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Politique

Fracture dans LFI

La France Insoumise : la crise s’éternise, les divergences s’expriment au grand jour

Si les différentes sensibilités coexistaient de manière plus ou moins ouvertes au sein de la France Insoumise, la crise ouverte après l’échec des européennes se transforme en bataille ouverte. Entre une aile voulant réaffirmer la stratégie populiste de gauche, une autre voulant se retourner vers une union de la gauche, d’autres remettant en cause le seul manque de démocratie interne, les divergences jusque-là mises sous le boisseau tournent à la bataille ouverte.

jeudi 13 juin

Crédits photos : AFP

La gueule de bois s’éternise au sein de la France Insoumise. Deux semaines après les élections européennes, une bataille s’est ouverte pour tenter de peser sur la stratégie de la France Insoumise contre (ou en défense) de la ligne Mélenchon. Des frictions sous-jacentes aux divergences stratégiques au sein de La France Insoumise, ont éclaté après l’échec aux européennes.

La bataille des bilans

Ainsi, depuis l’annonce des résultats les déclarations des principaux dirigeants de la FI affluent et s’écharpent sur les bilans. Dès le 26 au soir, Clémentine Autain répondait à une interview du Nouvel Obs où elle attaquait frontalement la ligne majoritaire populiste, souhaitant sortir du « clash permanent » pour revenir à des discussions autour d’un programme électoraliste de « transformation sociale et écologiste ». Des prises de positions qui sont mal passées en ouvrant la bataille interne sur le terrain médiatique. Quelques jours après, elle renouvelait l’offensive avec la publication d’un appel, rédigé avec Elsa Faucillon du PCF à un « Big bang de la gauche », multipliant les prises de position publiques.

Face au Big bang, la ligne populiste n’est pas sans reste multipliant les sorties pour tacler Autain et reposer leur perspective stratégique. Alexis Corbières résumait ainsi à Libération sa position : « La tâche de l’heure me semble moins être de rassembler la gauche radicale que de radicaliser la démocratie ! ». C’est ce que Garrido appelle de ses vœux dans Regards, posant l’hypothèse d’une hégémonie sur des secteurs allant des classes populaires à la droite en circonscrivant le débat à des questions de démocratie radicale pour reconstituer un nouveau bloc électoral [1].

En l’absence de cadre démocratique interne pour trancher, des montées de voix, et des départs

Et qui tranchera entre ces deux options ? C’est aussi là où le bât blesse. En plus de l’affrontement sur la stratégie électorale à adopter, l’absence de démocratie interne à LFI est vivement décriée par ses militants. La note interne publiée par le Monde et signée par 42 cadres insoumis révèle en effet la fronde qui est en train de se constituer contre l’opacité de ce mouvement. « Aucune véritable instance de décision collective ayant une base démocratique n’a été mise en place. […] Les décisions stratégiques fondamentales sont finalement prises par un petit groupe de personnes, dont on ne connaît même pas précisément la démarcation -prérogatives, champ d’action, identité, statut- sans qu’ils aient pour autant reçu de véritable délégation de la part du mouvement pour le faire » peut-on y lire.

Des voix avaient déjà commencé à s’ériger avant la campagne pour pointer le fonctionnement opaque du groupe. Clémentine Autain soulignait son regret du manque de « pluralisme » et de l’incapacité du groupe à changer ses modes de décision, prises notamment autour du groupe parlementaire. Un fonctionnement qui est le reflet de la ligne populiste autour d’un leader et qui effectivement est à rebours d’une possible union de la gauche.

De nombreux départs avaient eu lieu avant les européennes. Ce samedi 8 juin, une des signataires de la note interne, Charlotte Girard, a décidé de quitter le mouvement. Une figure haut placée puisqu’elle était co-responsable du programme de LFI. « Tant qu’on est d’accord tout va bien. Mais il n’y a pas de moyen de ne pas être d’accord. Or une dynamique politique – surtout révolutionnaire – dépend de la capacité des militants à s’approprier des raisonnements, c’est-à-dire potentiellement à les contester. Cette option est obstruée pour le moment, d’autant plus que dernièrement, on a eu parfois du mal à identifier avec quoi être d’accord ou pas. Le reproche d’inefficacité se confond finalement avec celui du manque de démocratie. » expliquait-elle dans le long post Facebook annonçant son départ.

