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Tribune ouverte

L’espérance de vie et le développement de l’humanité au XXIe siècle

Si l'on prend l'espérance de vie comme critère de mesure du développement, les dernières données montrent que le capitalisme du XXIe siècle n'est plus un facteur de progrès (s'il l'a jamais été) en matière de bien-être de l'humanité. L'espérance de vie a chuté aux États-Unis en 2021 pour atteindre son niveau le plus bas depuis 1996, deuxième année d'un recul historique, principalement dû aux décès liés au COVID-19.

mercredi 14 septembre

Nous relayons cet article de Michael Roberts, traduit par nos soins.

L’espérance de vie est un des meilleurs critères de mesure du développement de l’humanité. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, en moyenne, 57 à 67% des enfants atteignaient l’âge de 15 ans. Puis 79% de ces enfants de 15 ans atteignaient 45 ans. Enfin, ceux qui dépassaient les 45 ans pouvaient espérer vivre jusqu’à 65-70 ans. L’espérance de vie à la naissance dans ces sociétés était donc très faible, compte tenu de la forte mortalité infantile. Cependant, environ 40% d’entre eux parvenaient à atteindre 65 ans en moyenne. La situation semble avoir été pire dans les sociétés féodales et esclavagistes fondées sur les classes sociales. L’espérance de vie médiévale moyenne d’un paysan n’était que de 35 ans à la naissance, et pour ceux qui dépassaient les 15 ans, elle était plus proche de 50 ans.

L’espérance de vie à la naissance n’est pas un critère parfait pour déterminer la durée de vie des humains dans les sociétés précapitalistes. Néanmoins, il est certain que l’espérance de vie moyenne a fortement augmenté lorsque la science s’est intéressée à l’hygiène, aux égouts, à la connaissance du corps humain, à une meilleure alimentation, etc. Évidemment, il existait de fortes inégalités d’espérance de vie entre les riches et les pauvres dans les sociétés de classes.

Si l’on considère que l’espérance de vie est une bonne mesure du développement de l’humanité, les dernières données sont révélatrices quant aux sociétés capitalistes du XXIe siècle. En 2021, l’espérance de vie aux États-Unis est tombée à son plus bas niveau depuis 1996. Cette baisse est la deuxième année d’un recul historique, principalement dû aux décès dus au COVID-19. Les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention, CDC) ont constaté que ce déclin de 2019 a marqué la plus forte baisse sur deux ans de l’espérance de vie à la naissance depuis près d’un siècle. De plus, la différence d’espérance de vie entre les hommes et les femmes s’est accentuée l’an dernier pour atteindre son niveau le plus élevé depuis plus de 20 ans, les hommes américains ne devant plus vivre que 73,2 ans en moyenne, soit près de six ans de moins que les femmes.

Les décès dus au COVID-19 ont contribué à plus de la moitié de la baisse globale de l’espérance de vie aux États-Unis l’année dernière, le COVID étant à l’origine de plus de 460 000 décès en un an selon les CDC. Mais le COVID n’est pas le seul facteur de ce déclin.Les surdoses de médicaments et les maladies cardiaques sont également des facteurs importants, selon les données. Curieusement, les décès par suicide ont diminué en 2020 pendant le COVID, mais ils ont tout de même été le cinquième facteur le plus important de la baisse de l’espérance de vie globale. En moyenne sur l’ensemble des années, les décès liés au suicide sont le troisième facteur contribuant à la baisse de l’espérance de vie des hommes états-uniens.

