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L’économie ukrainienne, la Russie et les plans du FMI par Michael Roberts

Quel était l'état de l'économie ukrainienne avant son agression par la Russie ? Dans cet article publié quelques jours avant l'invasion russe, l'économiste américain Michael Roberts revenait sur les contradictions de l'Ukraine : sa dépendance à l'égard de la Russie mais aussi sa prise en main par le FMI et les impérialismes occidentaux, après des décennies de restauration capitaliste et de privatisations aux conséquences désastreuses sur les salaires, la protection sociale, le secteur public ou encore l'agriculture ukrainienne.

jeudi 17 mars

Article publié initialement le 14 février par Michael Roberts soit plusieurs jours avant l’invasion russe. Si certaines formulations peuvent paraître anachroniques, l’analyse garde tout son intérêt pour comprendre l’état de l’économie ukrainienne depuis la chute de l’Union Soviétique.

Alors que les tambours de guerre battent aux portes de l’Ukraine, quel sera l’impact sur l’économie ukrainienne et le niveau de vie de ses 44 millions d’habitants, que la guerre soit évitée ou non ? J’avais déjà publié plusieurs articles sur l’Ukraine au cours de l’importante crise économique que le pays a traversé en 2013-2014 et qui a abouti à l’effondrement du gouvernement en place, au soulèvement de Maïdan et à l’annexion par la Russie de la Crimée et des provinces orientales à prédominance russophone. La situation était alors désastreuse pour le peuple. Elle s’est quelque peu améliorée par la suite, mais la croissance économique reste relativement faible et le niveau de vie a au mieux stagné. Les salaires réels moyens n’ont pas augmenté depuis 12 ans et ont gravement baissé après la crise de 2014.

Salaire réel annuel moyen en 2017, exprimé en Hryvnia (UAH). Source : EWPT 7.0 series

Salaire réel annuel moyen en 2017, exprimé en Hryvnia (UAH). Source : EWPT 7.0 series

L’Ukraine a été le pays le plus durement touché par l’effondrement de l’Union soviétique et la « thérapie de choc » imposée par la restauration capitaliste en Europe de l’Est et en Russie. Tous les anciens satellites soviétiques ont mis longtemps à récupérer les niveaux de PIB par habitant et de revenus antérieurs à la chute du bloc, mais dans le cas de l’Ukraine, ces indices ne sont jamais revenus aux niveaux des années 1990. Les performances économiques de l’Ukraine entre 1990 et 2017 n’étaient pas seulement moins bonnes que celles de ses voisins européens. Elles étaient parmi les cinq pires du monde. En effet entre 1990 et 2017, seuls 18 pays affichaient une croissance cumulée négative et même au sein de ce groupe restreint, les performances économiques de l’Ukraine se situaient dans le tiers le plus faible, aux côtés de la République Démocratique du Congo, du Burundi ou du Yemen.

Evolution du PIB par habitant ukrainien entre 1990 et 2017. 1) En comparaison avec le reste des pays du monde. L’Ukraine est ainsi parmi les cinq pays où le PIB par habitant a le moins évolué dans le monde sur cette période. 2) En comparaison avec ses voisins régionaux.

Evolution du PIB par habitant ukrainien entre 1990 et 2017. 1) En comparaison avec le reste des pays du monde. L’Ukraine est ainsi parmi les cinq pays où le PIB par habitant a le moins évolué dans le monde sur cette période. 2) En comparaison avec ses voisins régionaux.

Lors de la crise de la dette et de la monnaie survenue en 2014, l’Ukraine a échappé à l’effondrement total pour trois raisons. Premièrement, en faisant défaut sur sa dette envers la Russie, qui malgré de nombreux efforts n’a pas été en mesure de la récupérer jusqu’à présent. Deuxièmement, parce que les gouvernements post-Maïdan ont négocié une série d’emprunts envers le FMI ; et troisièmement, parce que ces accords ont moyenné un programme sévère d’austérité envers les services publics et l’aide sociale. L’Ukraine doit à la Russie 3 milliards de dollars (soit plus de 10 % de ses réserves de change) qui, s’ils étaient payés, doubleraient le déficit extérieur ukrainien.

Ce déficit est actuellement comblé par les fonds du FMI, tandis que l’Ukraine « négocie » avec la Russie une « restructuration de la dette », avec soi-disant l’Allemagne comme médiateur. En rupture avec l’influence russe à partir de 2014, l’Ukraine a en effet choisi, ou a été contrainte, de s’appuyer sur "l’Occident" et le crédit du FMI pour soutenir sa monnaie et espérer une certaine amélioration économique.