Populisme VS union de la gauche

Cette bataille ouverte exprime en réalité des divergences stratégiques profondes au sein de La France Insoumise, toujours guidées par le prisme électoral, entre la stratégie populiste de gauche qui a eu son moment de gloire au travers la présidentielle et la stratégie de l’union de la gauche toujours sous l’égide de Mélenchon, les deux stratégies se sont entrechoquées, expression des limites stratégiques plus profonde de La France Insoumise.

Comme le formulait Jérôme Sainte-Marie, politologue et sondeur proche de Jean-Luc Mélenchon pendant la présidentielle, dans « un positionnement ‘au milieu du gué’, ni vraiment populiste ni vraiment gauche classique, qui a fini par mécontenter tout le monde. (…) La stratégie était trop populiste pour la gauche, et trop à gauche pour les populistes ». Et les élections européennes ont été l’expression à son apogée de ces ambiguïtés et atermoiements stratégiques comme en témoignent les va-et-vient incessants autour de la stratégie du « Plan A / Plan B ».

Plus en général, l’aura insoumise des présidentielles aura été à la fois une très grande force réussissant à incarner sous la figure de Mélenchon l’espoir que la gauche puisse accéder au second tour de la présidentielle ; mais aussi une faiblesse cédant par excès de facilité à la croyance que ce score serait un capital électoral qu’il s’agirait de fructifier. De là, divers virages visent à dépasser le plafond de verre. D’un côté, une stratégie populiste pour capter un électorat plus large des classes populaires. De l’autre, les appels du pied à Hamon et à la gauche du PS, le choix de Aubry incarnant plus ce profil, le radoucissement de la ligne anti-Europe ou encore les appels de Mélenchon – qui ne s’est par ailleurs pas encore exprimé sur ce débat – à une « fédération populaire » . Autant d’éléments qui ont fait repencher la balance vers une politique d’union de la gauche pour les européennes.

Comme nous l’écrivions le 18 mai dans l’article « Le retour de la lutte de classes et les faiblesses de La France Insoumise » : « ces hésitations et retournements de LFI pointent un problème de fond : comment incarner une alternative contre-hégémonique face au macronisme et au capitalisme néo-libéral, sur fond d’abandon de la classe ouvrière et de priorisation de la seule perspective électorale. Les revirements de LFI sont l’expression de la constitution de deux alliances sociales distinctes [populisme contre union de la gauche] en tant que politique hégémonique et qui, pensées uniquement sur le terrain électoral, sont incompatibles. D’où les zigzags permanents de LFI. »

En ce sens, si pour l’heure, les critiques se fixent contre Jean-Luc Mélenchon, le mal qui ronge La France Insoumise est bien plus profond. Trancher pour une stratégie populiste comme pour une stratégie de l’union de la gauche ne saurait « résoudre » les limites stratégiques bien profondes de La France Insoumise qui se sont exprimées à leur apogée en se fracassant au retour sur le premier plan de la lutte de classe avec le mouvement des Gilets jaunes.

Notes de bas de page

[1] Garrido explicitait très clairement le projet même du populisme à LFI lors d’une interview donnée à Regards ce 28 mai : « Rester dans le vase clos des gens qui se disent de gauche, c’est petit bras, la France Insoumise n’a pas été fondé pour ça […]. Elle a été conçu pour abolir la monarchie présidentielle, c’est ça sa vocation historique. Et cette ligne, elle est ultra-fédératrice. Et moi, c’est ça aujourd’hui qui me chagrine, c’est que la France insoumise puisse apparaître comme sectaire alors que cette position de construction d’une démocratie nouvelle, il n’y a rien de plus fédérateur parce que non seulement l’électeur Jadot peut peut-être s’y retrouver, l’électeur socialiste, l’électeur communiste peuvent se retrouver dans ce désir de démocratie. Mais en plus, vous allez aussi retrouver probablement des secteurs de la droite classique, qui, comme ils ne sont plus au deuxième tour sont « extrême-gauchisés », c’est-à-dire qu’ils sont exclus du centre politique et ils sont frustrés. Et surtout, vous avez par exemple les Gilets jaunes. »




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