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La Manif Pour Tous devient le Syndicat de la Famille. Un nouveau nom, des idées toujours aussi rances

Récemment, La Manif Pour Tous a annoncé se transformer en Syndicat de la Famille. Un changement de nom pour un projet inchangé : la destruction des droits LGBTI+.

Benoit Barnett

12 avril 2023

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Il y a plus de 10 ans, le 24 mars 2013, plusieurs dizaines de milliers de personnes marchaient dans les rues de Paris contre le mariage pour tous, c’est-à-dire contre l’union civile des personnes de même sexe visant explicitement ce qu’ils et elles considéraient comme une atteinte aux « valeurs de la famille » hétérosexuelle avec les stéréotypes les plus vulgaires utilisés pour défendre un message réactionnaire : « Un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants », le rose pour les filles et le bleu pour les garçons etc.

Aujourd’hui, ce mouvement issu de la bourgeoisie catholique essaye de redorer son blason en changeant de nom. La Manif Pour Tous, organisation centralisant les appels à manifestation contre les droits des LGBTI (mariage, PMA, adoption etc..) change de nom pour devenir le Syndicat de la famille. Dans son discours introductif, Ludovine de la Rochère vante les mérites de son organisation pour avoir tiré la sonnette d’alarme contre ce qu’ils appellent « l’idéologie du genre ».

Une filiation réactionnaire ancienne

Pendant ces dix années d’existence, La Manif Pour Tous n’a eu de cesse d’essayer de créer un mouvement de panique morale autour de la destruction de la famille. Pour comprendre ce mouvement, il faut remonter sa filiation, jusqu’à la fondation des Associations Catholiques de Chefs de famille, dont la première est fondée en 1905. Cette organisation, à visée fondamentalement patriarcale, va changer de nom en 1955 pour devenir les Associations Familiales Catholiques (AFC).

En lien avec la conférence des évêques et très ancrés dans le catholicisme traditionaliste, les AFC militent contre le PACS, contre l’euthanasie et parviennent à faire annuler l’agrément entre SOS Homophobie et le ministère de l’Éducation nationale en invoquant une « atteinte au principe de neutralité », mettant donc des bâtons dans les roues d’une éducation à la vie sexuelle et affective déjà précaire dans les classes primaires et secondaires. Une mesure qui barre la route à des actions pédagogiques qui auraient pû éviter des drames, comme le suicide du jeune Lucas.

La filiation entre les AFC et le Syndicat de la Famille se situe sur une défense de la famille contre « l’idéologie du genre ». Jean-Marie Andrès, ancien président des AFC, expliquait que ces associations « veulent valoriser la famille fondée sur le mariage » (hétérosexuel bien sûr). Parmi leurs revendications, elles dénoncent les lois sur le divorce, veulent que l’adultère devienne une faute grave et souhaitent que la CAF reverse une prime pour les « couples durables ».
 
Les dons qui sont faits à ces associations reconnus d’utilité publique, ils sont défiscalisés. Elles touchent aussi une partie du fonds spécial prélevé sur les ressources de la branche famille de la Sécurité sociale. D’un fonds doté de 3,3 millions, environ 300 000 euros auraient servi à financer les activités de ces associations, notamment pour la logistique des Manif Pour Tous ou encore celles des Marches Pour La Vie, une manifestation contre les droits contraceptifs et le droit à l’avortement. 

Pour Ludovine de la Rochère, issue d’une famille catholique traditionaliste associée au parti des Patriotes (mouvement de Florian Phillipot), le Syndicat de la Famille est une suite logique de ses activités. Elle est, depuis 2012, l’une des co-fondatrices de La Manif Pour Tous et mène des opérations de lobbying LGBTI-phobe auprès d’organisations religieuses, jusqu’au Vatican où elle rencontre le pape François ou à l’ONU, où La Manif Pour Tous est un organisme consultatif.

Le projet réactionnaire de La Manif Pour Tous a décidé de repeindre la façade de la boutique avec ce changement de nom, issu d’une « conscientisation de l’image que renvoie la Manif Pour Tous », selon la linguiste Claire Hugonnier. Les dirigeants de l’association défendent une stratégie simple : éliminer du champ visuel et symbolique toutes les références qui faisaient d’eux un mouvement ancré dans la droite et l’extrême-droite, bourgeoise et catholique. Une des manoeuvres grossières allant dans ce sens est la reprise d’une symbolique « populaire » avec l’utilisation de figures comme Marianne ou encore Gavroche, mais aussi en empruntant le terme « syndicat ». Un mot qui ne serait, selon Ludovine de la Rochère, à l’image de la famille : « ni de droite, ni de gauche, son Syndicat ne l’est pas non plus  ».

