^

Jeunesse

Tou-te-s au commissariat le 3 mars !

« L’extrême-droite a voulu faire taire Anasse, l’État le convoque » : Ariane, Le Poing Levé

Alors qu’Anasse Kazib est convoqué le 3 mars prochain par la police suite à la conférence qu’il a tenu devant le Panthéon le 9 février, Ariane Serge, élue étudiante Le Poing Levé à Paris 1 et auditionnée elle-aussi le 18 février, revient sur cette intimidation de la part du parquet et la complicité de la présidence de l’université dans cette répression politique inédite d’un candidat à la présidentielle.

jeudi 24 février

Révolution Permanente : Anasse a été convoqué le 3 mars au commissariat du 5e arrondissement de Paris pour répondre de faits « d’organisation d’une manifestation sur la voie publique non déclarée » suite à la tenue de la conférence devant le Panthéon le 9 février dernier. Est-ce que tu peux rapidement revenir sur le déroulé des évènements qui ont conduit à cette convocation ?

Ariane Serge : Avec Le Poing Levé – collectif jeune de Révolution Permanente – dont je fais partie nous avons décidé d’organiser une conférence avec Anasse Kazib dans le cadre d’un cycle officiel de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sur les élections présidentielles. Comme A l’instar d’autres candidats tels que Yannick Jadot ou Jean-Luc Mélenchon, il était ainsi invité à échanger avec les étudiants de Paris 1 sur son projet politique, son programme pour 2022.

La tenue de cette conférence a fait l’objet d’une campagne raciste de la droite et l’extrême-droite. On a d’abord eu l’UNI, le syndicat traditionnellement affilié au parti Les Républicains, qui s’est plaint de la venue d’un « candidat anti-France » à La Sorbonne. Puis cette offensive est montée d’un cran avec le collage dans le quartier latin d’affiches avec la tête d’Anasse et un message particulièrement islamophobe par des anciens de Génération identitaire, avant qu’E. Cormier un de leur ex porte-parole ne publie une vidéo sur les réseaux sociaux appelant à faire annuler la venue d’Anasse Kazib à la Sorbonne. Face à ces attaques, des centaines de personnes ont manifesté leur soutien. D’abord sur Twitter avec #AnasseSorbonne puis carrément sur place alors qu’on avait appelé à une conférence de presse avant le début de la conférence, avec 500 personnes présentes. Un soutien important qui nous a décidé à tenir la conférence à l’extérieur pour que tout le monde puisse en profiter.

Le fait que des porte-paroles d’organisations de gauche, des militants antiracistes, des universitaires et des collectifs antifascistes s’unissent pour permettre le maintien de la conférence d’un candidat ouvrier et issu de l’immigration maghrébine à La Sorbonne a été indubitablement un signal très fort envoyé à l’extrême-droite, surtout dans un contexte de montée des idées réactionnaires et de surenchère à droite depuis plusieurs mois. Cette démonstration de force est d’autant plus symbolique qu’elle a eu lieu devant le centre Panthéon dans le quartier latin, qui est partagé avec Paris 2 et est connu pour être le fief de groupuscules identitaires comme l’ancien GUD.

La convocation d’Anasse est donc directement liée à la réussite de cette conférence et ce qu’elle a incarné comme bloc de résistance face à l’extrême-droite. Par cette répression, la police montre que la cible de l’Etat, ce ne sont pas les groupuscules identitaires qui ont recollé le quartier latin, mais une candidature antiraciste, féministe et révolutionnaire.

RP : Tu as toi-même été entendue par la police vendredi dernier. Est-ce que tu peux en dire plus ?

A. S. : J’ai effectivement été auditionnée vendredi 18 février par la police, sans doute parce qu’ayant animé la conférence et étant élue au Conseil d’administration de l’université pour le Poing Levé, je suis une tête visible de l’organisation.

