La Chine et l’impérialisme : éléments pour le débat

Esteban Mercatante

La Chine et l’impérialisme : éléments pour le débat

Esteban Mercatante

La question de la place qu’occupe la Chine dans l’ordre international est cruciale pour comprendre la direction que prend le système capitaliste mondial. Elle fait l’objet d’un débat dans lequel on trouve des positions qui ne pourraient pas être plus divergentes, ce qui témoigne de la complexité de la question. Cet article entre dans le cadre d’un processus d’élaboration et de discussion au sein de la Fraction trotskyste-Quatrième Internationale (FT-QI), non encore conclu, raison pour laquelle il exprime la position personnelle de son auteur[1].

Marginale et subalterne il y a encore 40 ans – si l’on met de côté l’importance qu’elle avait, en Asie, pour la stratégie de l’impérialisme étasunien dans sa lutte contre l’URSS – la Chine est progressivement devenue, depuis son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, l’un des centres majeurs des super-profits des multinationales de tous les pays impérialistes. Cela lui a permis de s’établir comme exportateur de produits finis ou de composants de faible technologie. Cette place économique de plus en plus importante lui a permis de gagner en influence sur la scène internationale, par le biais du commerce et de la diplomatie, tout en concentrant ses efforts sur la complexification de son économie, l’augmentation de la valeur ajoutée locale et la concurrence pour le leadership en matière d’innovation. Dans un autre article récent nous avons rendu compte des étapes successives de la restauration capitaliste en Chine, qui se sont déroulées dans le cadre imposé par le régime du Parti Communiste Chinois (PCC) où l’Etat conserve des pouvoirs étendus, au cœur de l’orientation économique et de l’organisation sociale. Cette « hybridation » entre l’étatisme et une insertion de premier plan dans les flux de la circulation mondiale du capital est un attribut distinctif du développement inégal et combiné qui caractérise aujourd’hui la formation économique et sociale chinoise. Ces deux facettes sont fondamentales pour comprendre le parcours particulier de la Chine, différent de celui de tout autre pays dépendant ou semi-colonial.

Au cours des vingt dernières années, parallèlement à l’approfondissement des relations économiques qui en ont fait l’un des principaux partenaires commerciaux de presque tous les pays de la planète, la Chine a cherché à établir son propre espace d’influence et sa propre présence économique, en faisant appel à des accords bilatéraux en matière de commerce, d’investissement, de diplomatie et même d’installation d’infrastructures liées à la sécurité (comme la station d’observation spatiale de Neuquén). Au cours de la première décennie du millénaire, les tentatives de la Chine d’accroître son influence mondiale se sont faites dans le cadre d’une relation de co-dépendance avec les États-Unis, ce qui a conduit à parler de « Chinamérique ». Bien que de nombreux analystes de la principale puissance impérialiste aient noté avec inquiétude les « déséquilibres mondiaux », c’est-à-dire essentiellement le déficit américain et la dépendance qui en découle à l’égard de la Chine pour le financer, et que de nombreuses mentions aient été faites de la « manipulation » des monnaies, il n’y avait pas encore de signe de rupture. La situation a commencé à changer après 2008. Avec Obama, qui a annoncé en 2011 les grandes lignes stratégiques du « pivot vers l’Asie », les rapports avec la Chine se sont tendus – avant de se durcir encore après l’élection de Trump – et ont suscité une réponse plus interventionniste de la Chine, notamment avec l’arrivée au pouvoir de Xi, en 2013. Quoique les rapports entre les États-Unis et la Chine soient de plus en plus dominés par des logiques de confrontation directe, la forte dépendance mutuelle entre le premier exportateur mondial (la Chine) et le premier acheteur mondial (les États-Unis) n’a pas été inversée, ce qui rend plus complexe l’évolution du conflit.

Alors même que les indicateurs objectifs de la percée de la Chine sur la scène internationale s’avèrent incontestables, les signes de sa puissance mondiale croissante coexistent avec d’autres, qui sembleraient confirmer le maintien de son rôle subalterne au sein du capitalisme mondial.

Si nous devions établir un parallèle avec la période au cours de laquelle le remplacement de l’Angleterre par les États-Unis comme puissance hégémonique mondiale a commencé à se dessiner, nous verrions de nombreuses différences entre la position de la Chine aujourd’hui et celle des États-Unis à cette époque, donnant lieu à beaucoup des difficultés qui se présentent pour parvenir à une caractérisation. Il est, à ce titre, intéressant de lire les observations de Trotsky sur le déclin de l’Angleterre et la montée des États-Unis, exprimées dans plusieurs articles et discours, pour réfléchir aux similitudes et aux différences que nous pouvons trouver dans ce parallèle[2]. À cette époque, les États-Unis et l’Allemagne, les deux pays à l’avant-garde du conflit inter-impérialiste, avaient clairement dépassé la Grande-Bretagne dans le développement des forces productives. La Chine présente au contraire une combinaison de modernité et de retard qui résulte de la manière accélérée dont elle a réalisé son « saut d’étapes ».

La différence avec les autres puissances qui sont montées sur le podium mondial n’est pas mince. Les États-Unis ont créé les bases de leur essor pendant plus d’un siècle, ils ont mené des politiques protectionnistes de leur base industrielle contre le « consensus » libéral et les intérêts du Sud cotonnier et esclavagiste, et ont finalement consolidé les bases de leur décollage avec la guerre civile. La Chine l’a fait en 40 ans et en faisant appel au capital impérialiste, même si c’est cela même qui explique que les multinationales impérialistes occupent, aujourd’hui encore, une place prépondérante voire dominante dans son commerce extérieur[3]. Mais ce fait ne doit pas être uniquement considéré sous son aspect « négatif », c’est-à-dire comme une preuve de la situation dépendante que la Chine maintiendrait si nous lisons de façon unilatérale certaines dimensions de son économie. Il faut aussi le considérer du point de vue des possibilités que cela a offert aux couches dirigeantes du Parti Communiste Chinois (PCC) : en effet, la forte présence du capital impérialiste leur a permis – en grande partie grâce aux aspects « dirigistes » que l’État chinois a maintenus – de « gravir » l’échelle du développement par-delà les grandes inégalités avec lesquelles il l’a fait, produit inévitable de la rapidité de son « saut d’étapes ».