Alors que l’espérance de vie moyenne aux États-Unis est passée de 78,6 ans en 2019 à 76,9 ans en 2020 et à 76,1 ans en 2021, soit une perte nette de 2,4 ans, les pays comparables ont enregistré une baisse plus faible de l’espérance de vie entre 2019 et 2020 (0,55 an) et une augmentation de 0,26 an entre 2020 et 2021. Cela porte à plus de cinq ans l’écart entre l’espérance de vie des États-Unis et celle des autres économies capitalistes avancées. La diminution de l’espérance de vie aux États-Unis est fortement racialisée : les baisses les plus importantes en 2020 ont été observées chez les Amérindiens et les natifs de l’Alaska, les hispaniques, les Noirs et les Asiatiques. Pour les Amérindiens et les natifs de l’Alaska, l’espérance de vie est tombée à 65 ans, proche de la moyenne nationale pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ce déclin de l’espérance de vie aux États-Unis tranche avec l’augmentation continue de l’espérance de vie en Chine tout au long de la pandémie de COVID - où le taux de mortalité dû au virus a été minime par rapport aux États-Unis et à l’Europe. En conséquence, en 2021, l’espérance de vie à la naissance en Chine est désormais supérieure à celle des États-Unis !

Ce résultat est une condamnation brutale et accablante du capitalisme américain au XXIe siècle. "La stagnation de l’espérance de vie reflète des défis sociétaux profonds - non seulement dans notre système de santé, mais aussi dans nos systèmes économiques et politiques", a déclaré Dave Chokshi, médecin et ancien commissaire à la santé de New York.

La pandémie n’est pas le seul facteur. Les États-Uniens de tous âges et de tous niveaux de revenus sont plus susceptibles de mourir à cause des armes à feu, des drogues, des accidents de voiture et de maladie. Aux États-Unis, les enfants sont plus susceptibles de mourir avant l’âge de cinq ans ; les adolescents sont plus susceptibles de mourir avant l’âge de 20 ans ; et les adultes sont plus susceptibles de mourir avant l’âge de 65 ans. En Europe, l’espérance de vie est meilleure qu’aux États-Unis dans tous les domaines, pour les Blancs comme pour les Noirs, dans les zones de grande pauvreté comme dans les zones de faible pauvreté.

Les États-Unis comptent plus de décès par overdose de drogue que tout autre pays à revenu élevé, en nombre total mais aussi ramené à une moyenne par nombre d’habitants. Même avant la pandémie, l’espérance de vie aux États-Unis a diminué pendant deux années consécutives en 2015 et 2016, en grande partie à cause de l’épidémie d’opioïdes et des overdoses de drogues. Les États-Unis ont un taux de mortalité par accident de la route plus élevé que celui du Canada, de l’Australie, du Japon, de la Corée du Sud et de l’Union européenne. Même sur la base du nombre de kilomètres parcourus, les États-Unis ont toujours un taux de mortalité plus élevé qu’une grande partie de l’Europe.

À 40% chez les adultes, le taux d’obésité américain est le double de la moyenne de la plupart des pays européens et huit fois supérieur à celui de la Corée ou du Japon. Bien que la relation précise entre le poids et la santé soit controversée, le Commonwealth Fund, organisme non partisan, a déclaré que le niveau d’obésité aux États-Unis est responsable d’environ un cinquième des décès chez les adultes américains âgés de 40 à 85 ans.

Les États-Unis ont moins de médecins généralistes par habitant que la plupart des pays riches, en partie à cause de la formation médicale longue et coûteuse qui encourage les médecins à se spécialiser dans des domaines davantage rémunérateurs que la médecine généraliste. Et parallèlement à ce manque de soins de première nécessité abordables et accessibles, les États-Unis ont le taux de mortalité évitable le plus élevé de tous les pays riches. (Parmi les exemples de la définition de la mortalité "évitable" de l’OCDE figurent les décès liés à l’alcool, aux fusillades, aux accidents et à la grippe).

L’espérance de vie est une mesure importante du développement de l’humanité, mais ce n’est pas la seule. En 1990, les Nations unies ont créé un indice de développement humain (IDH) qui mesure non seulement l’espérance de vie, mais aussi le niveau d’éducation et la prospérité économique. Le Rapport sur le développement humain confirme que le capitalisme du XXIe siècle n’est plus un facteur de progrès (s’il l’a jamais été) en matière de bien-être de l’humanité. Le rapport indique que « des décennies de progrès en termes d’espérance de vie, d’éducation et de prospérité économique ont commencé à s’effilocher depuis la pandémie ». Au cours des deux dernières années, neuf pays sur dix ont régressé au niveau de leur IDH.

