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Analyse

L’intersyndicale à Matignon : de quoi le retour du « dialogue social » est-il le nom ?

Après quatre mois de mobilisation contre la réforme des retraites, l’intersyndicale au complet reprendra le chemin de Matignon les 16 et 17 mai prochains. Un retour au « dialogue social » qui a pour fonction d'accompagner la reprise en main du gouvernement et l’enterrement de la mobilisation sur les retraites malgré la colère profonde qui se maintient à la base.

Nathan Deas

12 mai 2023

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L'intersyndicale à Matignon : de quoi le retour du « dialogue social » est-il le nom ?

Crédits photo : O Phil des contrastes

Pas vraiment une surprise. Depuis plusieurs semaines, on savait déjà que la CFDT et la CFTC voulaient retourner à la table des négociations. De son côté, la CGT avait jusqu’alors refusé de prendre clairement position, sans laisser cependant beaucoup de place aux doutes. Samedi dernier, Sophie Binet a tenu à les dissiper pour de bon : l’ensemble des organisations représentatives de l’intersyndicale se rendront bien à Matignon les 16 et 17 mai prochains, répondant ainsi favorablement à l’invitation de la première ministre adressée aux syndicats pour des entretiens bilatéraux.

L’intersyndicale de retour à Matignon : une brèche ouverte pour une « sortie de crise »

A Matignon, la nouvelle a dû provoquer un ouf de soulagement. Il faut dire que les dernières semaines n’ont pas été des plus faciles. Le gouvernement qui croyait tourner la page des retraites en même temps qu’il la faisait promulguer, s’est pris en pleine face, comme un retour de bâton, la rage et la colère de ceux qui après avoir lutté trois mois décidaient de ne pas s’arrêter en si bon chemin. À l’annonce de la « nouvelle », Bruno le Maire s’est donc félicité, dimanche soir, d’un « signal très positif ». Le ministre de l’Economie veut croire que cela permettra « d’entamer des discussions sur ce que sont aujourd’hui les préoccupations premières des Français ». En clair : tourner la page des retraites.

Certes, Laurent Berger promet que « la bataille des retraites n’est pas finie », Céline Verzeletti de la CGT que « le rendez-vous tournera court si le gouvernement veut imposer de mauvaises réformes ». Mais les postures et les différences de mots d’ordre masquent mal le fond du problème. Le retour de l’intersyndicale à Matignon n’est pas un hasard. Si celle-ci continue de revendiquer, sur la forme, le retrait du texte, son centre de gravité, se situe davantage du côté de la réouverture des « discussions » que de la poursuite de la lutte. Les directions syndicales d’ailleurs, en appelant seulement, après le 1er mai, à une nouvelle date éloignée le 6 juin prochain pour faire pression sur l’Assemblée, camouflent de moins en moins que ce qu’elles visent, c’est l’enterrement de la mobilisation.

Lire aussi : 6 juin : l’intersyndicale tente d’enterrer le mouvement sur fond de reprise du « dialogue social »

Ainsi, comme nous l’avons déjà écrit, et alors que le gouvernement tente difficilement de reprendre l’initiative, le retour du « dialogue social » va constituer un instrument de choix pour cette reprise en main. Celui-ci permet de rompre l’isolement, et d’ouvrir la voie à la reconstitution d’éléments de travail en commun, dont la condition est évidemment l’abandon de la mobilisation dans la rue au profit du retour à la normale des relations avec l’Etat. Dans un article pour le Monde Diplomatique Sophie Béroud et Martin Thibault synthétisent la logique de ces mécanismes : « d’un côté, on assigne aux syndicats le statut de « partenaires » chargés d’accompagner des transformations défavorables aux salariés ; de l’autre, [citant le sociologue Etienne Pénissat] [on] « vise à neutraliser les formes d’action traditionnelles du syndicalisme, spécialement la grève » ».

Aussi, les directions syndicales, en se rendant à Matignon, donnent, quoi qu’elles en disent, du grain à moudre à la tentative de « relance » du gouvernement. Le macronisme et ses relais, d’ailleurs, ne s’y sont pas trompés. Hostiles jusqu’à la promulgation de la réforme des retraites à toute négociation avec ceux qu’on appelle les « partenaires sociaux », ils semblent depuis peu en avoir redécouvert tous les avantages. À nouveau fleurissent, en ce sens, en boucle, les appels à la « concorde » (dixit le chef de l’Etat dans un entretien accordé à Sud Ouest le 4 mai dernier) et les attributions de brevets de « responsabilité » aux directions syndicales qui semblent le mieux vouloir jouer le jeu des négociations appelées par Emmanuel Macron « d’ici à l’été et jusqu’à la fin de l’année ».

Renouer avec le « dialogue social » : pour quoi faire ?

A la veille du 1er mai, Laurent Berger expliquait vouloir reprendre le chemin de l’Elysée pour discuter « négociation obligatoire de l’organisation du travail dans les entreprises, augmentations des salaires dans les branches professionnelles conditionnées aux versements ou non des aides publiques, ordonnances de la loi travail qui ont réduit le droit syndical, … ». Son de cloche identique du côté de la CGT. L’heure serait venue de discuter des « vrais sujets » selon Sophie Binet. Comprendre : les « salaires ».