Deux débats s’entremêlent dans la plupart des analyses sur la place de la Chine, qu’il faut essayer de séparer même s’ils sont très liés : le premier est de savoir comment la Chine se situe dans le « concert des nations », c’est-à-dire dans quelle mesure sa situation la place déjà comme une puissance de premier rang ; la seconde est de savoir si elle dispute le leadership mondial. Ces deux questions se confondent, et souvent l’idée que la Chine pourrait devenir une puissance impérialiste est écartée en comparant sa position à celle du pays dominant, les États-Unis. De ce dernier point de vue la distance reste énorme, même si elle se réduit sur certains plans. Mais si nous considérons plutôt sa position par rapport aux autres pays impérialistes, en prenant dans leur ensemble une série de paramètres, nous obtenons un autre résultat. La Chine est derrière – et même loin derrière – les États-Unis, mais elle commence à dépasser les autres pays impérialistes dans de nombreux domaines. Avec beaucoup d’hétérogénéités dans sa structure économique et d’autres faiblesses, comme nous le verrons, mais elle y parvient.

D’une part, si l’on considère une série de caractéristiques dans leur ensemble, il est de plus en plus difficile de dire que la Chine n’a pas déjà atteint une place de pays impérialiste au niveau de certains des pays les plus puissants du monde – à l’exclusion de la principale puissance, les États-Unis, avec laquelle on ne la compare pas. Bien sûr, la Chine conserve toute une série de traits caractéristiques des pays dépendants et de retards économiques, dans certaines de ses régions notamment. Ces données font qu’il serait impensable de lui attribuer déjà cette caractérisation. Dans le cadre de ces deux tendances contradictoires qui persistent, ce qui semble clair est le sens dans lequel elle évolue.

Les aspects quantitatifs de la position de la Chine aujourd’hui

Certains indicateurs sont nécessaires pour examiner la place de la Chine dans les rapports mondiaux de pouvoir, et pour évaluer dans quelle mesure elle progresse ou non.

Indicateurs économiques

Nous devons commencer par mettre en garde contre les limites des paramètres proposés. Tout ce qui est lié à la Chine acquiert une ampleur telle que cela modifie tout paramètre. Cela se traduit tout d’abord par le contraste entre sa position de deuxième économie mondiale en termes de PIB absolu et de sa place en termes de PIB par habitant (82ème en 2017 selon le FMI) ou de productivité. La taille d’une économie est un facteur important à prendre en compte dans l’équilibre international. Mais comme Trotsky l’écrivait, « la loi de la productivité du travail est aussi importante dans la sphère de la société humaine que la loi de la gravitation l’est dans la sphère de la mécanique ».

Dans l’histoire capitaliste des deux derniers siècles, les pays qui se sont disputés le leadership mondial ont toujours été ceux qui étaient à l’avant-garde en termes de productivité. La particularité de la Chine est que ce n’est pas tout à fait le cas. Sa productivité horaire a été multipliée par 15 en 40 ans, une performance que peu de pays peuvent afficher aujourd’hui et qui exprime l’ampleur de ses transformations. Mais même ainsi, si l’on compare sa productivité horaire à celle des autres puissances impérialistes, il y a un gouffre : elle représente 20 % de celle des États-Unis et de l’Allemagne, et 32 % de celle du Japon. Cela exprime évidemment le fait que la population gigantesque de la Chine rend la production par personne beaucoup plus faible. L’échelle de la Chine et son hétérogénéité nous trompent : la productivité élevée de la région sud-est du pays, où se trouve par exemple la « Silicon Valley » chinoise, est mise en moyenne avec la faible productivité des régions paysannes ; de cet agrégat total émerge la très faible « productivité totale ». Cette mesure montre cependant le chemin que la Chine doit encore parcourir. Il convient de noter que la tendance est assez écrasante : en 2007, la productivité horaire de la Chine représentait 10 % de celle des États-Unis, c’est-à-dire que la proportion a doublé depuis lors[4]. Cette hétérogénéité productive et cette faible richesse par habitant permettent d’expliquer une structure de classe sans commune mesure avec celle de n’importe quel pays impérialiste. Bien que les statistiques montrent une croissance des couches sociales que la sociologie conventionnelle définit comme « classe moyenne » – c’est-à-dire la population salariée ou les commerçants/professionnels indépendants ayant une certaine capacité de consommation – la majeure partie de celle-ci (68 %) se situe dans la tranche de revenu allant de la moyenne vers le bas[5].

Son statut de pays « hors d’échelle » produit des effets qui se manifestent également dans le fait que la Chine figure en tête du classement des plus grandes entreprises du monde compilé par Fortune : sur les 500 plus grandes entreprises du monde, la Chine en compte 119, suivie des États-Unis avec 99 entreprises. S’il est un indicateur qui est traditionnellement considéré comme un signe de la puissance économique d’un pays, c’est le nombre d’entreprises qu’il possède parmi les plus grandes de la planète, un domaine dans lequel, au moins au cours des 90 dernières années, les États-Unis étaient incontestablement dominants. Pour la première fois en 2019, la Chine est passée en tête, mais elle compte plus d’entreprises classées principalement en raison de la taille de son économie et de la politique de l’État visant à renforcer les « champions nationaux » ; lorsqu’il s’agit d’évaluer dans quelle mesure l’influence mondiale de leurs entreprises s’est étendue, les États-Unis, avec moins d’entreprises, restent en tête. Pour chaque Huawei compétitive au niveau mondial, on trouve dans le classement cinq entreprises chinoises qui ont peu d’activités en dehors du pays. Dans le cas des États-Unis, du Japon ou de l’UE, le rapport est presque inverse : parmi les entreprises de ces pays figurant dans le Global 500, celles qui ont une activité internationale étendue et dominent les chaînes de valeur mondiales ou la finance internationale prédominent. Il en va de même lorsque nous examinons les « performances économiques » : les 99 entreprises américaines sont plus rentables et utilisent moins d’actifs pour y parvenir que les 119 entreprises chinoises.

