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Société

Le capitalisme contre la biodiversité

La biologie de la conservation ou comment justifier le « capitalisme vert »

Rosa P. Entérinée dès 1992 au Sommet planétaire de Rio, la notion de « biodiversité » trouve aujourd’hui sa théorisation et ses défenseurs au sein de ce que l’on nomme « biologie de la conservation ». Cette nouvelle discipline, très en vogue depuis l’émergence de nouveaux concepts comme le développement durable ou l’économie verte, tente notamment d’établir des cadres législatifs préservant la diversité des espèces. Mais cette course à la sauvegarde, dans la pratique, s’évertue plus à solliciter le système capitaliste qu’à le combattre pour ses effets dévastateurs.

mercredi 3 juin 2015

Faces aux espèces menacées, naissance de la « biologie de la conservation » dans les années 80

Discipline de crise, la biologie de la conservation est apparue dans les années 80 sous l’impulsion notamment de l’écologue Michael Soulé afin de proposer à la fois une description précise des espèces menacées, et des moyens permettant d’endiguer les effets négatifs des activités humaines sur l’environnement. Il s’agit donc d’améliorer la connaissance des espèces actuelles par des inventaires et une description des interactions qu’elles entretiennent à la fois entre elles et avec leurs biotopes (leur zone géographique avec ses paramètres chimiques, hydrologiques et climatiques particuliers). Dans cette visée, elle va qualitativement plus loin que les disciplines de gestion des ressources comme la gestion des forêts (foresterie), celle des zones de pêches (halieutique), ou encore l’agronomie qui substitue, en théorie, à la finalité purement économique de ces dernières une ambition de prévention et de restauration des écosystèmes menacés ou déjà altérés.

Combiné notamment aux techniques de l’ingénierie écologique, ce nouveau domaine doit permettre de restaurer des espaces par certains aménagements favorisant les processus de « résilience » (capacité d’un écosystème à retourner à un état antérieur après une perturbation), et la sauvegarde des espèces qui y sont en déclin, après avoir identifié les déséquilibres induits par l’activité humaine. Ainsi génétique, écologie, taxonomie (classification des espèces), biogéographie mais également économie écologique, sociologie, droit et anthropologie interviennent ensemble afin de déterminer les principes et les orientations générales et locales de cette approche. Celle-ci défend la nécessité de préserver la diversité des espèces et des communautés (assemblage de populations d’espèces différentes coexistant dans un même écosystème), et plus largement la complexité écologique et génétique. L’enjeu est que l’évolution des espèces puisse se poursuivre, et d’endiguer les extinctions précoces dues aux activités humaines[1].

Comment passer de la science à l’action ?

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Cette science de la conservation attribue ainsi une valeur intrinsèque à la « diversité spécifique » (c’est-à-dire des espèces), comprenant l’ensemble des organismes vivants, la diversité génétique, et à la diversité écosystémique (interactions des espèces entre elles au sein d’un biotope). Elle fait de leur défense un véritable principe éthique, mais elle analyse aussi cette diversité sous l’angle de la valeur économique dont elle est porteuse, puisqu’elle est également productrice de « services écosystémiques », c’est-à-dire de bénéfices principalement matériels générés par la nature et servant aux populations humaines.

Trois solutions majeures sont alors généralement envisagées pour passer de cette connaissance à l’action. La première pose les gouvernements comme décideurs ultimes des politiques environnementales à mener au regard des conclusions des biologistes. La seconde, regrettant le manque de communication entre les acteurs politico-économiques, fait de la coordination un moyen pour la préservation de la biodiversité. La troisième, enfin, place la « révolution » en tant que condition de possibilité des principes éthiques de la biologie de conservation.

ify>Ces trois orientations semblent incompatibles entre elles, preuve que, au-delà des positions individuelles des chercheurs qui s’en réclament, la science de la conservation n’a élaboré jusque là aucune orientation politique cohérente. Mais en réalité la notion de « révolution » telle qu’elle est présentée est extrêmement vague, et n’a aucun contenu allant au-delà de la complainte à l‘égard de la société actuelle. Finalement cette discipline reste concrètement, dans toutes ses options, totalement subordonnée à l’ordre capitaliste existant, n’importe quelle politique réformiste pouvant se greffer dessus. Ce n’est donc pas un hasard si c’est sous couvert de développement « durable » ou « soutenable » que les sciences de la conservation cristallisent leur action, multipliant les cadres juridiques devant prendre en compte les aspects écologiques mais aussi sociologiques et économiques : ainsi, on trouve les aires protégées par l’Etat, les aires protégées cogérées, les aires protégées privées, et les aires protégées communautaires. De plus, cherchant leurs financements auprès notamment de la Banque mondiale et du Fonds pour l’environnement mondial, ainsi qu’auprès d’ONG recueillant leurs propres fonds de cotisations par des sources diverses (mécénat, banques, dons de particuliers…), elles élaborent généralement leurs propres programmes de conservation. Ainsi, ces gestionnaires de l’environnement s’affranchissent généralement de toute consultation populaire.