Les pactes avec le FMI se poursuivent. Le dernier en date est un accord de prolongation des emprunts jusqu’en 2022, d’une valeur de 700 millions de dollars, sur un accord de confirmation total de 5 milliards de dollars. En échange, l’Ukraine « doit maintenir sa dette “soutenable“ , sauvegarder l’indépendance de sa banque centrale, ramener l’inflation dans sa fourchette cible et lutter contre la corruption ». Un engagement qui nécessite l’application de mesures d’austérité aux dépenses publiques. La banque centrale doit agir dans l’intérêt des débiteurs étrangers, ne pas laisser la monnaie trop se dévaluer et maintenir des taux d’intérêt élevés sans l’intervention du gouvernement. La corruption endémique au sein du gouvernement alimentée par les oligarques ukrainiens doit être contrôlée. (Voir le rapport de novembre 2021 du FMI)

Des mesures d’austérité ont été appliquées par divers gouvernements au cours des dix dernières années. Le paquet de mesures actuel du FMI exige une augmentation des impôts équivalant à 0,5 % du PIB annuel, une augmentation des cotisations de retraite et une augmentation des tarifs de l’énergie. Toutes ces mesures entraîneront une nouvelle baisse des dépenses sociales, qui s’élevaient à 20 % du PIB au moment de la crise de 2014 contre seulement 13 % cette année.

Dépenses sociales en % du PIB en Ukraine. En bleu la part des dépenses consacrées au chômage, en orange aux retraites et en gris au social. Source : FMI

Dans le même temps, le gouvernement doit s’opposer à toute augmentation des salaires des fonctionnaires qui viseraient à compenser des taux d’inflation à quasiment deux chiffres.

Dépenses publiques en matière de salaires, en % du PIB. Source FMI

Avec le soutien du dernier gouvernement post-Maïdan, le FMI insiste surtout pour procéder à une privatisation substantielle des banques et des entreprises d’État, dans un souci d’« efficacité » et de contrôle de la « corruption ». « Les autorités restent déterminées à réduire les effectifs du secteur des entreprises publiques. L’adoption d’une politique globale d’actionnariat public serait une étape clé. En fin de compte, la transformation en sociétés et l’amélioration concomitante des performances des entreprises publiques non stratégiques devraient conduire à leur privatisation réussie. Des préparatifs sont également en cours pour exécuter la stratégie des autorités visant à réduire la participation de l’État dans le secteur bancaire. Mise à jour en août 2020, la stratégie envisage une réduction de la participation de l’État à moins de 25 % des actifs nets du secteur bancaire d’ici 2025. »

La décision la plus importante a été celle de privatiser les exploitations agricoles. L’Ukraine abrite un quart des sols fertiles en "terre noire" (Tchernoziom) de la planète. C’est déjà le premier producteur mondial d’huile de tournesol et le quatrième producteur de maïs. Avec le soja, le tournesol et le maïs sont parmi les principales cultures cultivées dans la ceinture de tournesol, qui s’étend de Kharkiv à l’est, à la région de Ternopil à l’ouest.

Mais la productivité agricole est faible. En 2014, la valeur ajoutée agricole par hectare était de 413 dollars en Ukraine contre 1 142 dollars en Pologne, 1 507 dollars en Allemagne et 2 444 dollars en France. L’agriculture ukrainienne est divisée entre une poignée de grandes exploitations commerciales mécanisées et la masse de paysans cultivant de petites parcelles. Environ 30% de la population vit encore dans les zones rurales et l’agriculture emploie plus de 14% de la population active. L’une des principales demandes des conseillers occidentaux à l’égard de l’Ukraine ces dernières années est qu’elle « libéralise » le marché foncier afin de déclencher « une dynamique de croissance prospère ». Selon les estimations du FMI, une telle libéralisation amènerait entre 0,6% et 1,2% de croissance annuelle du PIB en plus, selon que cette privatisation soit ouverte à la propriété étrangère ou strictement nationale.

Si le gouvernement refuse toujours d’autoriser les étrangers à acheter des terres, en 2024, les personnes morales ukrainiennes pourront néanmoins prétendre à des transactions foncières portant jusqu’à 10 000 hectares. Elles seront valables sur la superficie agricole totale de 42,7 millions d’hectares (103 millions d’acres) : l’équivalent de toute la superficie de l’état de Californie, ou de toute l’Italie ! La Banque mondiale s’est félicitée de cette ouverture d’une industrie clé ukrainienne à l’entreprise capitaliste : « Il s’agit sans exagération d’un événement historique, rendu possible par le leadership du président ukrainien, la volonté du parlement et le travail acharné du gouvernement ». L’Ukraine prévoit donc d’ouvrir encore plus son économie au capital, notamment au capital étranger, dans l’espoir d’accélérer la croissance et la prospérité.