Il s’agit, bien entendu, d’un indicateur fort du développement des entreprises chinoises, mené par les entreprises d’État, même si elles sont accompagnées de quelques importantes entreprises privées à forte expansion et à compétitivité mondiale.

La position des pays dans la course technologique est étroitement liée à ce qui précède. Ceux qui sont en tête dans ce domaine sont en mesure d’imposer aux autres pays ce qu’ils produisent et la manière dont ils le font, ce qui leur permet de dominer les maillons stratégiques de la chaîne de valeur – ceux qui se taillent la part du lion de la richesse générée – et, en fin de compte, de percevoir des rentes grâce à la propriété de brevets technologiques[6]. La Chine a été en 2019, pour la première fois, le plus grand utilisateur du système international des brevets, suivie par les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et la Corée du Sud. Dans le classement publié en 2019 par la Commission européenne, parmi les 2500 entreprises du monde qui investissent le plus dans la recherche et le développement (R&D), la Chine arrive en deuxième position après les États-Unis. Elle est suivie par le Japon et l’Allemagne[7]. Mais lorsqu’il s’agit d’évaluer les dépenses, la Chine est reléguée à la troisième place : les entreprises américaines dépensent 312 milliards d’euros, celles du Japon 109,4 milliards d’euros, et celles de Chine 96,4 milliards d’euros. L’Allemagne, avec un tiers des entreprises que compte la Chine parmi les 2500, a un investissement en R&D de 82,9 milliards d’euros, ce qui est assez proche. La Chine compte de nombreuses entreprises dans le classement, mais seulement deux dans le top 50 : Huawei (5e place) et Alibaba (28e). Les États-Unis en comptent 22 dans le top 50, l’Allemagne 8 et le Japon 6. La Corée n’en compte qu’une, mais il s’agit de Samsung, la deuxième entreprise parmi celles qui ont le plus dépensé en R&D en 2019.

Comme on peut le constater, les États-Unis restent leader dans ce domaine, suivis de très loin par le Japon, la Chine et l’Allemagne. Huawei et Alibaba permettent néanmoins à la Chine de rester dans la course et il y a des domaines comme celui de l’intelligence artificielle (le livre de Kai-Fu Lee, AI Superpowers. China, Silicon Valley and the New World Order, donne un panorama des forces relatives des États-Unis et de la Chine dans les différentes dimensions du développement de l’intelligence artificielle) ou de la 5G, dans lesquels la concurrence commence à être rude, quoique les États-Unis possèdent encore un avantage considérable du point de vue des ressources investies dans le développement de l’innovation. Le reste des pays, y compris ceux qui disposent d’un très haut niveau technologique, comme l’Allemagne, commence à être relégué à des places secondaires dans cette compétition.

L’expansion internationale des entreprises par le biais des investissements directs à l’étranger (IDE) constitue une autre preuve de la puissance économique. Alors qu’il y a quelques décennies, l’exportation de capitaux était le monopole des pays impérialistes, aujourd’hui, de nombreux pays « émergents » et « en développement » exportent également des capitaux, c’est-à-dire que leurs ressortissants réalisent des investissements directs à l’étranger. C’est pourquoi la hiérarchie entre les pays ne dépend pas aujourd’hui du fait qu’ils exportent ou non du capital, mais du niveau de cette exportation et du résultat net entre le capital « exporté » et le capital reçu. Nous pouvons constater là l’extraordinaire expansion de la Chine qui a eu lieu en seulement vingt ans.

En 2019, la Chine était le troisième pays en termes d’investissements directs à l’étranger : ses IDE représentaient 6 % du total mondial. Dix-neuf ans plus tôt, ses investissements directs à l’étranger ne représentaient que 0,37 %. Les États-Unis restent de loin le premier investisseur mondial, même si, entre 2000 et 2019, leur part du stock total est passée de 36 % à 22 %. En d’autres termes, ils investissent toujours trois fois plus que le second, les Pays-Bas. La Grande-Bretagne, le Japon, l’Allemagne et la France sont légèrement derrière la Chine en termes de volume de capital productif exporté. Mais, contrairement à la Chine, tous ces pays, à l’exception du Japon et des Pays-Bas, ont vu leur part diminuer par rapport à ce qu’elle était il y a 9 ou 19 ans. Seule la Chine affiche une croissance exponentielle de ses investissements à l’étranger.

Comme cela se produit habituellement dans la majorité des pays impérialistes et contrairement à la plupart des économies dépendantes, le stock d’IDE placés par des résidents chinois à l’extérieur dépasse désormais celui des capitaux étrangers en Chine. Au cours des dernières décennies, la Chine a été un pôle d’attraction pour les capitaux du monde entier, en particulier pour les grandes multinationales qui y ont établi une partie importante de leurs chaînes de valeur, mais avec l’effort d’investissement que ses entreprises – en particulier les entreprises publiques – ont réalisé dans d’autres pays, elle en est arrivée à avoir plus de capitaux exportés que de capitaux entrés dans le pays, bien que les deux montants soient gigantesques. C’est-à-dire que son solde net est « créditeur » à l’égard du reste du monde en termes de capital productif. Cela la différencie des États-Unis, qui ont sur leur territoire plus d’IDE réalisés par des capitaux d’autres pays que leurs entreprises n’en ont à l’étranger, c’est-à-dire qu’ils accumulent un solde « débiteur » assez important (nous ne comparons ici que les stocks d’investissements productifs, non la totalité du bilan net des comptes extérieurs, qui est également chroniquement déficitaire pour les États-Unis).

