Radicale et directe

La Commune, première démocratie ouvrière

Boris Lefebvre

La Commune, première démocratie ouvrière

Boris Lefebvre

La Commune de Paris de 1871, malgré ses deux petits mois d’existence, ne constitue pas moins un exemple toujours vivant de démocratie radicale et exercée par et pour la majorité de la population. En instaurant un régime fondé sur l’implication directe des masses dans les affaires de pouvoir, la Commune nous donne à voir la première des démocraties ouvrières de l’histoire. Toujours d’actualité ?

De la République sociale à la dictature du prolétariat

« La Commune de Paris a ouvert l’ère historique des révolutions prolétariennes et socialistes. Elle nous offre le premier exemple historique d’une véritable dictature du prolétariat. Elle a permis à Marx et à Lénine de parfaire la théorie marxiste de l’État ». C’est par ces mots qu’Ernest Mandel résume toute l’importance des mois de mars, avril et mai 1871 pour la théorie révolutionnaire et pour l’histoire du mouvement ouvrier. En effet, la Commune de Paris est à inscrire dans le long cours des révolutions qui secouent la France depuis la Grande révolution de 1789 et qui ne cessent de mettre en question la « démocratie » que la bourgeoisie appelait de ses vœux contre la monarchie absolue. Épisode final d’un siècle qui aura vu se succéder un nombre impressionnant de révolutions à Paris (1789-1830-1848), sans compter les émeutes matées dans le sang, la Commune est aussi la mise au point concrète, pour Marx et Engels, de la dictature du prolétariat comme horizon révolutionnaire à viser pour renverser l’ordre bourgeois. Cette mise au point procède d’une critique des insuffisances des révolutions précédentes qui ont toutes échouées aux portes de l’expropriation de la classe dominante.

La révolution de 1848 avait commencé en février, au nom de la république sociale, avant de voir la bourgeoisie tirer sur le prolétariat parisien lors des journées de juin et de finir, en 1851, par l’instauration de l’Empire. Cette débâcle avait poussé Marx à analyser la nécessaire prise de pouvoir par le prolétariat afin de « détruire » la machine d’État. Comme il le soulignait lui-même dans une lettre à Joseph Weydemeyer, datée du 5 mars 1852, « la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat » qui « elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes ». Cette même idée reviendra dans son analyse de la Commune, résumée dans La guerre civile en France, où il soutient que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte » car c’est précisément ce que les communards ont entrepris de réaliser. Engels le revendiquait également vingt ans après les événements en concluant sa préface à l’ouvrage de Marx en affirmant : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat ».

Cette perspective s’appuie sur une analyse de l’État et de la démocratie bourgeoise, de son fonctionnement et de ses contradictions. Marx y pointe le rôle essentiel de la centralisation des pouvoirs et du rôle prépondérant de l’exécutif lorsqu’il souligne, dans Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, que « [le pouvoir exécutif dispose d’une armée de fonctionnaires de plus d’un demi-million de personnes et tient, par conséquent, constamment sous sa dépendance la plus absolue une quantité énorme d’intérêts et d’existences, où l’État enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile, depuis ses manifestations d’existence les plus vastes jusqu’à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d’existence les plus généraux jusqu’à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence, une omniscience, une capacité de mouvement et un ressort accru, qui n’a d’analogue que l’état de dépendance absolue, la difformité incohérente du corps social ». Cette critique de la « démocratie » et de l’État bourgeois sera portée à son comble sous le Second Empire où Napoléon III concentre tous les pouvoirs entre ses mains, ou presque, le Parlement n’étant qu’une sorte de chambre d’enregistrement des décrets impériaux. Or, quand la Commune éclate, c’est toute cette machine d’État qu’elle entreprend de mettre à bas afin d’instaurer une démocratie authentiquement radicale.

La Commune, « un corps agissant, exécutif et législatif à la fois »

De la Commune de Paris, Marx en tire la leçon suivante pour la conduite de tout processus révolutionnaire : l’appareil d’État doit être détruit dans son ensemble car c’est la seule façon d’instituer une autre forme d’organisation qui ne soit pas pervertie par le bureaucratisme ou le parlementarisme. En ce sens, la déclaration de Marx selon laquelle « la Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois » doit être comprise comme une remise en cause radicale des insuffisances de la démocratie bourgeoise et du caractère de classe de son État. En effet, l’État bourgeois sépare les pouvoir législatifs et exécutif au nom du danger que représente la mise en commun de ces deux formes de pouvoirs. Toutefois, derrière ces façade d’intégrité démocratique, cette séparation favorise l’autonomisation de la délibération législative, qu’on peut faire tourner à vide avec des débats interminables, et de la mise en place des lois votées. Ainsi, la conception et la mise en œuvre de la loi sont-elles séparée, tout comme le législateur et sa propre loi, la loi et les citoyens, l’exécutif ayant, en dernier ressort, le dernier mot comme on le voit avec le recours au 49.3 ou à travers le parlement actuel dominé par le macronisme.