Une discipline objectivement au service du capitalisme vert

Ce hiatus fondamental entre l’éthique de la biologie de conservation et sa « stratégie », qui n’est en réalité qu’accommodation aux institutions du capitalisme mondialisé puisqu’elle procède à une hiérarchie des espèces à protéger en vertu des fonds qui lui sont alloués, traduit son erreur fondamentale qui consiste à évacuer la possibilité de la révolution, au lieu de l’envisager comme le seul moyen de protéger la biodiversité.

Elle demeure ainsi condamnée à des effets anecdotiques. Au mieux sera-t-elle à moyen et long terme, à l’image d’une politique purement réformiste, susceptible d’« endiguer » quelques conséquences du capitalisme en créant localement des zones où se mêlent protection des espèces, des communautés, des écosystèmes et soutien des populations autochtones. Son dogme du développement soutenable n’est en réalité qu’un pendant du fameux « capitalisme vert », une contradiction dans les termes. Seul un changement de mode de production radical instaurant la planification démocratique réellement conforme aux besoins sociaux permettra d’organiser rationnellement la préservation de la biodiversité dans une logique cohérente, c’est-à-dire prenant en compte l’ensemble des liens de causalité, directs ou indirects, rétroactifs et diffus, qui régissent les écosystèmes.

Car l’écueil de la biologie de conservation réside justement là : penser protéger la biocénose en multipliant sporadiquement les zones géographiques et cadres juridiques qui n’agissent que pour des écosystèmes relativement restreints. Cette politique de « sauvetage » en temps de crise sert en réalité les gouvernements libéraux qui voient par là un moyen de reconquête de l’opinion publique et un subtil moyen de justification du maintien du système actuel comme mode de production ultime et « éco-compatible ». Mais si le capitalisme commence à prendre en compte la fragilité des services écosystémiques comme condition à son développement (pour l’extraction des matières premières par exemple) une autre des lois de ce système annihile, outre, évidemment, son productivisme destructeur, toute tendance pérenne vers « un développement vert » : la concurrence. Ainsi, la question écologique cristallise tout particulièrement les contradictions structurelles du capitalisme : ses dynamiques internes l’amènent en permanence à détruire ses conditions de viabilité.

Pour une science qui n’abdique pas devant le marché

Dès lors, la biologie de conservation tombe dans des contradictions énormes : si la valeur intrinsèque de la diversité biologique fait partie de sa « profession de foi », dans la pratique il lui faut justifier auprès des financeurs de l’intérêt à protéger telle espèce ! Ainsi, la fonction dans un écosystème donné, l’originalité génétique, la vulnérabilité, et le rendement de conservation (rapport entre le coût financier du programme et le nombre d’individus « sauvés »), ou encore l’« aménité » (le caractère récréatif notamment dans le cadre du tourisme), constituent des critères majeurs dans les politiques de sauvegarde subventionnées. Cette approche de la biocénose, finalement, laisse le champ libre au capitalisme pour définir quel type d’espèce ou d’écosystème il accepte de « préserver » en fonction de la balance entre rentabilité de l’investissement en termes de services écosystémiques et propagande offensive du capitalisme vert.

Mais la préservation des espèces est aussi tributaire de la préservation de leur biotope. Eutrophisation (accumulation de nutriments amenant à une pollution à partir d’un certain seuil) des milieux aquatiques et réchauffement climatique induits ou démultipliés par l’industrie contribuent également à une modification rapide des conditions physico-chimiques auxquelles les espèces demeurent incapables de s’adapter : les processus évolutifs s’effectuent sur des centaines voire milliers d’années. Avec toute ses bonnes intentions, la biologie de la conservation paraît issue, en réalité, de l’idéologie dominante « bien pensante » voulant « remoraliser » le capitalisme en le soumettant à ses invectives écologistes : elle reste empêtrée entre des conceptions utilitaristes de gestion des ressources pour le maintien de l’économie de marché et son idéal d’une biodiversité nécessaire et légitime en soi, par leur seul fait de son existence.


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Pour approfondir, lire Juan Luiz Hernandez, « Marxisme et écosocialisme », 19/11/14

01/06/15


[1] Pour approfondir au plan scientifique, cf. R. B. Primack, F. Sarrazin Lecomte, Biologie de la conservation, Paris, Dunod, 2012.




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