La Suisse se situe en tête de l’indice avec une espérance de vie de 84 ans, une moyenne de 16,5 années passées à l’école et un salaire médian de 66 000 dollars. À l’autre extrémité de l’échelle se trouve le Soudan du Sud, où l’espérance de vie est de 55 ans, où les gens ne passent que 5,5 ans à l’école en moyenne et où le salaire annuel est de 768 dollars. Mais les récents reculs enregistrés dans une majorité des 191 pays inclus dans l’indice, notamment en matière d’espérance de vie, ont ramené les niveaux de développement à ceux observés en 2016, inversant une tendance qui durait depuis 30 ans.

Au cours des années qui ont suivi la création de l’indice, de nombreux pays ont été confrontés à des crises et ont régressé, mais la tendance mondiale s’est maintenue à la hausse. L’année dernière, l’indice a connu sa première baisse globale depuis le début des calculs et les résultats de cette année ont confirmé cette tendance à la baisse. Et « les perspectives pour 2022 sont sombres », comme l’affirme Achim Steiner, l’un des auteurs du Rapport sur le développement humain, qui souligne que plus de 80 pays sont confrontés à des problèmes de remboursement de leur dette nationale. « Quatre-vingts pays étant à deux doigts de faire face à ce genre de crise, c’est un scénario très inquiétant ». « Nous assistons à de graves turbulences, dont les conséquences se feront sentir pendant plusieurs années », ajoute-il.

Lorsque nous regardons le classement des pays en matière d’IDH, les économies capitalistes les plus riches sont en tête. Mais les États-Unis ne sont pas dans le top 20 ; ils sont en 21e position, bien qu’ils aient de loin la plus importante population parmi ces pays riches. Si l’on comparons les progrès du développement humain dans les principales économies du G7 depuis 1990, on constate que, alors que les États-Unis étaient à la place la plus haute en 1990, ils ont aujourd’hui glissé à la cinquième place sur sept. Alors que l’IDH de l’Allemagne a augmenté de 13,6 % entre 1990 et 2021, l’IDH des États-Unis n’a augmenté que de 5,6 %. Et ce sont les États-Unis qui ont le moins progressé parmi les pays du G7 au cours du 21e siècle. Curieusement, c’est le Royaume-Uni qui a le plus progressé depuis 1990, même s’il partait de moins loin, et qui a connu la progression la plus rapide au XXIe siècle. Cela peut s’expliquer par des dépenses d’éducation supérieures à la moyenne dans les années 1990 et au début des années 2000.

Tous les pays du G7 ont des scores plus hauts que les États-Unis - indiquant par ailleurs le déclin relatif de l’impérialisme américain.

Les Nations unies ont également mis au point un IDH ajusté aux inégalités, dans lequel le degré d’inégalité des revenus est intégré à l’IDH pour en modifier le résultat. Chaque pays présente un certain degré d’inégalités, mais certains sont bien pires que d’autres. Parmi les économies du G7, le niveau d’inégalités des États-Unis et de l’Italie est si élevé que cela réduit l’IDH de ces deux pays de plus de 11 % et les fait chuter encore plus bas dans le classement de l’IDH.