Ainsi, la Commune, réunissant ces deux pouvoirs entre les mêmes mains a-t-elle tenté de mettre fin au parlementarisme qui fragmente le pouvoir politique pour empêcher au plus grand nombre d’y participer. Pour rendre les « assemblées "agissantes" », comme le souligne Lénine dans L’État et la révolution dans son chapitre consacré à la Commune, il ne faut pas « détruire les organismes représentatifs et le principe électif » mais les transformer en « organismes où la liberté d’opinion et de discussion ne dégénère pas en duperie, car les parlementaires doivent travailler eux-mêmes, appliquer eux-mêmes leurs lois, en vérifier eux-mêmes les effets, en répondre eux-mêmes directement devant leurs électeurs ». Très concrètement, la démocratie de la Commune a d’abord commencé par un détricotage des institutions de pouvoirs exécutifs et législatifs et les a remplacé par des institutions où la majorité effective du peuple avait le pouvoir.

Destruction du parlementarisme et refonte des institutions

La Commune a entrepris de réduire le pouvoir exécutif à la portion congrue et à lui enlever tout caractère anti-démocratique. Dans le parlementarisme, la plupart des fonctions exécutives ne sont pas électives. Il en va ainsi des postes dans l’armée, dans la police et dans la magistrature. La Commune a mis au cœur de son fonctionnement l’élection et surtout la révocabilité de tous les fonctionnaires occupant ces postes. Ce n’est pas pour rien que Marx souligne, dans La guerre civile en France, que « le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l’armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes » et que « les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n’avait servi qu’à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite ». Le pouvoir exécutif et judiciaire non-élus constituant la continuité du pouvoir d’État bourgeois, il fallait le briser dans ses fondements et faire que tous les fonctionnaires soient « élus, responsables et révocables ».

Parmi les procédures mises en place par la Commune pour encadrer l’exercice de la démocratie et empêcher le parlementarisme de refleurir, il est un certain nombre de mesures dont l’actualité est encore aujourd’hui totale. Tout d’abord, et Marx insiste fortement sur cet aspect, toute fonction publique devait être rémunérée à hauteur d’un salaire d’ouvrier afin d’éviter la corruption que peuvent porter en elles les institutions et écarter les arrivistes. Par ailleurs, les mandats étaient impératifs et soumis à un aller-retour permanent qui évitait que les représentants ne s’autonomisent et ne représentent plus qu’eux-mêmes. Pour ce faire, chacun d’entre eux était révocable à tout moment sur décision de la base. La condition d’éligibilité, c’est, en dernière instance, d’être travailleur et parisien. Les bourgeois, eux, ont quitté depuis belle lurette la capitale. Il ne reste, donc, que les parisiens issus des classes populaires et du salariat dans ses formes les plus diverses. Nulle obligation donc, de nationalité, pour occuper des postes et fonctions publiques dans l’administration.

Enfin, la Commune s’est efforcée de libérer la société de tous les carcans qui la maintenait sous la coupe du pouvoir bourgeois. C’est ainsi que le 2 avril 1871 « furent décrétées la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, ainsi que la transformation de tous les biens ecclésiastiques en propriété nationale ; en conséquence, le 8 avril, on ordonna de bannir des écoles tous les symboles, images, prières, dogmes religieux, bref « tout ce qui relève de la conscience individuelle de chacun ». La religion retournait à la sphère privée tandis que l’éducation devenait un bien public, gratuit et accessible à tous. La Commune a aussi entrepris de mettre en place des mesures d’émancipation pour les femmes comme l’égalité salariale ou la reconnaissance de l’union libre.

La Commune, prototype du soviet

En tant qu’organisation anti parlementariste, la Commune était, selon la formule de Marx, « essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail ». Toutefois, dans une lettre adressée à Ferdinand Domela Nieuwenhuis en 1881, Marx revient sur l’échec de la Commune en soulignant que « l’embarras dans lequel se trouve un gouvernement subitement formé à la suite d’une victoire populaire n’a rien de spécifiquement « socialiste » » car, même dans le cas de la Commune, cette dernière « n’était pas socialiste, et ne pouvait pas l’être ».

L’histoire de la Commune ne nous livre donc pas le fin mot d’une démocratie authentiquement au service de la majorité mais seulement les pistes qui peuvent être suivie pour s’engager dans la voie démocratique radicale. C’est là tout l’avantage de sa forme « susceptible d’expansion », par opposition au caractère répressif du gouvernement bourgeois, comme la caractérisait Marx. La Commune donne donc un premier schéma d’une société émancipée des entraves et des écueils du parlementarisme bourgeois qui n’est que la traduction politique de sa domination économique.

Ce n’est pas pour rien qu’en 1917, Lénine revendique cet héritage de la Commune au moment de la prise du palais d’Hiver et qu’une légende veut qu’il ait dansé dans la neige le jour où pouvoir des soviets a dépassé d’un jour celui du gouvernement populaire parisien. En effet, les soviets ont repris, avec une ampleur démultipliée, les mesures démocratiques de leur prédécesseurs parisiens.

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