Le projet de « la Nouvelle Route de la Soie » et l’investissement visant à garantir un accès privilégié aux ressources naturelles occupent une place particulière dans le cadre de l’exportation de capitaux et de l’expansion économique internationale de la Chine. La Chine est entrée dans cette course de toutes ses forces. En Afrique, elle a pris l’avantage sur les États-Unis et les puissances européennes dans de nombreux pays, et en même temps, à plusieurs reprises, elle a eu un comportement qui n’a pas grand-chose à envier au colonialisme traditionnel en termes de rapacité et de mépris des impacts environnementaux.

L’un des points faibles de la Chine à ce jour est l’expansion de sa puissance financière, c’est-à-dire l’influence de sa monnaie en tant que devise internationale et l’internationalisation de son système financier. Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur le pouvoir que donne la capacité de gérer les finances mondiales. Les sanctions économiques, qui ont pris une place de plus en plus importante dans l’arsenal des politiques de Washington pour frapper les pays qui lui font face, ont un de leurs leviers fondamentaux dans la sphère financière. En raison de la centralité du dollar et du système financier américain dans la finance internationale, les gouvernements étasuniens peuvent bloquer la capacité des ressortissants d’autres pays à utiliser des dollars, pour les transactions tant commerciales que financières ; le gel des avoirs est facile à réaliser et très efficace pour frapper l’élite politique et économique des pays contre lesquels il est dirigé. La puissance financière est également un aspect qui renforce la capacité d’accumulation et d’expansion mondiale des entreprises opérant depuis ce pays. Sur ce terrain, l’avantage des États-Unis est à première vue écrasant. New York est le centre de la finance mondiale, et le dollar est la monnaie qui domine les transactions commerciales et financières : dans les opérations quotidiennes en devises, 88 % des échanges impliquent le dollar d’un côté de la transaction. A titre de comparaison, l’euro n’est impliqué que dans 32 % des transactions, et la monnaie chinoise, le renminbi (yuan), dans seulement 4% (la somme des opérations atteint 200% car elle prend en compte les monnaies des deux côtés de l’échange).

La Chine essaie néanmoins de gagner du terrain. Elle cherche à remplacer le dollar par sa monnaie dans les échanges commerciaux. Pour l’heure, elle ne peut parvenir à modifier substantiellement l’équilibre entre les monnaies, dans la mesure où seulement 7 % des transactions en devises sont effectuées par des sociétés non financières, c’est-à-dire par celles qui sont plus directement liées au commerce. En commerçant avec sa monnaie, ce qu’elle ne parvient pas à faire avec tous les pays, la Chine peut accroître sa prépondérance dans ce secteur, mais les 93 % restants sont liés à des transactions financières. La Chine a également entrepris de développer ses propres montages financiers. Avec les échanges de devises entre la Banque populaire de Chine et les banques centrales des autres pays dépendants, elle tisse des liens propices à l’accroissement de l’importance internationale du renminbi. L’initiative la plus ambitieuse dans ce domaine a été la création d’institutions financières internationales auxquelles participent d’autres pays, avec une place prééminente pour la Chine : la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), lancée par la Chine en 2013-14, et la Banque de développement des BRICS, désormais Nouvelle banque de développement (NDB), proposée en 2013-14 et lancée en 2015. En raison de la dérive des BRICS, le Brésil s’alignant davantage sur les États-Unis et l’Inde s’opposant à la Chine pour des différends frontaliers, cette dernière n’a pas été très active. L’AIIB, dont le capital s’élève à 100 milliards de dollars et qui compte à ce jour plus de 100 pays membres, a financé des projets dans les domaines de l’électricité, de l’énergie et des routes aux Philippines, au Bangladesh, au Pakistan, en Inde, en Indonésie, en Égypte, en Turquie et ailleurs.

Pouvoir militaire

Comme dans la sphère financière, les États-Unis continuent d’avoir plusieurs longueurs d’avance sur tous les autres pays, y compris la Chine, dans la sphère militaire. En 2019, les États-Unis effectuaient 38 % des dépenses militaires dans le monde, selon l’Institut international d’études sur la paix de Stockholm. La Chine a dépensé un peu plus d’un tiers de ce que les États-Unis ont déboursé, se classant deuxième avec 14 % des dépenses mondiales. Les capacités militaires développées grâce à ces dépenses dépassent désormais celles de plusieurs pays impérialistes.

Il existe des domaines tels que l’arsenal d’ogives nucléaires où les États-Unis – comme la Russie – ont toujours une supériorité écrasante, avec 6800 ogives nucléaires contre moins de 200 pour la Chine. Mais dans d’autres, la Chine a rapidement acquis des avantages considérables. Selon un article récent d’El País, la Chine a développé « une industrie navale et d’armement de premier ordre ». Les fabricants d’armes chinois « excellent dans le domaine de l’intelligence artificielle et dans la production de drones et de missiles ».De plus, Pékin a déployé au moins 2000 missiles terrestres, conventionnels ou nucléaires, de portée intermédiaire (entre 500 et 5500 kilomètres), selon les estimations des services de renseignement occidentaux.

La marine de guerre est un autre domaine dans lequel la Chine a fait de grands progrès. Comme le note un rapport du Congressional Research Service (CRS) des États-Unis, la marine de guerre chinoise est « de loin la plus importante de tous les pays d’Asie de l’Est et, ces dernières années, elle a dépassé la marine de guerre américaine en nombre de navires de combat ». Selon le même rapport, l’Office of Naval Intelligence affirme que d’ici la fin de l’année, la Chine disposera de 360 navires de combat, contre 297 pour les États-Unis. Selon ce document, la marine chinoise « pose un défi majeur à la capacité de la Navy d’obtenir et de garder le contrôle des bassins océaniques du Pacifique occidental ». C’est la première fois que cela se produit depuis la fin de la guerre froide.

Une distinction essentielle est qu’à ce jour, contrairement aux États-Unis et à d’autres pays impérialistes, la Chine n’a pas utilisé sa force militaire pour des interventions de grande envergure dans des zones qui ne sont pas liées à des conflits avec des pays voisins ou à une menace envers son territoire maritime.