J’ai d’abord reçu un message vocal de la part d’un policier qui me demandait de le rappeler pour lui expliquer comment avait été organisée la conférence en ne me donnant aucune indication sur le cadre procédural dans lequel j’étais invitée à m’exprimer. J’ai ensuite eu un appel téléphonique avec une Major de police du commissariat du 5e arrondissement de Paris, qui m’a convoquée au commissariat le lendemain.

Sur place, on m’a expliqué que j’avais le statut de témoin. La police m’a demandée quel était mon rôle dans le collectif étudiant Le Poing Levé, qui avait organisé la délocalisation de la conférence à l’extérieur de l’université, comment on avait procédé matériellement. Il faut savoir qu’en vertu du Code de procédure pénale, un témoin n’a pas accès aux droits de la défense à commencer par le droit d’être assisté par un avocat dès lors qu’en principe il n’est pas suspect. Comme vous le voyez, c’est en réalité un statut qui permet à la police de poser des questions très incriminantes sans être embarrassée de règles procédurales strictes. Pour ma part, j’étais accompagnée d’une avocate et nous avons exigé qu’elle puisse m’assister. En m’auditionnant, la police tente en réalité d’intimider les soutiens d’Anasse Kazib et de l’isoler en faisant craindre la répression à ceux qui l’entourent.

Convoquer une élue étudiante parce qu’elle a pris part à l’organisation d’une conférence dans le cadre universitaire, ça n’a rien d’anodin ! Ce qui les inquiète, c’est qu’un ouvrier réunisse 500 personnes pour un évènement à l’université, et en grande majorité des étudiants de La Sorbonne. Ce qui leur fait peur, c’est que puissent se rassembler les quartiers populaires, les militants antifascistes ou féministes, les étudiants et les travailleurs autour d’une vraie alternative contre la montée des idées réactionnaires.

Personnellement, j’ai rencontré Anasse Kazib en 2018 quand on avait organisé une grande soirée de soutien aux cheminots en grève contre la casse du service public ferroviaire dans Tolbiac occupé par les étudiants en lutte. Ce type d’expérience est précieux pour construire un rapport de force et gagner des mobilisations, un « cocktail explosif » comme dit Anasse, mais aussi pour contrer la montée de l’extrême-droite en construisant un bloc de résistance révolutionnaire. C’était aussi cela le contenu de la conférence le 9 février, et c’est ce qui explique en partie qu’elle fasse l’objet d’une répression aussi inédite de la part de l’Etat.

RP : Suite à cette convocation, tu as proposé au Conseil d’administration de Paris 1 dans lequel tu es élue de voter une motion de soutien à ton égard. La présidence a tout simplement refusé de la soumettre au vote en répliquant que la conférence s’était effectivement tenue de façon illégale et que ça ne concernait en rien l’université. Comment expliques-tu cette politique de complicité avec la répression d’Etat la part de la direction de la fac ?

A.S. : Le fait que la présidente de l’université présente à ce Conseil d’administration refuse de soumettre au vote cette motion de soutien en expliquant que cette convocation ne regarde pas l’université est très parlant. Au contraire, bien qu’ayant finalement eu lieu devant les portes du centre panthéon plutôt qu’à l’intérieur, la conférence a rassemblé de nombreux étudiants de l’université et sa réussite en tant que démonstration de force contre l’extrême droite a été vécue comme un événement par beaucoup d’entre eux.

C’est précisément cela qu’essaie d’enterrer la présidence de l’université en refusant tout soutien, car cela l’inquiète en interne d’avoir plusieurs centaines d’étudiants qui sympathisent avec une candidature ouvrière et révolutionnaire. De plus, il faut rappeler que déjà en amont de cette convocation - qu’elle a facilité en communiquant à la police mon numéro de téléphone personnel - la présidence avait montré de quel côté elle se situait. Le lendemain de la conférence, elle est allée jusqu’à dénoncer dans un communiqué officiel cet événement et a donné la consigne d’exclure Le Poing Levé du reste du cycle de conférence. On voit que ce qui la préoccupe davantage est de marginaliser et sanctionner notre collectif étudiant plutôt que de dénoncer les provocations de l’extrême-droite, dont certains de leurs militants sont aussi étudiants à Paris 1 et parfois même élus dans les instances !

