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Politique

Peur de tout enflammer ?

La SNCF renonce à poursuivre en justice les cheminots : la peur change-t-elle de camp ?

Le secrétaire d'état aux transports l'a annoncé : il n'y aura finalement pas de poursuites visant à qualifier le mouvement de « grève » face au droit de retrait généralisé des cheminots. La direction de l'entreprise et le gouvernement, inquiets face à la radicalité des cheminots se rétractent, de peur de tout enflammer.

lundi 4 novembre

Après les menaces et campagnes de cheminots bashing, la SNCF se rétracte et renonce aux poursuites judiciaires

Après des jours de campagnes médiatiques pour expliquer aux Français à quel point cette « grève sauvage » était illégitime, Muriel Pénicaud sur France Inter, puis le secrétaire d’État aux transports, Jean-Baptiste Djebbari ont confirmé qu’il n’y aurait pas de poursuite en justice pour les cheminots qui, en octobre dernier, ont exercé leur droit de retrait. Cette clause du contrat, qui permet aux cheminots de ne pas travailler lorsqu’ils estiment être face à un danger, a été massivement utilisée suite à l’accident de TER en Champagne-Ardennes qui a causé 11 blessés, dont le conducteur, seul agent à bord.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir lourdement menacé les cheminots de sanctions, et avoir mis toute leur énergie à démontrer à quel point cette mobilisation, un week-end de départ en vacances, était absolument inacceptable. On assistait depuis des jours à une massive campagne médiatique anti-cheminots, avec en tête, la direction de la SNCF. Ainsi, Guillaume Pépy lui même déclarait-il sur le plateau de BFM « au delà du juridique, moi c’est la morale. On est un grand service public, on est une entreprise publique. Il peut y avoir des cas dans lesquels on n’est pas d’accord (...), mais déclencher une grève sauvage le jour des grands départs en vacances de toute la France pour la Toussaint, je ne vois pas qui, moralement, peut soutenir ça », un discours plein d’hypocrisie dans la bouche de celui qui, mais dans la main avec la macronie et ses contre-réformes néolibérales, a organisé la casse du service public des transports avec le pacte ferroviaire.

Une campagne à laquelle avait grandement participé les membres du gouvernement, qui s’étaient acharnés à dénoncer publiquement l’immoralité des cheminots, dans le but de masquer la véritable raison de leur mobilisation : la lutte contre des règles de circulation qui mettent en danger travailleurs et passagers. Ainsi, Édouard Philippe s’était empressé de dénoncer ce « détournement du droit de retrait inacceptable », et d’intimider les cheminots en déclarant avoir « demandé à la SNCF d’examiner toutes les suites, y compris judiciaires, qui pouvaient être données lorsque des gens ne respectent pas la loi ».

Mais maintenant que le mouvement massif de droit de retrait est terminé, la SNCF renonce finalement aux sanctions, du moins officiellement, la répression syndicale ayant toujours courts, au sein de l’entrepris ferroviaire. Parmi les raisons avancées pour cet abandon des poursuites pour des actions qu’ils ont pourtant déclarés si graves avec tant de ferveur, est évoqué le lancement d’une nouvelle aire à la SNCF, avec le départ de Guillaume Pepy, et le changement de président de l’entreprise. « L’arrivée de Jean-Pierre Farandou est aussi le moment d’impulser une nouvelle dynamique et de se projeter dans ce qui peut être un avenir positif pour la SNCF » a ainsi expliqué le secrétaire d’État aux transports sur LCI. Un avenir qui n’annonce sans doute rien de positif pour les travailleurs et usagers de la SNCF, mais qu’il s’agirait de voir commencer dans le calme pour sa direction. Un calme espéré, pourtant bien loin du climat de tension actuel, que ni les directions syndicales, ni la direction de l’entreprise, ni le gouvernement ne paraissent arriver à contenir...

Tournant dans le rapport de force, entre ceux qui ont tout à gagner et ceux qui ont tout à perdre

Depuis le 18 octobre, c’était donc en chœur toute les classes dominantes, les grands médias, qui était paniquée, offusquée, et en guerre publique contre ces cheminots en prétendue « grève illégale ». Mais après toutes ces menaces, la seule sanction sera donc le non-paiement des jours non-travaillés (alors que le Code du travail stipule qu’il n’y a aucune retenue sur salaire dans un cas de droit de retrait !), une sanction visant à ne pas perdre la face, mais néanmoins bien loin des poursuites judiciaires et sanctions exemplaires promises.