Les paramètres « quantitatifs » et la position globale de la Chine

Pour tirer quelques conclusions de ces dimensions que nous avons analysées, il est intéressant de considérer ce qu’elles nous disent, dans leur ensemble, sur la position comparative de la Chine vis-à-vis des autres pays. C’est ce que fait Tony Norfield, qui a élaboré un indice de puissance des pays (basé sur leur PIB, leurs investissements à l’étranger, le poids de leurs banques, de leur monnaie et leur puissance militaire).

En 2019, la Chine s’est hissée pour la première fois à la deuxième place – la première étant évidemment occupée par les États-Unis – et après la Chine viennent la Grande-Bretagne, le Japon, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas. Si nous regardons plus en détail, nous observons notamment que la Chine fait la différence par la taille de son PIB et sa puissance militaire. Dans les autres dimensions mesurées par Norfield, elle se classe presque au même niveau que les pays qui la suivent, ou légèrement derrière. Mais il existe un autre aspect crucial que nous soulignons et qui n’est pas inclus dans cet indicateur : l’innovation. Dans ce domaine, la Chine a gagné du terrain et figure dans les premières places, comme nous l’avons souligné, de sorte que si nous l’incluions, la position de la Chine dans l’indice serait encore renforcée.

Norfield ne considère pas la Chine comme impérialiste, c’est-à-dire que, selon lui, les développements capitalistes dans le pays n’ont pas modifié qualitativement sa structure sociale ou la conduite de l’État. Il attribue également – à tort – à la Chine un rôle progressiste, à la fois en raison de ses réalisations sociales et en tant que « contrepoids » aux puissances impérialistes. Ce sont des arguments que nous ne partageons pas, pour les raisons développées dans cet article et dans d’autres.

Ce qui constitue une différence considérable entre la Chine et les pays impérialistes qu’elle laisse derrière elle dans la compétition mondiale pour le pouvoir, c’est la plus grande « cohérence », pour ainsi dire, de la position de ces autres pays. Lorsqu’on analyse le Japon, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou la France, leur position en termes de production de richesse, d’expansion du capital transnational basé dans ces pays, de capacité d’innovation, de développement de la finance et de la monnaie, les enjeux pour chaque pays sont plus ou moins cohérents, par-delà les avantages spécifiques dont chacun peut disposer (comme c’est le cas de la Grande-Bretagne qui, avec la City de Londres, possède un avantage incontestable, par exemple, alors que l’Allemagne ou le Japon sont en avance en matière d’innovation). Il en va de même dans le domaine militaire, à l’exception de l’Allemagne, qui est en retard sur ce point. La Chine, en revanche, dispose d’une grande projection de puissance, aidée par sa taille gigantesque et sa force dans une série de domaines, mais cela contraste avec le fait qu’elle n’a pas pu se débarrasser complètement de certains traits de dépendance et que sa structure économique et sociale regorge d’hétérogénéités.

2. Points faibles

L’examen de la position relative de la Chine doit être complété par l’introduction d’autres dimensions critiques qui montrent encore les points ses plus vulnérables.

L’unité nationale incomplète

Il sera difficile de parler d’une construction impérialiste de la Chine qui avance avec succès tant qu’elle ne parviendra pas à résoudre définitivement le problème de son intégrité territoriale. L’unité réalisée par la révolution de 1949, qui a constitué un tournant, a cependant toujours été relative, puisqu’elle a dû coexister avec l’occupation britannique de Hong Kong et l’occupation portugaise de Macao, qui ont duré jusqu’en 1999, ainsi qu’avec le protectorat instauré par le Kuomintang à Taïwan.

Taïwan pose un problème de sécurité fondamental, puisque sa revendication d’indépendance a toujours bénéficié du soutien, ouvert ou dissimulé, de l’impérialisme. La politique étasunienne à l’égard de Taïwan depuis 1979 a été décrite par certains analystes comme une « ambiguïté stratégique » : au moment où tous les présidents (même Trump, qui a flirté avec un revirement) ont cessé d’avoir des relations diplomatiques avec Taipei, le Congrès des États-Unis a ratifié et maintenu en vigueur la loi sur les relations avec Taïwan, qui promet de fournir à Taïwan des armes défensives, en soulignant que toute attaque de la Chine serait « une grave préoccupation » pour les États-Unis.

Avec Hong Kong, les conflits qui persistent autour de la doctrine « un pays, deux systèmes » sont devenus évidents ces dernières années. En raison de ses liens financiers avec la City londonienne, c’est un canal fondamental pour la circulation des capitaux, qui pourrait devenir un talon d’Achille si les récents affrontements continuaient de s’aggraver.

L’existence de plusieurs Chine, en raison de l’hétérogénéité de la structure productive et sociale et de l’incapacité à dominer ces territoires, est pour l’État chinois l’un des éléments potentiellement les plus déstabilisants qui menacent toute projection de puissance globale.

L’absence de mécanismes de sauvegarde de ses intérêts économiques à l’étranger

L’impérialisme désigne, par définition, l’expansion des intérêts économiques d’un État au-delà de ses frontières, ce qui implique l’assujettissement – formel ou informel, comme c’est la norme aujourd’hui – d’autres territoires pour assurer la protection de ces intérêts et garantir un flux de profits et de rentes dérivées de cette relation. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, chaque puissance impérialiste a exercé ce « pouvoir de police » pour défendre ses capitaux dans les territoires coloniaux qu’elle possédait ou dans les semi-colonies qui, avec des degrés divers de souveraineté politique formelle, étaient subordonnées à l’une des métropoles. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les luttes contre le colonialisme ont fini par faire perdre aux puissances coloniales la quasi-totalité de leurs territoires d’outre-mer. Dans le même temps, l’impérialisme américain s’est arrogé le rôle de « gendarme » pour assurer dans le monde entier le respect des règles favorables à l’accumulation du capital, en défendant les intérêts de l’ensemble du capital mondial. Les États-Unis « se sont octroyés le droit exclusif d’intervenir contre d’autres États souverains (ce qu’ils ont fait à plusieurs reprises dans le monde entier) et se sont réservés leurs propres critères d’interprétation des normes et règles internationales »[8]. Mais ils remplissent ce rôle de « police mondiale » pour défendre les intérêts des pays qui ont accepté de rester intégrés dans l’orbite de sécurité et le système d’alliances des États-Unis, avec une certaine subordination, même dans le cas des pays impérialistes. Des pays comme la Chine sont en dehors de cette sphère.

