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Procès en cours

L’extradition de Julian Assange serait un coup porté à la liberté de la presse dans le monde

Dans les jours qui viennent, un tribunal britannique décidera si le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, sera extradé pour faire face à des accusations de conspiration aux États-Unis. Nous traduisons ici une tribune libre publiée sur notre site-frère aux États-Unis, qui explique en quoi l'extradition d'Assange serait un coup dur pour la liberté de la presse dans le monde.

mardi 8 septembre

 Crédits photo : KIRSTY WIGGLESWORTH / AP 

Traduction d’une tribune libre parue sur LeftVoice, notre site-frère aux États-Unis, faisant partie du réseau international La Izquierda Diario. Traduction : Thaïs Cheynet.

Bientôt, la gauche américaine prendra une décision qui pourrait avoir de graves conséquences pour la liberté de la presse dans le monde. Il ne s’agit pas l’élection de novembre où deux capitalistes vont se battre pour décider lequel des deux mettra en œuvre une politique d’austérité meurtrière. Il s’agit du procès du co-fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, ou, plus exactement, un procès à propos de la liberté de presse. Assange est l’exemple même de ce qui se passe quand quelqu’un défie l’empire américain, et le fait que la gauche soit solidaire ou non avec lui aura un impact sur tous les efforts futurs pour faire entendre des voix qui luttent contre la propagande capitaliste.

Après s’être réfugié à l’ambassade équatorienne à Londres pendant près de sept ans, Assange a été arrêté par la police métropolitaine de Londres le 11 avril 2019 et croupit depuis dans la prison anglaise de Belmarsh, où il semble avoir été torturé psychologiquement. Bien que le Royaume-Uni joue un rôle important et inexcusable dans tous les efforts déployés pour emprisonner Assange, l’offensive est principalement dirigée par les États-Unis qui cherchent à étendre leur emprise d’une ampleur déjà terriblement importante sur le monde. Les médias bourgeois s’assurent que cette attaque contre les fondamentaux du journalisme soit tenue à l’écart de la conscience publique ; une offensive médiatique qu’il faut absolument contrer.

Pour le moment, les audiences au tribunal ne sont pas valables. La raison initiale pour laquelle Assange était recherché au Royaume-Uni était le refus de se conformer à des accusations d’agression sexuelle sans rapport avec le sujet, ce qui aurait entraîné son extradition vers la Suède. Face à cela, Assange est entré à l’ambassade équatorienne, où il est resté pendant neuf ans jusqu’à ce que l’ambassade révoque son statut de demandeur d’asile. Les accusations d’agression portées contre lui ont depuis été abandonnées. Assange est toujours détenu dans une prison à sécurité maximale, où il est soumis à un isolement forcé, une véritable situation de torture psychologique.

Le 7 septembre, le tribunal britannique tiendra une audience pour déterminer si Assange sera extradé vers les États-Unis. S’il est extradé, Assange fera face à 18 chefs d’accusation pour conspiration en vue de commettre une intrusion informatique. Cette accusation est liée à la publication par WikiLeaks de crimes de guerre américains fournis par la dénonciatrice et ancienne analyste du renseignement de l’armée américaine, Chelsea Manning. Assange risque une peine maximale de 175 ans de prison. Voilà comment le gouvernement américain répriment ceux qui osent s’élever contre lui. Cependant, la conséquence la plus grave, si Assange est extradé et condamné aux États-Unis, sera le précédent que cela créera pour les journalistes, américains ou non.

Les accusations portées contre Assange suggèrent qu’il a joué un rôle dans l’aide apportée à Manning pour pirater un ordinateur classé du gouvernement américain, mais cela est faux. Manning a travaillé avec un membre anonyme de WikiLeaks pour transmettre les documents divulgués afin qu’ils soient publiés. Cette personne anonyme est possiblement Assange, mais il n’est pour le moment pas prouvé qu’il s’agisse de lui. WikiLeaks a fourni au public des milliers de documents révélant les crimes de guerre de l’armée américaine contre les peuples d’Irak et d’Afghanistan. Le plus tristement célèbre des crimes révélés était une vidéo, appelée "Collateral Murder", montrant des soldats américains riant alors qu’ils ouvraient le feu sur un groupe de civils, dont le journaliste irakien Saeed Chmagh. Sans le courage de Chelsea Manning et la décision de WikiLeaks de publier ces documents, le monde serait probablement encore inconscient de nombreux crimes commis par l’armée américaine lors de ses occupations militaires brutales.

Même si le membre anonyme de WikiLeaks avec lequel Manning a travaillé était Assange, il ne s’agit de rien de plus que d’un journaliste protégeant sa source. Elle n’a pas reçu d’aide pour le piratage, mais on lui a donné des conseils sur la façon de protéger son anonymat tout en obtenant des informations d’un ordinateur auquel elle avait déjà accès.

Le fait d’aider une source à protéger son identité n’est pas seulement une pratique courante dans le journalisme, c’est une pratique essentielle. Un journaliste est moralement obligé de faire tout ce qui est en son pouvoir pour protéger ses sources, et si Assange est condamné pour ces actions, cela créera un dangereux précédent qui nuira sérieusement à la capacité de tout journaliste à protéger ses sources. Cela ne nuira pas seulement à la liberté de la presse aux États-Unis, mais aussi aux journalistes du monde entier.

