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L’économie politique du fémonationalisme. Entretien avec Sara Farris

Sara Farris

L’économie politique du fémonationalisme. Entretien avec Sara Farris

Sara Farris

Sara Farris est chercheuse à Goldsmiths, University of London et militante féministe et anticapitaliste. Elle est l’auteure de In the Name of Women’s Rights. The Rise of Femonationalism (Duke University Press, 2017). Dans son ouvrage elle développe le concept de fémonationalisme afin de mieux cerner la collusion existante entre les gouvernements, les partis de droite et d’extrême droite en Europe et une fraction du mouvement féministe.

RPD : Le concept de fémonationalisme que tu as développé dans ton livre fait référence à l’instrumentalisation de la rhétorique de l’émancipation des femmes à des fins racistes. Plus précisément, par le concept de fémonationalisme, tu décris cette convergence entre nationalistes d’extrême droite, néolibéraux, fémocrates et féministes, au nom des droits des femmes. Cette convergence ne doit pas être comprise ni comme une coïncidence accidentelle, ni comme une alliance délibérée. Comment en es-tu venue à élaborer le concept de fémonationalisme et à la convergence qu’il sous-entend ?

Sara Farris : J’ai commencé à réfléchir non pas tant au concept de fémonationalisme qu’à la problématique du féminisme dès les années 2010-2011. Nous avons organisé avec des collègues de la Jan Van Eyck Academie de Maastricht une conférence que nous avons intitulée « État du féminisme et questions d’État ». Nous voulions comprendre la cooptation croissante des thèmes féministes par les partis de droite partout en Europe, mais aussi comprendre pourquoi certaines féministes elles-mêmes exprimaient de plus en plus leurs préjugés anti-Islam. Nous essayions vraiment de comprendre ce qui se passait. Le livre de Jasbir Puar sur l’homonationalisme avait été publié quelques années auparavant et il a certainement été une source d’inspiration importante pour bien des chercheurs et militants, y compris pour moi-même. Dans cet ouvrage, Jasbir Puar essaie de comprendre les convergences, qu’elle qualifie de collusions, entre certains courants du mouvement gay aux États-Unis et du nationalisme étatsunien. J’essayais également de comprendre les liens, ce que j’appellerai plus tard les convergences, entre certains courants du féminisme en Europe et les nationalismes européens.
J’ai donc décidé, après avoir vraiment essayé de définir quelles situations étaient comparables, de me concentrer sur la France, les Pays-Bas et l’Italie, parce qu’il me semblait qu’il y avait beaucoup d’éléments communs, de traits communs entre eux. Tous ont un parti de droite bien en vue : la Ligue du Nord en Italie, ce qui était autrefois le Front National en France, et le Parti pour la Liberté aux Pays-Bas. Tous ces partis avaient mobilisé les droits des femmes contre l’Islam et tous avaient des positions assez similaires sur toutes sortes de sujets. Par ailleurs, dans les trois partis, il y avait une importante « tradition féministe » et des féministes très en vue qui faisaient campagne contre les pratiques islamiques, en faveur de diverses interdictions, de la burqa, du voile, etc. J’ai donc pensé que la comparaison entre ces trois contextes pouvait être très parlante. C’est vraiment de cette façon que j’en suis venue à élaborer ce concept de « fémonationalisme ». Je parle de « convergence », comme je l’explique dans le livre, plutôt que de « collusion », parce que je crois que bien des acteurs sur lesquels j’ai enquêté et en particulier certains acteurs féministes ou même néolibéraux, ne font pas de collusion. Il n’y a pas de collusion intentionnelle, d’association intentionnelle avec certains partis de droite. Je pense qu’il vaut mieux parler de convergence parce que le concept de convergence nous permet de comprendre les intérêts en jeu et aussi comment nous parlons réellement d’un certain espace idéologique dans lequel ces acteurs politiques très différents convergent, parfois et en fait très souvent de manière non intentionnelle plutôt que de façon consciente, comme s’il s’agissait d’une véritable manœuvre de leur part.