La Chine ne dispose pas encore de capacités militaires ou diplomatiques au niveau de celles que possèdent les États-Unis et qui favorisent, par extension, les autres puissances impérialistes qui, aujourd’hui, évoluent encore dans le cadre « atlantiste », malgré la crise profonde, et de longue date, que traîne toute cette articulation d’après-guerre.

Le résultat est que Pékin ne s’est pas trouvé en mesure d’empêcher les répudiations de dettes contractées par certains pays, ni d’exercer des sanctions très efficaces lorsque d’autres États reniaient leurs engagements. L’arme principale de la Chine est la fermeture de son marché aux mauvais payeurs et, de plus en plus, de couper les financements. Mais cesoft powern’est pas toujours suffisant, surtout lorsque les tensions s’exacerbent avec les États-Unis, qui agissent également – directement et par l’intermédiaire de leurs alliés – sur ces mêmes pays. Les changements de position sur la 5G sont un exemple notoire de ce manque d’efficacité.

Le « mode de vie chinois » est-il attrayant ?

L’hégémonie des États-Unis a trouvé dans « l’exportation » de « l’American way of life » l’un de ses points d’ancrage les plus durables. Mais la Chine peut-elle générer une influence comparable avec son « way of life » ? The Economist a notamment averti que sa capacité à présenter comme une réussite son modèle de « capitalisme d’État », qui a combiné une croissance élevée et une augmentation de la richesse par habitant – à partir de niveaux très bas – avec quelques succès retentissants en matière d’innovation et de concurrence, ne doit pas être sous-estimée[9]. Néanmoins, cela ne semble pas suffisant pour prendre la place des États-Unis. Le « socialisme aux caractéristiques chinoises », auquel la bureaucratie ne cesse de se référer pour promouvoir son schéma de développement, est défini dès le départ comme une particularité historique. Le régime bureaucratique du PCC a été une pièce maîtresse de l’essor exceptionnel de la Chine, et il continue de l’être pour le poursuivre et le consolider, en maintenant l’articulation contradictoire entre développement capitaliste et entreprises d’État, en gérant le levier du crédit en faveur de la croissance économique et en orientant l’innovation vers certains secteurs considérés comme stratégiques. Les « atouts » du régime chinois, en particulier le rôle clé du PCC ainsi que les caractéristiques clairement bonapartistes du régime, constituent contradictoirement une limite à l’exportation, en dehors de la Chine, de son modèle politique et culturel, qui peine, pour ces raisons, à émerger comme pôle d’attraction à imiter.

En Chine même, les caractéristiques bonapartistes du régime, renforcées par Xi Jinping, constituent en effet un obstacle majeur à l’hégémonie à laquelle prétend le « modèle chinois ». La promotion des aspects de l’idéologie la plus traditionnelle, qui va de pair avec l’insistance croissante « sur l’unicité de la civilisation chinoise et la construction d’un cadre de fierté nationale pendant l’ère Xi »[10], cherche à combler ce vide, mais ceci ne peut être d’une grande efficacité en dehors des frontières.

Dans la compétition pour le leadership mondial et l’ascendant sur les autres pays, la Chine a pu, temporairement, occuper la place abandonnée par les États-Unis et se présenter comme le champion du « mondialisme ». Alors que Donald Trump défendait la politique de « l’Amérique d’abord » et attaquait la mondialisation dans tous ses discours, Xi Jinping s’est proposé comme le garant de l’intégration économique. Dans tous les forums mondiaux et réunions d’organisations internationales, presque tous mis en place sous l’impulsion des États-Unis, la Chine a avancé ses pions et en est devenue un pilier dans un contexte où Trump leur tournait le dos ou exprimait son dédain. Le plus grand cadeau à cet égard a été l’abandon du partenariat transpacifique, qu’Obama avait conclu avec l’association commerciale de plus d’une douzaine de pays, à l’exclusion de la Chine. Avec le retrait des États-Unis, la Chine a manifesté son intérêt pour une adhésion et pourrait être le principal bénéficiaire du traité. Mais avec Biden, les démocrates tenteront de revenir à un programme plus mondialiste – bien qu’il y ait des raisons profondes pour lesquelles cette réorientation rencontrera des limites – et il sera plus compliqué pour la Chine de continuer à occuper la place vacante laissée par Trump.

Quelques conclusions

Que nous apprend l’analyse de ces dimensions contradictoires que nous avons analysées ? Certains auteurs, comme Au Loong Yu, parlent de la Chine comme d’un impérialisme en cours de construction ou de constitution, et qui n’est pas encore parvenu à maturité. Cette caractérisation pourrait être celle qui rend le mieux compte de la situation actuelle de la Chine, quoiqu’il faille éviter de donner à cette notion le sens d’un processus qui aboutira nécessairement. La Chine est entourée de menaces multiples, tant en raison de l’existence de « plusieurs Chine » au sein même du territoire national, du fait des inégalités productives, qu’en raison des tensions profondes créées par le processus de développement capitaliste, qui crée du mécontentement chez ceux qui continuent à lui résister comme chez ceux qui regrettent qu’il n’avance pas assez vite. Au-delà du devenir, « impérialisme en construction » permet de rendre compte de la place qu’occupe déjà la Chine. Sur de nombreux plans objectifs, elle est en avance sur certaines des principales puissances impérialistes, bien qu’elle demeure loin derrière les États-Unis. Cependant, elle montre, dans le même temps, de nombreux talons d’Achille qui rendent sa position vulnérable.