Assange n’est pas un citoyen américain, mais il est accusé en vertu de la loi sur l’espionnage de 1917, qui a été créée pour punir les journalistes et les dirigeants politiques qui remettaient en question ou s’opposaient à la participation américaine à la Première Guerre mondiale. Par le biais de l’alliance impérialiste américaine avec l’Australie - dont Assange est citoyen, et le Royaume-Uni, les États-Unis utilisent Assange comme exemple de ce qui peut arriver à tout journaliste qui publie des informations véridiques, recueillies de manière éthique, qui exposent les crimes du gouvernement américain.

Les citoyens du monde entier, mais surtout ceux des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie, devraient prendre la parole pour défendre Assange et exiger qu’il ne soit pas extradé. Il est particulièrement important que les journalistes s’expriment, car si nous ne soutenons pas Assange maintenant, ce ne sera qu’une question de temps avant que nous soyons pris pour cible.

Il n’est pas surprenant que les médias traditionnels et capitalistes ne montrent aucune solidarité avec cette cause. On ne peut pas s’attendre à autre chose de la part des chaînes de télévision comme CNN ou du New York Times, qui avaient légitimé le mensonge selon lequel l’Irak possédait des armes de destruction massive. Ce qui est le plus particulièrement décevant, c’est l’absence de plaidoyer de la part de nombreuses personnalités et de nombreux médias indépendants. Jacobin Magazine, l’un des plus grands organes de presse de gauche, a mentionné Assange tout récemment dans un article publié le 12 janvier 2020, mais il n’était même pas le sujet principal. The Nation a publié un article pour la défense d’Assange en février, mais ne lui a pas apporté de soutien régulier depuis, et Current Affairs n’a pas du tout couvert le procès. Beaucoup de Youtubers anglophones de gauche n’ont pas non plus manifesté leur soutien. Le Nomiki Show, le Majority Report, le Kyle Kulinski Show et TBTV ne sont que quelques exemples parmi les nombreuses émissions populaires de gauche qui n’ont pas accordé à ce procès l’attention qu’il mérite.

Bien sûr, de nombreux journalistes et commentateurs des médias utilisent leurs plateformes pour sensibiliser à cette question. CounterPunch a assuré une couverture régulière de l’affaire Assange. The Intercept, qui est connu pour avoir publié la couverture du procès, a expliqué le danger d’une extradition d’Assange dans un épisode de "System Update" avec Glenn Greenwald en avril. Aaron Mate, Jimmy Dore, George Galloway et Richard Medhurst ont également assuré une couverture régulière de l’affaire Assange.

Le podcasteur Ryan Knight a récemment tweeté à ses plus de 373 000 followers qu’il avait tort à propos d’Assange. Knight a également retweeté des informations sur la question et a expliqué pourquoi il est important pour les journalistes de se tenir aux côtés d’Assange. Knight, qui vient de quitter le Parti démocrate cette année après avoir été pendant des mois un fervent partisan de la libérale pro-guerre, Elizabeth Warren, n’est pas le partisan typique d’Assange.

Traduction du tweet : Je me suis trompé à propos de Julian Assange. Ses poursuites ne visent pas à protéger la « sécurité nationale ». Il s’agit de protéger l’empire et l’impérialisme américains. Assange a dénoncé les crimes de guerre états-uniens et les Américains devraient être indignés non pas contre Assange, mais contre notre gouvernement pour avoir commis des crimes de guerre.

Ce nouveau soutien pourrait être représentatif d’une population plus importante d’anciennes personnalités de gauche [liberals] qui changent de camp politique. En tout cas, il démontre qu’il n’est pas trop tard pour que des voix dans les médias admettent qu’elles ont eu tort et se rangent aux côtés d’Assange maintenant, au moment le plus important.

On ne soulignera jamais assez combien il est essentiel de mettre un terme aux atteintes à la liberté de la presse, comme l’extradition de Julian Assange. La pandémie mondiale a déclenché un effondrement financier imminent et a fait prendre conscience de toutes les inégalités et de la violence du capitalisme. La longue histoire des lynchages de Noirs par la police américaine a finalement atteint un point d’ébullition, et les soulèvements en faveur de Black Lives Matters ont été accueillis avec violence et terreur par le gouvernement d’extrême droite et ses fantassins dans l’armée, les agences fédérales de maintien de l’ordre, les services de police d’État et locaux dans tout le pays, et les milices suprémacistes blanches. En réponse à tout cela, on dit aux Américains qu’ils peuvent résoudre leurs problèmes en choisissant entre deux politiciens bourgeois racistes et guerriers, qui soutiennent tous deux ouvertement les institutions mêmes contre lesquelles la classe ouvrière se soulève maintenant. Heureusement, cette année, nous avons vu un mouvement de protestation soutenu s’étendre aux 50 états.

Ce mouvement pourrait être affecté par le résultat de l’audience d’Assange. Les efforts des militants pour s’organiser ont toujours reposé sur un journalisme indépendant et sans peur afin de contrer tous les récits que les puissants et leurs alliés dans les médias traditionnels tentent de faire passer. Le pouvoir qu’a le journalisme indépendant de briser la propagande capitaliste et impériale est la raison même pour laquelle la loi sur l’espionnage, en vertu de laquelle Assange est jugé, a été créée. Le résultat des audiences pourrait déterminer non seulement le sort d’une presse libre, mais aussi celui des organisations actuelles et futures qui s’appuient largement sur le journalisme indépendant pour se développer et maintenir un soutien de masse. L’extradition d’Assange serait un coup dur pour la vérité et la liberté de la presse. C’est pourquoi nous devons tous nous tenir aux côtés de Julian Assange, pour son bien et pour celui de tous les travailleurs qui cherchent à créer un monde meilleur.




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