Cette guerre ouverte contre Le Poing Levé n’est pas anodine, mais révèle en pointillé une volonté consciente de la direction de l’université d’étouffer toute dynamique militante à l’extrême-gauche. Cela s’est vu avec la restriction croissante des libertés politiques et syndicales à l’université. Sous prétexte de covid-19, il a été progressivement interdit de tracter ou d’afficher sans autorisation préalable par exemple. N’importe quel flyer militant est scruté par les agents de sécurité, à qui il est demandé de faire la police interne de l’université. En tant qu’employés de la sous-traitance, ils n’ont aucune marge de manœuvre pour s’opposer à ces méthodes sans risquer leur travail.

Mais cette politique n’a rien de spécifique à la direction de Paris 1. Celle-ci incarne plutôt la pointe avancée d’une dynamique générale d’attaque contre les universités publiques. Je pense que c’est important de lier la casse de l’enseignement supérieur des dernières années et des récentes annonces de Macron à l’offensive idéologique que nous vivons contre ce qu’ils appellent les « islamo-gauchistes » et les « wokistes ». Ces deux volets vont de pair pour mettre au pas la jeunesse dans tous les sens du terme, à la fois comme future main d’œuvre et en même temps pour la discipliner politiquement et idéologiquement.

On se rappelle à cet effet qu’en plein confinement, à l’occasion du vote de la Loi de Programmation de la Recherche, un amendement promettant la criminalisation du mouvement étudiant et portant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende des faits comme l’occupation des universités avait été proposé avant d’être retoqué par le Conseil Constitutionnel. Plus près de nous, la bataille que nous avions mené, avec le Poing Levé, pour la validation automatique des partiels à Paris 1 en temps de pandémie s’était affrontée à une véritable contre-offensive juridique et politique de la part de la Présidence et d’un certain nombre de directeurs d’UFR.

RP : Cette répression intervient à quelques jours du terme de la campagne des parrainages, et alors qu’Anasse a saisi le CSA pour dénoncer la discrimination politique et raciale dont il fait l’objet en matière de temps d’antenne. Comment cette convocation s’inscrit-elle dans cette séquence politique ?

A.S. : Ce qui dérange dans la candidature d’Anasse est précisément le fait qu’il puisse incarner une perspective politique et une voie d’expression de cette génération qui s’éveille aux luttes antiracistes, féministes, anti-impérialistes, d’autant plus dans un contexte marqué par la montée des idées réactionnaires. C’est d’ailleurs pour ça qu’on ne peut pas délier cette répression politique du black-out médiatique dont il fait l’objet, ou encore des menaces à répétition de la part de l’extrême-droite ou bien des pressions sur certains de nos parrains.

La convocation n’est qu’un volet d’une politique consciente d’étouffement de sa candidature par l’Etat et ses institutions. De ce point de vue, on peut penser que les campagnes racistes de l’extrême droite participent à marginaliser et sont aussi une tentative de discipliner encore davantage Anasse Kazib et ses soutiens. Ce que l’extrême droite n’a pas réussi le 9 février puisque la conférence s’est tenue, l’Etat tente donc de l’achever en convoquant le candidat directement.

C’est pour ça qu’il est important d’être nombreux au rassemblement devant le commissariat du 5e le 3 mars pour la convocation d’Anasse Kazib, mais aussi de signer la pétition de soutien . Au même titre que la conférence a été une démonstration contre l’extrême-droite, ce rassemblement doit être une démonstration face à la répression d’Etat. Ces intimidations contre Anasse et ses soutiens peut créer un précédent grave si nous ne ripostons pas de façon unitaire et inconditionnelle, signifiant qu’il est possible pour la police de menacer un candidat à la présidentielle ouvrier et racisé sans que les organisations du mouvement ouvrier, de la jeunesse et des quartiers populaires ne se mobilisent.



Mots-clés

#Anasse2022   /    Etudiants    /    Anasse Kazib   /    Université Paris 1   /    mouvement étudiant   /    Jeunesse   /    Politique