennes d’un accès au crédit, étouffant la vie économique, tout en empêchant les transferts de fonds en provenance des travailleurs palestiniens qui travaillent en Israël ou vivent à l’étranger, privant ainsi une grande partie de la population d’un complément de revenu indispensable. L’instabilisation de la monnaie pourrait en outre aggraver l’inflation dans une économie déjà asphyxiée. Aussi destructrices soient-elles, ces mesures, qui n’ont pas encore été ratifiées, s’inscrivent dans la continuité d’une guerre économique aussi brutale que silencieuse, pillier d’une annexion à bas bruit des territoires occupés.

La face cachée de la guerre coloniale : la guerre économique

Depuis le 7 octobre, Israël a initié une vaste offensive visant à asphyxier l’économie cisjordanienne. En frappant les taxes douanières qui représentent près de 70 % des revenus de l’Autorité palestinienne->https://www.foreignaffairs.com/middle-east/palestinian-authority-collapsing], Israël mutile le budget de l’Autorité Nationale Palestinienne (ANP). N’administrant officiellement que 40 % des territoires occupés, l’Autorité ne dispose, en effet, d’aucune souveraineté sur ses frontières. Les douanes sont ainsi prélevées par l’État sioniste et reversées mensuellement à l’ANP. Depuis le 7 octobre, Smotrich a régulièrement gelé et reporté ces versements, sous prétexte qu’une partie de cet argent financerait des fonctionnaires du Fatah à Gaza. Près de 2 milliards de shekels (540 millions de $) seraient ainsi gelés par le ministère israélien des Finances. Cette arme dévastatrice lui permet d’exercer une pression financière irrésistible sur l’AP, qui, sans ces revenus, est menacée d’insolvabilité.

En juin dernier, la Knesset a voté une loi permettant à chaque « victime du terrorisme », lors des attaques du 7 octobre, de demander une réparation financière ponctionnée sur ces revenus palestiniens gelés, à la hauteur de 2,7 millions de dollars par mort et 1,3 millions de dollars par blessé. Malgré les protestations de l’ANP, les plaignants israéliens ont pu obtenir 35 millions de dollars prélevés dans ces fonds.

Israël ne se contente cependant pas d’attaquer les financements de l’Autorité palestinienne : il cible l’ensemble du tissu économique. Dès le début de la guerre, Israël a supprimé les permis de travailler de 150 000 Palestiniens, qui ont été contraints d’interrompre l’emploi qu’ils exerçaient quotidiennement sur le territoire israélien, venant gonfler les rangs des chômeurs. Depuis plus d’un an de conflit ouvert, les raids militaires et les attaques de colons en Cisjordanie ont tué plus de 700 Palestiniens et détruit environ 900 infrastructures.

La guerre, militaire comme économique, est entièrement fonctionnelle au projet d’annexion explicitement revendiqué par Smotrich. L’accélération sans précédent de la colonisation s’alimente de la destruction des moyens de production palestiniens et de l’anéantissement de sa production agricole comme l’incendie de plusieurs centaines de plantations d’oliviers en témoigne. L’armée a ainsi exproprié indirectement des centaines de kilomètres carré de terres agricoles, laissant les olives pourrir sur les arbres. Sous le harcèlement criminel et violent des colons, environ 1630 Palestiniens ont été contraints de fuir leur commune. Cette dernière année, 43 nouveaux avant-postes ont été créées par les milices coloniales, notamment sur des terres agricoles dont les habitants palestiniens avaient préalablement été chassés.

Si la colonisation progresse à bas bruit à travers l’initiative meurtrière des colons, elle obtient un soutien entier de la part de l’État israélien. La pression économique extrême que Smotrich exerce sur l’Autorité palestinienne lui permet d’imposer sa politique suprémaciste d’ultradroite, et d’accompagner la colonisation effective d’une reconnaissance officielle : 5 anciens avant-postes illégaux ont ainsi été reconnus comme des colonies légales et 24 kilomètres carré de terres ont été reconnues comme « state land » ouvrant la voie à leur exploitation économique par des colons. Pire encore, le contrôle des territoires occupés a pour la première fois été confié à une autorité civile et non plus militaire. Cette dernière mesure marque un saut qualitatif dans l’approfondissement de la colonisation, la gouvernance civile des territoires occupés constituant une annexion de fait des terres qui étaient auparavant considérées sous occupation militaire.

Une économie palestinienne exsangue et au bord de l’effondrement

La guerre sans merci d’Israël mène la Cisjordanie au bord de l’effondrement économique. L’Autorité palestinienne, déjà très affaiblie avant le conflit, menace de faire entièrement banqueroute. Pour l’année 2024, son déficit pourrait s’élever à 2 milliards de dollars portant sa dette globale à 5 milliards de dollars, une somme qu’elle n’a pas les moyens de rembourser, à mesure que les prélèvements israéliens sur ses ressources budgétaires s’accroissent. Elle a déjà été contrainte de limiter au maximum ses dépenses, réduisant en particulier le salaire des fonctionnaire jusqu’à 70 %. Les maigres services publics qu’elle pouvait encore offrir aux Palestiniens s’en trouvent profondément affectés, en particulier l’école, la santé, ou encore les aides sociales. Le secteur privé, reposant en partie sur les financements et commandes de l’AP, se trouve également en grande difficulté face au report sine die des payements.

La dépendance totale de la Cisjordanie à l’égard de l’économie israélienne et son absence de souveraineté économique et monétaire la rende totalement vulnérable à la guerre économique menée par l’État sioniste. Les différentes projections prévoient une contraction du PIB de 25 à 35 % pour l’année 2024, un recul inédit. La population palestinienne subit de plein fouet les conséquences de cette crise économique, frappés par le chômage et la pauvreté : le taux de pauvreté atteindrait 74,3 % sur l’ensemble des territoires palestiniens et plusieurs milliers de Palestiniens sont exposés, dans les territoires occupés, à des risques de famine. L’AP est absolument incapable d’affronter cette crise humanitaire et la majeure partie de l’aide internationale qui auparavant parvenait en Cisjordanie a été redirigée à Gaza. En cas d’aggravation profonde de la crise et d’effondrement effectif de l’AP, l’État sioniste pourrait utiliser la crise des institutions palestiniennes comme un prétexte pour étendre son propre contrôle sur la Cisjordanie.

D’autre part, l’anéantissement de l’ANP pourrait ouvrir de nouvelles contradictions pour Israël. Alors que l’Autorité sert de force de contentions des énergies contestataires des Palestiniens dans les Territoires occupés et que son influence repose surtout sur sa capacité à maintenir des réseaux clientélistes et les privilèges bureaucratiques de ses fonctionnaires, l’effondrement de l’Autorité pourrait susciter des formes de mobilisation renouvelées, indépendante de cette institution collaborationniste. Alors que Tsahal a lancé une offensive meurtrière en août, assiégeant plusieurs villes du nord des territoires, le fanatisme des dirigeants israéliens et l’extension de la colonisation pourraient achever d’ouvrir un nouveau front sur lequel l’armée israélienne serait contrainte de s’engager.

Alors que Tsahal projette ses forces au Liban et à Gaza, tout en menaçant de plonger la région dans la spirale d’une guerre destructrice, la colonisation se poursuit dans les territoires occupés. Face aux crimes israéliens, il est plus que jamais nécessaire dénoncer l’offensive meurtrière d’Israël au Liban, à Gaza et en Cisjordanie où le processus de colonisation israélien est le plus avancé et de se mobiliser pour priver Israël de ses appuis impérialistes à l’heure où son armée est engagée sur trois fronts.


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