Cela n’est pas surprenant étant donné l’énorme augmentation des inégalités et de la pauvreté aux États-Unis depuis l’époque de lancement de l’IDH. En janvier 2022, le Bureau de recensement des États-Unis a indiqué qu’en 2020, il y avait 37,2 millions de personnes en situation de pauvreté, soit environ 3,3 millions de plus qu’en 2019 - cela représente un taux de pauvreté officiel de 11,4 %, en hausse de un point de pourcentage par rapport aux 10,5 % de 2019. Le "seuil de pauvreté" pour une famille de quatre personnes en 2020 était de 26 496 dollars. La Réserve fédérale américaine rapporte qu’en 1989, les 1% les plus riches contrôlaient 23,5 % de la richesse de la nation et qu’en 2022, leur part était passée à 31,8 %, soit 44 900 milliards de dollars. Les 50 % des personnes les moins fortunées détenaient quant à elles 3,7 % de la richesse des ménages en 1989 ; aujourd’hui, elles en détiennent 2,8 %.

Les inégalités sont encore plus marquées dans de nombreux pays du Sud. Ainsi, le Brésil, l’Afrique du Sud et l’Inde présentent des taux d’inégalité révoltants, qui font chuter leur IDH de plus de 25 %.

Si l’on considère les plus grandes économies "émergentes" en termes de population, y compris les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), la Chine a connu la plus grande amélioration de son IDH. D’un modeste 0,48 en 1990, l’IDH de la Chine a atteint 0,77 en 2021, soit une hausse de 59 %. Comparez cela à l’Inde, qui a commencé à peu près au même IDH que la Chine, mais qui n’a atteint que 0,63 en 2021, soit une augmentation de 46 %, mais toujours bien moins que la Chine.

Alors que l’IDH de la Chine n’était que de 5 points supérieur à celui de l’Inde en 1990, il est aujourd’hui de 14 points supérieur. Au cours de ces trois décennies, la Chine a dépassé le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud et l’Indonésie, et a réduit l’écart avec les États-Unis de 40 à 15 points.

Pour des raisons d’actualité, j’ai également étudié l’Ukraine, le Sri Lanka et la Russie. En 1990, lors de la chute du bloc soviétique, l’Ukraine avait un IDH de 0,73, pratiquement le même que celui de la Russie et devant celui du minuscule Sri Lanka, criblé de dettes. En 2000, la "thérapie de choc" du retour au capitalisme a fait baisser l’IDH en Ukraine et en Russie, tandis que tous les autres pays de la liste ont augmenté. Trente ans plus tard, l’IDH de l’Ukraine n’a progressé que de 6 %, pour atteindre 0,77, et se retrouve derrière le Sri Lanka et la Russie, qui n’ont pas non plus fait de grands progrès.

Les grandes économies du Sud rattrapent-elles les pays du G7 du Nord ? Si l’on exclut la Chine et l’Inde, la moyenne mondiale du Sud (telle que définie ci-dessus) avait 18 points de retard sur la moyenne du G7 en 1990. En 2021, l’écart était de 14 points - donc quasiment aucun progrès en matière de réduction de l’écart en 30 ans. Or, les pays du Sud retenus ici sont pour la plupart les plus performants, et non les plus pauvres.

Pour en revenir à la mesure de l’espérance de vie, on constate que les gens vivent plus longtemps et en meilleure santé ; ils deviennent plus qualifiés et plus instruits, ce qui permet aux économies de se développer et d’augmenter les revenus et les conditions de vie. Les mesures de santé publique constituent donc le levier le plus important pour favoriser le développement économique.

Après 140 années de recherche, des scientifiques de l’université d’Oxford ont enfin mis au point un vaccin efficace à 80 % contre la maladie mortelle qu’est le paludisme, qui a tué des millions de personnes et tue encore près d’un enfant par minute. Les grandes sociétés pharmaceutiques ont évité d’investir dans les vaccins contre le paludisme pendant des décennies, préférant développer des antidépresseurs et des médicaments contre le cancer qui se vendent bien dans les pays riches. Il a donc fallu 140 ans pour mettre au point le vaccin contre le paludisme, contre un an seulement pour trouver un vaccin contre le COVID. Ce dernier a bien sûr également touché les pays du Nord. L’éradication éventuelle du paludisme, qui touche principalement les pays du Sud, serait probablement l’amélioration la plus significative de l’espérance de vie et du développement humain au cours de ce siècle.



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