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Jeunesse

Témoignage d'une chargée de TD

La Sorbonne : "L’Ecole de Droit est prête à tout pour défendre les partiels car c’est un combat politique"

Chloé a été chargée de TD en droit pendant un an alors qu’elle était élève-avocate. Alors que l’Ecole de droit de la Sorbonne cherche par tous les moyens à faire annuler la décision de la CFVU au nom de la valeur du diplôme, elle nous révèle les ficelles d’un enseignement ultra-compétitif.

samedi 9 mai

Comment as-tu été recrutée et à quoi ressemblent les conditions de travail ?

Il y a deux types de chargés de TD, ceux qui sont ATER (les doctorants, en somme) et ceux qui sont contractuels, recrutés pour « boucher les trous », précaires et payés au lance-pierre. Lorsqu’on vient recruter des contractuels, à l’école des avocats par exemple, on te présente le poste comme très bien payé : 45 euros brut de l’heure. Mais le problème, c’est que tu n’es payé que pour les heures de cours effectuées, donc pour 1h30 de cours par semaine, il te faut entre 6h et 8h de préparation, sans compter la correction des copies et la surveillance des examens. En réalité, tu es payée 1h30 pour 20h de boulot.
Et puis, quand ils cherchent à combler les vides, ils te prennent pour n’importe quelle matière, peu importe ta spécialité, et tu peux être mis au courant 3 jours avant le premier TD.

Dans ce contexte, si la qualité de l’enseignement est à questionner, ce n’est pas parce qu’en pleine pandémie, les étudiants ne seront pas évalués en ligne depuis chez eux mais parce qu’on doit fournir une quantité de travail monumentale sans en avoir les moyens, que les étudiants sont généralement plus de 40 par groupe et que l’Université ne donne pas les mêmes chances à tout le monde.

Et le pire dans tout ça c’est que ça te met dans la position où tu es obligée de respecter les injonctions venues de l’Université, au risque de perdre ton contrat. Des exigences strictes qui mettent en place une dynamique très concurrentielle dès la première année.

Quelles sont les exigences relatives à l’évaluation des étudiants ?

Le maître de conférence est entièrement libre de la gestion de son cours en amphi, mais également de ses chargés de TD. Il impose généralement les modalités d’évaluation, le rythme de ramassage des copies, le barème et le contenu des cours.

Les moyennes des années sont généralement fixées à l’avance : pour un groupe de L1 par exemple, les chargés de TD sont fortement encouragés à maintenir une moyenne se situant entre 8 et 9 de moyenne. Nous avons la consigne de noter en dessous de 8 dès que la méthode n’est pas respectée, entre 8 et 10 si la méthode est respectée mais pas les connaissances attendues, entre 10 et 13 si la méthode et les connaissances attendues sont présentes et entre 13 et 16 dans le cas de très bonnes copies. Il est extrêmement rare de pouvoir monter au-dessus de 16. Si c’est le cas, il y a automatiquement une double correction de la part de l’enseignant. Les barèmes sont construits de telle manière que tu n’as aucune marge de manœuvre. Au nom du « principe d’égalité », les maîtres de conférence fournissent des grilles d’évaluation basées sur l’emploi de termes précis, la citation explicite d’une jurisprudence particulière ou d’un article de loi. S’ils sont absents, alors que la copie est bonne, impossible d’accorder le moindre point. C’est pour ça que beaucoup d’étudiants qui ont révisé, rédigé des dizaines de pages et compris les enjeux généraux de la matière peuvent se retrouver avec un 2/20 à l’examen.

Toute cette rigueur permet d’éliminer ou de décourager une grande partie des étudiants qui s’inscrivent en première année et souvent les plus précaires d’entre eux.

Ces exigences « pédagogiques » s’accompagnent d’une discipline scolaire infantilisante. L’un des maîtres de conférence pour lequel je travaillais imposait que le premier TD soit un cours de « savoir-être », où on explique aux étudiants les « règles » : on ne termine par un mail par « cordialement » car « il n’y a pas de cordialité qui tienne » entre étudiants et professeurs, on refuse de laisser entrer une étudiante en retard et on met un 0 dès la première absence injustifiée en TD. J’ai déjà vu des étudiants obligés de fournir un certificat de décès pour justifier une absence. Beaucoup d’autres sont déjà venus me voir, en dépression ou sujets à des crises d’angoisse et totalement paniqués par la menace d’une sanction.

On est indéniablement face à une relation dans laquelle les professeurs ont tout pouvoir, et imposent des exigences inégalitaires afin d’exercer une sélection à peine voilée. Le retrait de point pour une copie qui a plus de X fautes d’orthographes en est une. Elle pénalise les étudiants dysorthographiques ou dyslexiques et ceux qui n’ont pas de proches pour les soutenir et les relire. Il en est de même pour la sanction du 0 à la première absence injustifiée. Cette règle pénalise principalement les étudiants précaires, notamment les 50% d’étudiants qui travaillent parfois tard la nuit ou sur les heures de TD pour payer leurs études.

Comment expliques-tu la détermination des professeurs de l’Ecole de droit de la Sorbonne à faire passer les partiels en pleine pandémie ?

La colère furieuse des professeurs de l’Ecole de droit de la Sorbonne est loin d’être anodine. Cela fait bien longtemps qu’ils défendent la sélection à l’entrée de l’Université et déplorent d’avoir à accueillir tant d’étudiants quand ils se rêvent aux côtés des Grandes Ecoles. Dans une société fondée sur les inégalités, la maitrise de la technique juridique n’est pas un outil neutre. Elle constitue l’un des principaux acquis des classes dominantes : elles font les lois, les comprennent, les appliquent et ne sont pas prêtes à partager ce patrimoine. Assimiler les termes juridiques et les utiliser c’est aussi connaître ses droits et pouvoir se défendre. Si cette faculté se trouvait entre les mains de tous et non pas d’une minorité technocratique ultra formée, cela rendrait beaucoup plus difficile l’instauration de contre-réformes, révélerait l’impunité patronale ou policière ou encore le fonctionnement d’une justice à deux vitesses.

Si la direction de l’UFR de droit d’une université élitiste comme Paris 1 est prête à tout donner dans la bataille, c’est bien parce qu’il s’agit d’un combat plus profond. Octroyer un 10 améliorable c’est aussi admettre un précédent politique et idéologique. Le mépris affiché avec lequel ces enseignant.e.s fustigent « la conjuration des médiocres » est le prolongement direct des cours de « savoir-être » qui visent à faire avaler la pilule d’une sélection drastique par une discipline « méritocratique ».

En ce sens, la bataille pour faire valider son année peut permettre de commencer à subvertir l’impératif d’évaluation et à questionner l’ensemble du fonctionnement universitaire. Ainsi, face au branlebas de combat des maîtres de conférences qui refuse d’appliquer cette mesure, des chargés de TD souhaitent apporter leur soutien aux étudiants en lutte.




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