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Jeunesse

Fusion des universités

La casse de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, un projet des classes dominantes qui ne date pas d’hier

On assiste aujourd'hui à une accélération à échelle nationale des processus de fusion des universités (Clermont-Ferrand, Paris, Toulouse, Lille, etc.). Cette dynamique de casse de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) ne date pas d'hier. Mais quels sont les enjeux pour les classes dominantes et le patronat ? Léonie Piscator

En septembre 2010, au cours de l’inauguration de la grande université de Strasbourg fraîchement fusionnée, Valérie Pécresse alors ministre de l’ESR déclare que la loi sur l’autonomie des universités (LRU) et la fusion des établissements a pour objectif de « de reconstruire ce que Mai 68 a cassé ». Parce que selon elle « Mai 68 a mis l’université en morceaux : les sciences d’un côté, les lettres de l’autre, la médecine à part… ». Déclarant également la même année dans une interview accordée aux Échos : « d’ici à 2012, j’aurai, je l’espère, réparé les dégâts de Mai 1968, qui avait cassé l’université. Pas seulement au sens propre en éclatant les disciplines dans des établissements séparés, mais aussi en instaurant une gouvernance illisible et en refusant la professionnalisation. » Et de conclure que ses ambitions sont de construire une « université ouverte au monde extérieur et aux partenaires ».

Une brève histoire des réformes de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

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Les grands mouvements de grèves qui ont secoué la France en Mai 68, dont les étudiants ont allumé la mèche, ont sérieusement mis à mal l’Université telle qu’elle existait jusqu’alors. Depuis près de 150 ans, les facultés étaient à la fois très dispersées, peu coordonnées, extrêmement sélectives et l’administration y était hiérarchisée à outrance, bureaucratique et élitiste. Ce système facultaire, qui datait de l’époque de Napoléon est devenu obsolète, tant pour les étudiants que pour les classes dominantes qui ont un besoin croissant de main d’œuvre intellectuelle. Car le développement du capitalisme créé un besoin croissant de main d’œuvre qualifiée (de nombreux techniciens, des ingénieurs…), ainsi que d’adapter toujours plus la recherche aux besoins des grandes entreprises, faisant des laboratoires universitaires un service de sous-traitance de la « Recherche et Développement » pour Sanofi, Vinci, Airbus et autres gros groupes. L’Université qui n’est pas adaptée à ce changement doit nécessairement devenir une « usine » à cadres intermédiaires.

Mais les événements de Mai 68 viennent alors bousculer et questionner bruyamment ces lieux de savoir au fonctionnement archaïque, accélérant ainsi des discussions déjà en cours dans le Conseil des Ministres et à l’Assemblée nationale. Ainsi sortira la loi Edgar Faure, en novembre 1968, à la fois fruit de concessions des classes dominantes faites sous la pression de la grogne étudiante, et tentative de cooptation de cette même grogne.

La loi Faure instaure en effet la cogestion, également appelée participation, en intégrant des membres du personnel non-enseignant et des étudiants aux conseils des universités, espérant de ce fait canaliser le mouvement étudiant qui vient de faire une démonstration de sa force. En faisant participer les étudiants, au travers de leurs représentants, à l’administration des universités, le gouvernement cherche également à se dédouaner en les rendant « responsables » des politiques qui sont mises en œuvre dans l’ESR. Cette même loi interdit également la sélection à l’entrée de l’université, mesure que Charles De Gaulle refusait d’envisager seulement quelques mois auparavant. Mais la loi Faure amorce également le processus d’autonomisation des universités, et cette sacro-sainte autonomie va être le prétexte à un désengagement croissant de l’État dans l’ESR, notamment financier. L’Université post-Mai 68 est donc une Université issue de compromis, et jusqu’à aujourd’hui les différentes réformes ou mobilisations sont l’histoire de ce rapport de force qui évolue.

Les projets de loi, parfois avortés, qui succèdent à la loi Faure doivent composer avec le cadre fixé par cette réforme. La loi Savary (1976), si elle réaffirme l’interdiction de la sélection, confirme également l’autonomie des universités. Ces dernières se voient de plus en plus obligées de collaborer avec les entreprises et les collectivités locales et territoriales, siégeant dès lors dans les Conseils d’Administration et de rechercher des financements autres que ceux alloués par l’État et qui deviennent insuffisants. Dans le même temps, par épisodes sporadiques, le mouvement étudiant s’oppose à cette succession de réformes, comme en 1986 contre la loi Devaquet qui prévoyait entre autres d’instaurer une sélection à l’entrée des cursus afin « d’adapter le flux des étudiants au marché du travail » et de mettre les universités en concurrence entre elles. Le projet est retiré suite à la forte mobilisation et à la mort de Malik Oussekine, mais certaines des mesures qu’il portait en germes ont été appliquées par la suite, progressivement.

Les années 2000 marquent un tournant avec le processus de Bologne (1998) et plus encore la stratégie de Lisbonne (2000), aujourd’hui signée par 46 pays européens, et qui affichent clairement l’objectif de subordonner l’éducation à l’Europe économique. On parle alors de « l’économie du savoir ». Ce projet préfigure notamment la perte d’autonomie académique permise par la loi Faure qui freine l’adaptation des universités françaises aux besoins du monde « socio-économique » et la mise en place d’une harmonisation de l’ESR à échelle européenne (mise en place dans l’hexagone en 2001 avec la réforme LMD-ECTS).