Une caractérisation de ce type permet de clarifier le rôle de la Chine dans l’ordre capitaliste mondial. La Chine ne conteste pas le caractère d’exploitation de cet ordre, dont, au contraire, elle a profité, en transformant une force de travail de centaines de millions de personnes en chasse gardée de l’exploitation du capital impérialiste et local, et en aidant à ce que dans le monde entier, le capital réalise un « arbitrage » global contre la force de travail pour accroître sa rentabilité. Elle reproduit dans ses rapports avec d’autres pays des schémas de pillage et de spoliation similaires à ceux des puissances européennes ou des États-Unis. L’idée selon laquelle la Chine peut être un contrepoids bénin au pillage impérialiste, une puissance mais non impérialiste, s’avère erronée. La Chine peut être un contrepoids face aux autres puissances, en apportant une aide financière ou des investissements mais si cela se produit, c’est parce que ses propres intérêts sont en jeu, et cette aide ou ce contrepoids ont un coût élevé. Sur le territoire national, l’État opprime et refuse tout droit minimal aux nationalités minoritaires, faisant appel, pour ce faire, à la répression la plus dure. Au Xinjiang, nous en avons eu les démonstrations les plus récentes.
Comme nous l’avons dit au début, il faut distinguer deux dimensions : 1) dans quelle mesure la Chine devient-elle un impérialisme ? ; 2) dans quelle mesure peut-elle s’imposer comme une puissance hégémonique ? Comme nous l’avons vu, si on commence à trouver des raisons de répondre à la première question par l’affirmative, de façon encore conditionnelle, la seconde ne peut même pas être sérieusement posée en dehors d’un cours d’affrontements majeurs.

Malgré les limites que présente encore la position de la Chine, son ambition de renforcer son influence internationale se heurte aux intérêts des États-Unis. En conséquence, la Chine ne pourra pas dépasser la position dans laquelle elle se trouve, sans passer des tensions actuelles avec les Etats-Unis à un affrontement plus direct. En effet, même si la Chine n’est pas un pays qui se propose de subvertir l’ordre impérialiste, elle se trouve en revanche contrainte de remettre en question des piliers de l’ordre actuel qui favorisent les États-Unis, et dans le cadre desquels elle s’est développée jusqu’à présent. Pour monter sur le podium mondial, la Chine ne peut pas simplement prétendre remplacer les États-Unis dans le système de pouvoir mondial, dont les réseaux ont été façonnés par les Etats-Unis en même temps que ces derniers se plaçaient au centre. Le Département d’Etat, dans l’articulation des alliances et de la subordination des alliés – dans un rapport de coordination et occasionnellement de tension avec le Pentagone –, le Trésor en matière financière, avec la Réserve Fédérale (Fed) en établissant des lignes de coordination avec les banques centrales des pays les plus puissants, forment la base de l’architecture de la gouvernance mondiale que le capital transnational exige, et la soutiennent en même temps qu’ils visent à reproduire la puissance américaine.

On ne peut pas non plus penser à une Chine qui « s’accomoderait » simplement d’être une puissance subordonnée parmi d’autres. Elle ne peut pas simplement continuer à « monter » dans un ordre « emprunté », et la puissance dominante ne cédera pas sa place. Et l’on ne peut pas davantage s’attendre à ce que les pays impérialistes, qui se retrouvent déjà relativement déplacés par la montée en puissance de la Chine, s’accommodent pacifiquement de cette situation, bien que dans un contexte de dissolution plus générale de l’ordre d’après-guerre, nous puissions nous attendre à davantage de divisions et de réarticulation des alliances. La Chine peut susciter des rivalités ou devenir un pôle d’attraction.

En même temps, il faut tenir compte de tous les effets potentiellement déstabilisants que le cours capitaliste a créés en Chine, qui peuvent constituer son principal talon d’Achille et que l’aiguisement des rivalités internationales pourrait accélérer. De nombreux secteurs de la bureaucratie se méfient de l’ambition de Xi d’étendre son pouvoir au-delà de 10 ans, en rompant avec la pratique en vigueur depuis le départ de Deng Xiaoping. Il y a aussi les plaies mal cicatrisées des disputes qui ont précédé son arrivée au pouvoir et se sont terminées par la liquidation de Bo Xilai, qui présidait le parti à Chongquing, était le porte-drapeau d’un « néo-maoïsme » vaporeux, et se trouve aujourd’hui en prison à perpétuité. Il existe une raison structurelle au mécontentement des secteurs qui ont le plus bénéficié des politiques d’intégration capitaliste, à savoir que, malgré la consolidation des rapports de production bourgeois, la tendance depuis l’arrivée de Xi au pouvoir est plutôt à la stagnation du programme de réformes et au renforcement de l’étatisme, avec l’accentuation des caractéristiques bonapartistes du régime.