Les effets désastreux de La Manif Pour Tous pour la jeunesse LGBTI

Qui a vécu la période du débat sur le mariage pour tous se souvient à quel point le débat avait infusé dans toutes les couches de la société. Impossible d’y échapper à l’école, dans la famille ou au travail. Pour les jeunes LGBTI qui n’avaient pas encore fait de coming-out, cette période a été vécue de manière traumatisante.

Lors des manifestations de La Manif Pour Tous, les parents emmenaient très souvent leurs enfants qui, par la suite, se sont révélés être gay, lesbienne ou trans. Dans un entretien pour Mediapart, Louis, enfant d’une famille catholique qui participait à ces marches, s’en souvient avec un sentiment d’aigreur : « Un jour, mes parents m’ont emmené à une manifestation. J’ai hurlé des slogans que je ne comprenais pas. J’avais 12 ans. Ce jour-là [en 2013 — ndlr], mes parents m’ont emmené manifester contre mes propres droits. Chaque fois que j’y repense, j’en suis malade. »
 
Le cas de Louis n’est pas isolé. C’est aussi celui d’Augustin, qui estime être un « rescapé de La Manif Pour Tous ». Il revient sur cette période : « Pour nous, la norme, c’était l’hétérosexualité et une sexualité reproductive. On employait beaucoup le mot « pédé », le mot « pédale » pour dévaloriser certains comportements notamment que je pouvais avoir moi ». Ces insultes normalisées sont des violences constantes contre les homosexuels qu’elles cherchent à dévaloriser. 15% des hommes gays ont connu des épisodes dépressifs suite à des actes et propos homophobes, un chiffre qui atteint les 54% chez les personnes transgenres, 18% ont déjà tenté de se suicider. Il faut encore le dire et le répéter : l’homophobie et la transphobie continuent de tuer chaque année

Comme le souligne Louis : « La protection de l’enfance est un prétexte ». Prétexte qui sert à défendre le modèle de la « famille hétérosexuelle et reproductive » et qui agit comme un écran de fumée pour dissimuler les violences qui ont lieu en son sein. Dans un sondage Ipsos produit par l’association « Face à l’inceste », il est affirmé que 10% des Français disent avoir été victimes de viols ou d’agressions sexuelles dans l’enfance, en moyenne à partir de 9 ans, et perpétrés dans la sphère familiale. De plus, chaque année, 140 000 enfants seraient les victimes collatérales des violences domestiques.

En ce qui concerne l’Eglise, la CIASE (Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Eglise) expose dans son rapport sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France « un phénomène massif, longtemps recouvert d’une chape de silence et difficile à mesurer ». L’enquête de l’Inserm estime que le nombre de victimes mineures s’établit à 330 000 entre 1950 et 2020. 

Il devient clair que, pour Ludovine de la Rochère, la défense du modèle de la famille et son oubli conscient des violences qui s’y déroulent font d’elle la gardienne du temple d’une institution profondément patriarcale. La porte-parole du Syndicat de la famille parle de la jeunesse qui a fait partie des manifestations comme « la génération Manif Pour Tous », mais elle fait sciemment l’impasse sur toute une génération impactée par l’homophobie et la transphobie crasse de son mouvement rétrograde.

Au contraire, la jeunesse, elle, se bat contre les oppressions homophobes et transphobes, remplie les rangs de la lutte contre la réforme des retraites et met le féminisme et l’anti-racisme au centre de ses combats politiques. En effet, l’institut Ipsos avait révélé dans une enquête que la moitié des jeunes entre 18 et 24 ans se définissent comme autre chose que purement hétérosexuels. Un phénomène qui révèle le refus d’adhérer aux normes patriarcales, qui s’étend de plus en plus dans la jeunesse à l’échelle mondiale
 

Organisons-nous contre l’offensive homophobe et transphobe !

C’est également ce prétexte de protection de l’enfance qui est utilisé actuellement aux États-Unis contre les personnes trans et les drag-queens, et auquel Biden adhère avec la légalisation de l’exclusion des personnes trans des compétitions sportives. Cette offensive réactionnaire sert de fond idéologique pour la remise en cause du droit à l’avortement dans de nombreux Etats.

Plus que jamais, il est nécessaire de s’organiser contre les groupes de droite et d’extrême-droite qui, sous couvert de « défense des valeurs familiales » et de « protection de l’enfance », défendent une politique réactionnaire qui promet toujours plus de violences aux marginalisés de la société capitaliste et qui cherchent à supprimer des droits conquis de hautes luttes par les mouvements féministes et LGBT des 70 dernières années. Contre le Syndicat de la Famille ou tout autre projet qui cherche à perpétuer les violences de genre, c’est un autre projet de société pour lequel nous devons nous organiser, libéré du capitalisme et du patriarcat !

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