En réalité, cependant, les dispositifs à l’étude s’annoncent minimaux. S’il devrait y avoir consensus, au sein de l’intersyndicale, sur la revendication d’une augmentation du SMIC, à laquelle devraient s’ajouter, à la demande de la CGT, la présentation d’une revue de l’ensemble des grilles salariales, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation ainsi que le relèvement du point d’indice, qui dicte les salaires des fonctionnaires, l’ensemble est conditionné à l’entente patronale/syndicale. Sur ce sujet, les directions de la CFDT et de la CFTC ne prennent d’ailleurs plus la peine de masquer l’attrait que suscite, dans leurs rangs, la reprise d’une collaboration avec les organisations patronales.

Jusqu’à présenter de plus en plus ouvertement les « partenaires sociaux » comme une alternative à Emmanuel Macron et à ses tentations de passer outre les corps intermédiaires, dans la droite lignée de la signature en plein temps fort du mouvement contre la réforme des retraites, le 10 février dernier, d’un accord taillé pour le patronat sur le « partage de la valeur ». Côté CGT et Solidaires, si les « déclarations d’amour » à l’entente syndicat/patronat se font moins « passionnelles », elles en partagent la logique. La CGT se réjouit même en interne de ce retour au « dialogue social », tandis que Solidaires regrette simplement que les réunions ne se fassent pas en « multilatéral ».

Aussi, dans les faits, pour les « salaires » et les « conditions de travail », la stratégie de l’intersyndicale se résout à quémander l’aumône au grand patronat et au gouvernement en échange d’une « sortie de crise », comme le résume Laurent Berger. « Il y a un mécontentement et une colère dans le monde du travail » dont les syndicats doivent se « servir pour dire au gouvernement : écoutez tout va coûter plus cher » explique-t-il. Et de conclure : « Il n’est pas envisageable, après la colère qui s’exprime et le sentiment de mépris qui est ressenti, que du jour au lendemain, il ne se passe rien ». Un vœu pieux au regard de l’acharnement des directions patronales (et du gouvernement) contre les travailleurs ces dernières années.

Et une position d’autant plus scandaleuse que, comme l’écrit Aline Leclerc dans Le Monde, « si la réforme des retraites les a médiatiquement éclipsées depuis janvier, les mobilisations pour obtenir des augmentations n’ont pas cessé, dans le contexte des négociations annuelles obligatoires (NAO) qui se tiennent généralement en toute fin ou en tout début d’année. Citons, par exemple, le mouvement en cours depuis le 20 mars chez Vertbaudet près de Lille, la grève chez Tisséo, qui a mis à l’arrêt le réseau des transports en commun toulousain, celle des salariés de la chocolaterie Cémoi, dans l’Orne, de Blédina, à Brive-la-Gaillarde (Corrèze), des bases logistiques d’Intermarché, de sites Michelin, Amazon, Alstom, et même de salariés du géant du jeu vidéo Ubisoft, une première. Inédits, aussi, les débrayages dans deux jardineries Truffaut, dont le dernier, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), samedi 22 avril ».

Une illustration de plus que le refus de l’intersyndicale à lier bataille des retraites et luttes pour les salaires a été totalement contre-productif, mais aussi de la possibilité qu’il y aurait à ouvrir une « seconde mi-temps » du mouvement ouvrier en partant de ces enjeux. En ce sens, la victoire obtenue par les salariés de Samsic, après 16 jours de reconductible, ou celle des cheminots du Bourget, après 4 mois de lutte, illustrent bien les difficultés auxquelles pourraient se retrouver confrontés le grand patronat (et le gouvernement), s’il y avait une politique consciente pour élargir la lutte pour les salaires à l’intégralité des secteurs de notre classe.

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Éviter les bilans et canaliser la colère

C’est une perspective inverse qu’entend défendre l’intersyndicale. Or puisqu’elle n’entend pas proposer de « plan de bataille », mais que la colère se maintient, il faut continuer à occuper le terrain. Aussi, le retour du « dialogue social » remplit un double objectif. D’abord, comme le résume Céline Verzeletti, il s’agit de maintenir « l’unité » par en haut. « Nous souhaitons travailler avec l’intersyndicale pour se mettre d’accord sur des exigences communes » explique, dans les colonnes de l’Opinion, la secrétaire confédérale de la CGT. Ensuite, alors que se confirme le caractère perdant de la stratégie de l’intersyndicale et qu’en conséquence pourraient s’approfondir les phénomènes de débordement, avec des grèves issues de la base pour les salaires, l’enjeu est à tourner la « page » pour éviter que ne surgissent d’éventuels débats sur les « bilans » au sein de secteurs larges du mouvement de masse.