Du point de vue des classes subalternes, le jeune prolétariat qui s’est développé au cours des dernières décennies, peu lié à l’ancienne classe ouvrière des entreprises publiques qui a subi de lourdes défaites avec les privatisations, a également mené au cours des cinq dernières années des processus d’organisation et de lutte qui ont forcé le régime et les entreprises à accorder de meilleures conditions aux travailleurs[11]. Comme l’observent les rédacteurs du China Labour Bulletin, au XXIe siècle, « les protestations collectives des travailleurs sont devenues plus fréquentes et mieux organisées, au point qu’elles font désormais partie de la vie quotidienne en Chine et que l’agitation ouvrière est profondément ancrée dans la société » [12]. L’accumulation de pouvoir entre les mains de Xi le rend également plus exposé aux faux pas et pourrait être le déclencheur de luttes internes qui, dans ce contexte et avec le conflit extérieur, deviendraient ingérables. L’éclatement de l’épidémie de Covid a menacé initialement d’avoir des conséquences catastrophiques pour la domination du PCC, en raison de réponses initiales maladroites à la suite de l’apparition du virus, mais les performances relativement moins bonnes d’une grande partie de l’Europe et des États-Unis ont finalement laissé la bureaucratie en meilleure posture et permis à la Chine d’exporter son aide. Néanmoins, la tension qu’a représentée cette crise constitue un autre signe du fait que la position de Xi – et avec lui celle de l’ensemble du régime – est loin d’être stable. L’hypothèse d’une crise étatique majeure, aux conséquences catastrophiques pour la position de la Chine, ne doit pas être écartée. Avec des niveaux d’endettement sans précédent (la somme des dettes des entreprises, du gouvernement et des ménages dépasse les 300 % du PIB), le spectre d’une crise économique majeure hante la Chine. Dans une telle crise, les entreprises propriété d’État, fortement sujettes aux effets de levier, pourraient être parmi les secteurs les plus durement touchés. Le contrôle du système financier par l’État a jusqu’à présent limité la matérialisation de ces menaces, mais il l’a fait au prix d’une fuite en avant, puisque le volume des passifs ne cesse d’augmenter. Un tel scénario pourrait aggraver toutes ces instabilités potentielles, jusqu’à des niveaux insupportables.

La situation de conflit ouvert entre les États-Unis et la Chine, aujourd’hui centrée sur le commerce et la dispute pour la primauté technologique – elle-même étroitement liée à des considérations de sécurité –, mais avec la menace de plus en plus présente de dérives militaires, alimente toutes les tensions internes qui existent déjà en Chine.

Le fait que l’on ne puisse pas parler de la Chine comme d’un impérialisme au sens plein du terme ne doit pas nous amener à la conclusion que tout affrontement entre la Chine et les États-Unis, ou d’autres puissances impérialistes, doive être lu dans les termes d’une agression impérialiste unilatérale contre la Chine, agression dont découlerait automatiquement un soutien à cette dernière. Comme le prolétariat et les nationalités opprimées de Chine en ont fait l’expérience, bien qu’il soit confronté à l’impérialisme, l’État dirigé par le PCC ne représente aucune alternative progressiste à la domination impérialiste des États-Unis et de leurs alliés, même si le positionnement devant chaque scénario de conflit doit être défini par les circonstances concrètes. Ce qui est clair, c’est que n’émergera de là aucune alternative ni aucun point d’appui permettant aux peuples opprimés de briser les chaînes de l’impérialisme et de l’exploitation capitaliste. Au contraire, l’ambition de Xi Jinping et de l’ensemble de la direction du PCC est d’ériger l’Etat chinois comme une autre brique dans le mur de l’oppression.

NOTES

[1] L’auteur exprime à Paula Bach sa reconnaissance particulière, pour sa contribution à la réflexion sur la méthode et les critères qui nous permettent de caractériser de manière équilibrée la situation de la Chine aujourd’hui.
Ce texte a été publié originellement le 15 novembre 2020 dans la revue électronique hebdomadaire Ideas de Izquierda (https://www.laizquierdadiario.com/China-y-el-imperialismo-elementos-para-el-debate#nh2)

[2] Voir par exemple [Sobre la cuestión de la ‘estabilizacion’ de la economia mundial https://ceip.org.ar/Sobre-la-cuestion-de-la-estabilizacion-de-la-economia-mundial], un discours de 1925 que nous avons publié dans El capitalismo y sus crisis. [La préface de Paula Bach au livre https://ceip.org.ar/Prologo-a-El-capitalismo-y-sus-crisis](1ère édition de novembre 2008) reprend également les textes de Trotsky dans cette clé de lecture des similitudes et des différences de la relation Etats-Unis-Angleterre à cette époque, et de celle des Etats-Unis et de la Chine au moment de la crise de 2008, axée sur la question monétaire, la Chine devenant le grand prêteur de la principale puissance impérialiste.

[3] Cette domination du commerce extérieur chinois par les multinationales doit également être prise avec une certaine prudence, compte tenu du poids de la présence de délégués/observateurs de l’État dans de nombreuses entreprises privées, que même ces entreprises étrangères ont dû tolérer. En outre, en raison de la stagnation relative des chaînes de valeur et de la croissance du commerce mondial au cours de la dernière décennie, cette partie de l’économie dominée principalement par le capital multinational a perdu un poids relatif dans son économie, les investissements dans les infrastructures et le développement immobilier étant devenus plus importants.

[4] Toutes les données sur la productivité sont tirées de la base de données internationale du Conference Board.

[5] “How Well-off is China’s Middle Class ?”, China Power, 29/10/2020

[6] Pour en savoir plus sur cette question, [voir cet article de Paul Bach https://www.laizquierdadiario.com/Nuevas-tecnologias-TikTok-competencia-gratuidad-y-trabajo-humano]

[7] Joint Research Centre (European Commission), “The 2019 EU industrial R&D investment scoreboard”, Bruselas, Publication Office of the EU, 19/12/2019. Toutes les données de ce paragraphe sont extraites de ce document.

[8] Leo Panitch et Sam Gindin, The making of global capitalism. The political economy of American empire, Madrid, Akal, 2014, p. 24.

[9] The new state capitalism. Xi Jinping is trying to remake the Chinese economy, The Economist, 15/8/2020. .

[10] Kerry Brown & Una Aleksandra Bērziņa-Čerenkova, L’idéologie à l’ère de Xi Jinping, Journal of Chinese Political Science, vol. 23, février 2018, p. 323-339 .

[11] Ces améliorations salariales n’ont pas été seulement le fruit de luttes. Elles faisaient également partie de l’objectif de "rééquilibrage" de l’économie annoncé depuis 2008, mais les augmentations accordées n’ont jamais été suffisantes pour que la consommation intérieure de produits finis puisse jouer un rôle dans la croissance économique.

[12] « Le mouvement des travailleurs en Chine, 2015-2017 », août 2018. Le site rend compte de l’évolution des conflits et des processus d’organisation dans tous les secteurs et toutes les régions du pays.

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