Ce recul du gouvernement et de la SNCF, qui reviennent sur leurs menaces, est hautement significatif, signe d’une inquiétude qui force la précaution face à un secteur stratégique du mouvement ouvrier, que les politiques espéraient avoir écrasé avec la signature du pacte ferroviaire en 2018, et que l’on voit relever la tête et entrer de nouveau en lutte. Alors que de nombreux secteurs se rallient, depuis le 13 septembre, à l’appel à la grève illimitée pour le 5 décembre, et que la SNCF se trouve perturbée par des formes de mobilisation très radicales et jusqu’alors inédites (exercice massif du droit de retrait, mais aussi grèves surprises au technicentre de Châtillon ou encore au Landy), la direction de la SNCF semble avoir peur de faire le pas de trop qui, à partir des vagues de contestations actuelles, déclencherait un raz de marée de colère dans ses rangs, qu’elle serait incapable de contrôler.

En effet, la situation ces derniers jours montre un net changement depuis la “bataille du rail”, dernière mobilisation d’ampleur des cheminots dans le pays, alors mobilisés contre le pacte ferroviaire, qui actait une avancée dans la privatisation de l’entreprise. En 2018, la mobilisation, très massive s’était vue contenue par la stratégie de la grève perlée, imposée par les directions syndicales, qui avait conduit cette longue grève à la défaite. Un an et demi après cette expérience, mais surtout au bout d’un an et demi de dégradation constante de leurs conditions de travail, de la souffrance qui en résulte pour les travailleurs du rail, de détérioration du service pour les usagers, et de répression syndicale post-mobilisation, les cheminots, à bout, se montrent prêts à en découdre, et ce sans attendre que leurs directions ne leur donnent le feu vert.

Aujourd’hui, on voit donc clairement qu’à la SNCF le rapport de force est en faveur des cheminots, ces travailleurs aux conditions de travail tellement précarisées qu’ils n’ont plus rien à perdre, face à une direction qui, au contraire, sait qu’elle a tout à perdre de leur soulèvement. C’est ce qui s’est exprimé chez les grévistes de Châtillon de manière très nette la semaine dernière, en lutte pour leur dignité, méprisés par leur direction. Il n’est plus question pour eux de respecter des règles du jeu qui n’avantagent que le patronat : “on a décidé de poser la caisse sans attendre les délais. Puisqu’ils ne nous respectent pas, pourquoi on s’amuserait à attendre le délai pour que eux se préparent à nos offensives.”.

Dans ce contexte si particulier, l’abandon des sanctions et poursuites judiciaires sonne comme une victoire par forfait pour les cheminots face à la direction de l’entreprise et au gouvernement. Une victoire d’autant plus importante qu’elle concerne la question de la sécurité des passagers, pour laquelle se sont mobilisés les cheminots à travers ce droit de retrait, et sur laquelle l’inspection du travail leur a d’ailleurs donné raison, dénonçant les conditions dangereuses de circulation des trains, et ce, bien que les politiques aient tout fait pour gommer ce motif de mobilisation.

Cheminots, RATP, Gilets Jaunes, tous en route pour le 5 décembre
C’est donc avec succès que les cheminots relèvent la tête et défient la SNCF, dans un climat social et politique explosif dans le pays, mais aussi à l’échelle internationale qui voit naître une nouvelle vague de lutte des classes, avec partout des travailleurs qui se soulèvent massivement et avec détermination contre le système qui les exploite.

Au delà d’une revanche contre la SNCF après la « bataille du rail », c’est une bataille d’ampleur qui s’annonce pour ce 5 décembre. Une lutte contre le gouvernement et sa réforme des retraites, que les cheminots se montrent d’ores et déjà prêts à mener jusqu’au bout, mais dans laquelle, loin d’être isolés, ils rejoignent cette fois toute une partie du monde du travail, ainsi que les Gilets Jaunes, mobilisés depuis bientôt un an, qui ont déclaré en Assemblée générale se rallier à cette grève ->https://www.revolutionpermanente.fr/Assemblee-des-Gilets-jaunes-Tous-dans-la-rue-a-partir-du-5-decembre-en-greve-ou-sur-le-rond-point ]. Une bataille qui déjà placée sous le signe de la radicalité à la base, qui a su imposer cet appel, et promet d’en faire une date clef dans la lutte contre contre ce gouvernement.




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