Mais ce n’est qu’un espoir. Selon les prévisions optimistes, la croissance économique annuelle actuelle devrait atteindre un taux de 4 % chaque année, tandis que l’inflation restera à 8-10 % par an. Le chômage reste très élevé (10 %), tandis que l’investissement des entreprises s’effondre (- 40 %). Cela n’augure rien de bon pour un boom capitaliste. L’investissement en capital est faible car la rentabilité du capital est très faible.

Taux brut de rémunération du capital en Ukraine.

Peut-être que les richesses tirées de la privatisation des actifs et des terres de l’État rapporteront des bénéfices à certains capitalistes, probablement pour la plupart aux investisseurs étrangers. Mais la plupart des gains disparaîtront probablement car la corruption reste endémique. Le FMI admet que si la corruption n’est pas réduite, il n’y aura pas de reprise et l’Ukraine ne rattrapera pas ses voisins occidentaux.

Projection de la croissance du PIB ukrainien en fonction des niveaux de corruption. En noir : baisse de la corruption à un niveau équivalent à celui de l’UE. En bleu : baisse de la corruption équivalente aux plus hauts niveaux de corruption dans l’UE. En Rouge : la corruption ne baisse pas.

En théorie, le coefficient de Gini de l’Ukraine, qui mesure l’importance des inégalités de revenus, est le plus bas d’Europe. C’est en partie parce que l’Ukraine est si pauvre qu’il n’y a pratiquement pas de classe moyenne. Et les très riches cachent leurs revenus et leur richesse, payant peu ou pas d’impôts. L’« économie souterraine » est très importante, de sorte que les 10 % les plus riches ont une richesse et des revenus 40 fois supérieurs à ceux des Ukrainiens les plus pauvres. L’actuel Rapport mondial sur le bonheur place l’Ukraine au 111e rang sur 150 pays, en dessous de nombreux pays d’Afrique subsaharienne.

Et le conflit avec la Russie a énormément coûté. Selon le Centre de recherche économique et commerciale (CEDR), la perte pour le PIB ukrainien a été de 280 milliards de dollars entre 2014 et 2020, soit 40 milliards de dollars par an [ndlr : auxquels s’ajoutent les conséquences économiques de la guerre actuelle, depuis le début de l’invasion russe fin février]. L’annexion russe de la Crimée a entraîné des pertes allant jusqu’à 8,3 milliards de dollars par an pour l’Ukraine, tandis que le conflit en cours dans le Donbass coûte à l’économie ukrainienne jusqu’à 14,6 milliards de dollars par an. Les pertes totales de ces deux occupations à elles seules, depuis 2014, s’élèvent à 102 milliards de dollars. Le CEBR affirme que le conflit a eu un impact significatif sur l’économie ukrainienne, notamment en réduisant la confiance des investisseurs dans le pays. Ceci, à son tour, a entraîné une perte de 72 milliards de dollars - 10,3 milliards de dollars par an. La baisse constante des exportations a entraîné des pertes totales pour l’Ukraine pouvant atteindre 162 milliards de dollars entre 2014 et 2020. La perte totale d’actifs fixes pour l’Ukraine en Crimée et dans le Donbass due à la destruction ou à l’endommagement d’actifs s’élève à 117 milliards de dollars.
Après la chute de l’Union soviétique et après avoir obtenu son indépendance officielle en 1994, le peuple ukrainien a été ravagé par des oligarques qui ont exploité les actifs et les ressources du pays, ainsi que par des gouvernements en balance entre la Russie de Poutine et l’UE. Après le soulèvement de Maïdan contre le régime du gouvernement pro-russe, les ultra-nationalistes ukrainiens ont dominé la politique gouvernementale. Ils exigent que l’Ukraine rejoigne l’UE et surtout l’OTAN pour récupérer les territoires annexés par la Russie.

L’ironie cruelle est que l’Allemagne n’a pas l’intention de permettre à une Ukraine instable et très pauvre de rejoindre l’UE – ce qui causerait trop de problèmes et de coûts ; tandis que même les États-Unis reculeront probablement sur son adhésion à l’OTAN. De son côté, la Russie n’a pas l’intention de rendre à Kiev le contrôle des zones russophones et demande plutôt une autonomie permanente et un accord selon lequel l’Ukraine ne rejoindra jamais l’OTAN.

Les soi-disant accords de Minsk de 2014-5, signés par les grandes puissances et par un précédent gouvernement ukrainien, ne peuvent concilier cette division. Ainsi, les nationalistes de Kiev, encouragés par les États-Unis, continuent de faire pression et les Russes continuent de se préparer à une éventuelle invasion pour forcer un accord visant à diviser définitivement le pays. L’Ukraine est coincée entre les intérêts de l’impérialisme occidental et le capitalisme de copinage russe.

Traduction : Kenza Adel



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