RPD : Dans le tournant fémonationaliste, la défense des droits de femmes se fait dans un front unique contre l’Islam, qui serait la religion du patriarcat par excellence, ainsi que par la sexualisation du racisme et la racialisation du sexisme, mais également au service de l’exploitation du travail migrant. En t’appuyant sur les études de terrain dans trois pays, la France, l’Italie et les Pays-Bas, entre 2000 et 2013, tu décris ce tournant fémonationaliste comme découlant de la reconfiguration très spécifique du marché du travail, des migrations et des mouvements de la force de travail entre le Nord et le Sud global. Quelles seraient les caractéristiques d’une telle reconfiguration ? De même, la femme migrante du Sud global est au centre de l’économie politique du fémonationialisme en tant que travailleuse exploitée dans les secteurs du travail domestique et du care. Peux-tu nous en dire davantage sur ce rôle qu’elle incarne/auquel elle est assignée ?

S.F. : Je pense que la principale contribution de mon livre sur la mobilisation de la droite sur les thèmes féministes est l’économie politique. J’ai essayé de l’articuler en examinant le rôle joué par les femmes musulmanes migrantes dans le secteur économique, dans le monde économique en Europe. La question principale, la question clé, est de savoir comment, dans un contexte de crise économique et financière mondiale, les migrants jouent de plus en plus le rôle de bouc-émissaires de la crise. Dans ce contexte, les migrants sont dépeints par la droite comme des voleurs d’emplois, comme une menace économique. Comment se fait-il que, dans un tel contexte, les femmes migrantes semblent jouer un rôle différent ? Elles ne sont pas représentées comme des voleuses d’emplois, mais plutôt comme des individus ayant besoin d’être sauvées, ayant besoin d’émancipation. Ma réponse est que le fait que les femmes migrantes soient présentées comme des individus moins menaçants et ayant besoin d’émancipation et d’être sauvées est dû, au moins en partie, au fait qu’elles jouent un rôle très important sur le marché du travail européen et dans le bien-être européen en général. Elles ont de plus en plus comblé les lacunes laissées par le retrait de l’État et des politiques sociales et socio-médicales, en particulier auprès des personnes âgées et des enfants.
Ces femmes en sont venues à fournir de plus en plus cette aide sociale que l’État ne fournit plus. Elles sont de plus en plus souvent nounous, baby-sitters pour enfants, aides-soignantes pour personnes âgées, femmes de ménage ou agents de nettoyage. Elles font tous ces emplois que nous appelons des emplois consacrés à la « reproduction sociale ». Ces emplois, en réalité, maintiennent l’économie dans son ensemble. Nous avons vu, d’ailleurs, pendant la pandémie, comment ces emplois sont même qualifiés « d’emplois essentiels ». N’oublions pas, en effet, que nombre de ces femmes font partie des EPHAD, elles sont aussi infirmières ou travaillent dans les hôpitaux, à divers postes peu qualifiés.
Je dirais donc qu’il est important de comprendre comment ces différents récits sont liés. Je ne prétends pas que la mise en avant des femmes migrantes en tant qu’individus ayant besoin d’émancipation ne puisse s’expliquer que par une perspective de politique économique. Je ne pense pas que nous puissions nous permettre ce genre de réductionnisme. Mais je pense que c’est l’une des raisons, importante, en tout état de cause. Je pense qu’il existe également des explications culturelles, liées au colonialisme, à l’héritage colonial et à la manière dont les femmes en général, et je dirais les femmes non blanches en particulier, ont été traditionnellement et historiquement dépeintes comme étant moins menaçantes que les hommes, plus assimilables, comme des sujets que l’on peut intégrer. J’ai également utilisé ce terme dans mon livre : il y a un processus de « dénationalisation » qui se produit dans le cas de ces femmes qui doivent, en quelque sorte, être arrachées à leur milieu culturel. C’est pourquoi on leur demande constamment d’enlever leur burqa, leur voile en général, afin de pouvoir les renationaliser correctement, pour les imprégner des valeurs culturelles nationales.

RPD : Le travail de terrain que tu analyses dans ton ouvrage a été mené et achevé en 2013. Comment la situation a-t-elle évolué depuis, en Europe, au cours des dernières années ?