Ainsi, comme le note Juan Chingo, si « l’unité syndicale a [d’abord] pu jouer un rôle progressiste au début du mouvement, encourageant les travailleurs lassés des divisions syndicales à entrer dans la lutte », elle est désormais « un obstacle toujours plus fort, empêchant la radicalisation ». Aussi, « l’unité est indissociable de la volonté d’éviter l’accélération du processus ouvert après le vote du 49.3, que nous avons qualifié de « moment pré-révolutionnaire », pour éviter un saut en termes de niveau de rapport de forces et de politisation ouverte de la mobilisation, notamment contre Macron ». Dans le contexte actuel, le prolongement de l’unité par en haut et par le "dialogue social" est loin d’être anecdotique, mais vise à canaliser la colère qui continue de s’exprimer à la base dans de possibles futurs "effets d’annonces" sur lesquels gouvernement, patronat et syndicats pourraient s’accorder pour lâcher/obtenir quelques micro-miettes.

Lire aussi : Retraites : malgré la promulgation, pas de retour à la normale

Le ministre du Travail, Olivier Dussopt, a, par exemple, en ce sens déjà proposé de mettre à l’ordre du jour des discussions une revendication historique de la CFDT : le compte épargne-temps universels, consistant à conserver des jours de congés non posés et pouvoir les utiliser tout au long de sa carrière. Une concession minimale qui ne fera pas transiger le gouvernement de son véritable objectif, poursuivre sur le chemin de la régression sociale.

Elisabeth Borne a d’ores et déjà prévenu. « Il n’est pas question de faire un tête-à-queue ou un virage à 180 degrés avec la politique que nous menons depuis 2017. Nous ne donnerons pas de signaux qui découragent l’investissement productif » explique la première ministre. Le son de cloche est identique du côté de François Asselin, le président de la CPME. « Nous voulons respecter deux garde-fous : ne pas rajouter des normes, ne pas aggraver les déficits ou augmenter les cotisations ». Le gouvernement, enfin, a très clairement exprimé son intention de « tourner la page » des retraites par de nouvelles contres réformes d’ampleur en direction des allocataires du RSA, des immigrés et des plus exploités du monde du travail.

De la nécessité de faire un bilan de la séquence en cours

Nous ne pouvons donc avoir aucune confiance dans le dialogue social pour faire émerger des solutions face à l’inflation et la vie chère. Celui-ci n’a cessé de démontrer, en effet, ces dernières années, qu’il n’était en réalité qu’une courroie de transmission des contre-réformes sociales. Que ce soit pendant le quinquennat Hollande, notamment dans le cadre de l’Accord National Interprofessionnel qui avait permis de généraliser les accords dits de compétitivité ou plus récemment, à l’occasion de l’offensive sur l’assurance-chômage, le dialogue social a toujours agi comme un substitut à la lutte et désarmé les travailleurs.

Son émergence est d’ailleurs indissociable de l’offensive de la bourgeoisie française, en réponse à la grève générale de mai 68, pour imposer ses contre-réformes, ainsi que d’un processus historique plus large d’intégration des syndicats à l’Etat que dénonçait déjà Léon Trotsky en 1940, dans Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste : « Il y a un aspect commun dans le développement ou, plus exactement, dans la dégénérescence des organisations syndicales modernes dans le monde entier : c’est leur rapprochement et leur intégration au pouvoir d’Etat. ».

Comme le notent Sophie Béroud et Martin Thibault dans l’article précédemment cité, l’offensive idéologique autour du « dialogue social » a joué un rôle crucial en ce sens. « Dans les années suivantes, puis pendant quatre décennies, ce binôme — « dialogue social », « partenaires sociaux » — va former un « système lexico-sémantique » qui […] doit permettre des « relations sociales plus harmonieuses vécues comme des relations entre partenaires orientés vers un objectif commun, stimuler la compétitivité des entreprises ». S’impose ainsi une manière de penser et surtout de pratiquer le syndicalisme au sein d’une démocratie libérale pacifiée, sans antagonisme de classes. ».

Alors que la dernière séquence a remis sous le feu des projecteurs la centralité de lutte des classes, la volonté de l’intersyndicale de rouvrir le « dialogue social » est un coup de poignard dans le dos de tous les travailleurs qui ont lutté ces quatre derniers mois. Nous ne pouvons pas laisser dans les mains des grands capitalistes et d’un gouvernement qui ont montré leur mépris pour nos vies, l’avenir de nos conditions de travail, de salaire et de retraites. Malgré l’impasse et le recul de la mobilisation en raison de la stratégie de l’intersyndicale le retour à la normale n’est toujours pas d’actualité et il est central dans les mois et les semaines à venir que nous tirions un bilan stratégique clair de la séquence, à commencer par le rôle que les directions syndicales ont pu y jouer. Mais aussi, comme nous l’écrivions au début du mouvement, de lier les enjeux et les débats stratégiques à ceux du renforcement des cadres d’auto-organisation et de coordination. C’est ce que cherche notamment à faire le Réseau pour la Grève Générale (RGG) dans la phase actuelle du conflit.


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