S.F. : Oui, il y a certainement eu des évolutions et je dirais même que certains éléments ont peut-être changé depuis 2013. L’une des choses qui me vient à l’esprit est la façon dont l’image de la femme musulmane comme une menace est devenue de plus en plus forte et, dans certains cas, encore plus forte que celle de la femme musulmane comme une victime. Et je pense ici à l’importance croissante accordée à l’État islamique dans de nombreux pays. Il existe de nombreux cas de jeunes femmes musulmanes qui ont rejoint l’État islamique et je pense que cela a, en quelque sorte, fait évoluer la situation et a contribué à renforcer la représentation de la femme musulmane comme une menace. Cependant, je dirais que ces images et cette représentation de la femme musulmane comme une menace coexistent toujours avec celle de la femme musulmane en tant que victime. Il suffit de penser que chaque fois que les journaux ou les médias en général parlent de femmes musulmanes qui rejoignent des terroristes en Syrie et dans d’autres parties du monde, elles sont généralement représentées comme le faisant parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau, parce qu’elles sont généralement très jeunes, sont tombées amoureuses de certains de ces terroristes qui les ont vraiment séduites pour qu’elles les rejoignent. L’idée est donc toujours que ces femmes sont vraiment des victimes. Elles n’ont pas d’agentivité, elles peuvent être soumises à toutes sortes d’impératifs culturels ou à la volonté d’un homme. On comprend donc toujours que ces femmes manquent fondamentalement d’autorité, qu’elles sont fondamentalement des victimes.
Voici quelques-uns des changements depuis 2013. Bien sûr, je dirais aussi que les partis d’extrême droite sont toujours très forts mais qu’ils ont perdu une partie du consensus établi parce que les préoccupations xénophobes et anti-immigration ne sont pas aussi fortes qu’elles ne l’étaient avant la pandémie. Il sera donc intéressant de voir ce qui se passera quand tout cela sera terminé. Il y a certainement eu des développements intéressants. Je dirais qu’en général, pour ces partis, pour les partis de droite, la cooptation générale des thèmes féministes a payé et qu’ils continueront probablement à utiliser cela.
Enfin, en ce qui concerne le féminisme, je dirais qu’il n’y a pas vraiment de nouveauté parmi les féministes que je décris dans le livre comme étant fondamentalement anti-Islam et celles ayant toujours pensé que les valeurs occidentales sont supérieures en matière d’égalité des sexes. En revanche, aujourd’hui peut-être, la voix des féministes musulmanes et non-occidentales, non blanches et non-laïques est devenue plus forte. Elles sont de plus en plus à l’origine de la décolonisation de diverses universités et écoles, de la décolonisation de l’histoire, de la décolonisation des cours à l’université. Je pense que ces voix, ces voix féministes, ne sont pas restées sans réponse face à cet autre féminisme. Évidemment, la croissance du mouvement féministe dans le monde entier avec les Niunamenos en Amérique latine et diverses incarnations de Niunamenos ayant évidemment leurs propres spécificités partout dans le monde a également fait une différence. Je pense que cette nouvelle vague féministe à travers l’Europe a des positions antiracistes et anti-universalistes beaucoup plus fortes.

RPD : En Europe le mouvement féministe apparaît divisé sur la question de l’islamophobie et en difficulté dans l’articulation entre féminisme et anti-racisme. Parallèlement, il existe une méfiance du mouvement antiraciste à l’égard du mouvement féministe en raison de l’instrumentalisation de thèmes féministes dans les discours racistes et islamophobes. Comment envisages-tu cette division ? Et quelles sont, à ton avis, les voies à poursuivre aujourd’hui pour la reconstruction d’un mouvement féministe de masse radical ?

S.F. : Je pense, comme je l’ai dit, que l’aile antiraciste et anti-islamophobe du mouvement féministe s’est en fait renforcée. Je pense qu’elle est beaucoup plus présente dans la conscience de bien des féministes, tout particulièrement dans les mouvements qui ont émergé depuis 2016. Que faut-il faire pour reconstruire un mouvement féministe de masse et radical ? Je pense que l’antiracisme est une nécessité absolue. Ce que j’entends par là, c’est qu’il est vraiment essentiel que l’antiracisme soit vraiment ancré et qu’il devienne une partie du mouvement féministe. Évidemment, je dis que c’est la clé parce qu’il est aussi essentiel qu’il se croise fortement avec la lutte de classes. Je dis cela parce que je pense que le mouvement féministe doit de plus en plus reconnaître que les féminismes sont pluriels, que les féministes viennent de traditions et de cultures très différentes, que certaines des principales catégories autour desquelles nous comprenons le féminisme comme le patriarcat, la famille ou la reproduction ne sont pas nécessairement les mêmes pour beaucoup d’autres femmes et je pense qu’il est vraiment important que nous ayons un mouvement féministe fort qui soit construit autour des notions et des compréhensions de la solidarité plutôt que de l’universalisme.

Propos recueillis par RPDimanche.Trad. de l’anglais, CM.

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