Mais s’il est des lois qui auguraient réellement le processus de fusion que l’on connaît aujourd’hui, il s’agit de la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU, mise en place par Valérie Pécresse en 2007) et la Loi Fioraso (LRU 2, datant de 2013). Ces lois portent en leur sein un double enjeu : revenir définitivement sur les concessions faites par le gouvernement en 1968 sous la pression des mobilisations étudiantes et soumettre l’ESR aux besoins du marché. La loi LRU modifie notamment la composition des Conseils d’Administration, où la représentation des salariés non-enseignants et des étudiants n’est plus obligatoire et où les personnalités extérieures sont de plus en plus présentes. Les universités sont complètement autonomes quant au budget et devront désormais rechercher des fonds privés pour se financer, et les financements alloués par l’État sont déterminés en fonction de critères de « performance », ce qui accroît la mise en place d’une université à deux vitesses. La loi Fioraso, dans la même logique, cherche à faire des universités des pôles compétitifs, qui se concurrencent entre eux (avec comme carotte des subventions telles que l’IDEX, et comme bâton le risque de se voir devenir une « fac poubelle »). Pour « rayonner » à échelle internationale, les universités doivent se regrouper, et de préférence sous le modèle de la fusion.

En fusionnant, les universités mettent en commun des formations et des postes, ce qui engendre suppressions de filières et d’emplois, le budget qui est reparti par le Conseil d’Administration de ces grands établissements revient en priorité aux filières « adaptées au marché du travail », les filières les moins rentables étant vouées à l’asphyxie.

Avec la fusion, faire d’une pierre deux coups : rentabiliser les universités et mettre au pas le mouvement étudiant

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Chez nombre de nos voisins européens, le processus d’adaptation de l’ESR aux besoins économiques est bien plus avancé. La transformation du rôle de l’État dans l’Université, qui s’étale sur des décennies, montre que la classe dominante française et le gouvernement à sa botte sont bien déterminés à rattraper ce retard. En effet, les différentes réformes citées précédemment ont toutes en commun le désengagement progressif de l’État. Les pouvoirs publics deviennent un financeur parmi d’autres et prennent le rôle de « gendarme des universités », évaluant la performance des établissements, et imposant des mesures qui accroissent leur compétitivité. Mais ce processus est loin d’être terminé, et la fusion est l’un des moyens qui accélèrent la mise en œuvre d’établissements-usines à cadres intermédiaires.

La volonté affichée de Valérie Pécresse « de reconstruire ce que Mai 68 a cassé » est donc loin d’être anodine. Si la loi Faure plantait déjà dans le décor l’idée du désengagement financier de l’État qui allait suivre, elle était aussi le fruit d’importantes concessions faites au mouvement étudiant combatif. Mai 68 est l’une des plus importantes preuves de la force de contestation des étudiants français, capables d’entraîner dans la lutte le mouvement ouvrier, allié stratégique à même de bloquer l’économie du pays. Et la succession de mouvements de lutte contre toutes ces réformes délétères ont confirmé cet état de fait par la suite. Mais la défaite essuyée par le mouvement étudiant avec l’application des lois LRU et Fioraso a marqué un tournant dans l’offensive de la classe dominante. La fusion des universités, c’est aussi la tentative de liquider les élans combatifs d’une avant-garde étudiante déterminée.

Avec une place toujours plus réduite allouée aux représentants des étudiants dans les conseils décisionnaires (3 représentants pour 70000 étudiants dans le CA qui serait issu de la fusion des universités toulousaines, par exemple), le gouvernement liquide jusqu’à la cogestion, mesure pourtant en partie mise en place pour coopter la contestation étudiante, preuve que ce rapport de force s’est détérioré. A l’Université d’Aix-Marseille, que Le Monde Diplomatique qualifie de « laboratoire de la fusion » dans l’un de ses articles, la présidence de l’établissement fusionné met déjà des moyens en œuvre pour se mettre « les étudiants dans la poche » : elle alloue à certaines organisations une subvention de 300 euros... du véritable clientélisme. Dans cette même université géante, où siègent notamment la directrice régionale de l’emploi chez Électricité de France (EDF) et le président d’une antenne du MEDEF, le délai pour obtenir l’accord de tenir une simple table sur le campus est de trois semaines.

Certains établissements, fusionnés ou en cours de fusion, vont déroger au code de l’éducation, et pourront de ce fait augmenter les frais d’inscriptions sans plafonnement et instaurer la sélection dès la première année d’étude. C’est déjà le cas à Paris Dauphine où les frais d’inscription en licence peuvent s’élever jusqu’à 2200€ et ce serait également le statut de l’Université Toulousaine si le processus de fusion était mené à bien. Outre une accélération évidente dans la création d’une Université à deux vitesses, élitiste, et correspondant à la logique de rentabilité qui anime toutes ces réformes de l’ESR, cela va également avoir un impact direct sur la capacité de contestation des étudiants. En Espagne par exemple, où les frais d’inscription s’élèvent à plusieurs milliers d’euros, et où le chômage chez les jeunes explose, ceux qui ne trouvent pas de travail sont obligés d’arrêter leurs études pour ne pas s’endetter. Dans ces conditions, il est évidemment bien plus compliqué de se mobiliser. Car la marchandisation du savoir a également pour conséquence de modifier le rapport des étudiants à leurs études. L’augmentation des frais d’inscription et la logique de rentabilisation permettent une « gouvernance par la dette ». De fait, le rapport des étudiants à l’Université n’est plus celui d’une avidité de connaissances et de compréhension critique, mais celui d’un consommateur de compétences asservi au marché du travail pour pouvoir rembourser le prix de ses études. Et sur ce plan, le système universitaire anglo-saxon est emblématique.

Il est nécessaire que les étudiants se coordonnent dès à présent à travers toute la France pour préparer une riposte à la mesure de l’attaque que lui fait subir la classe dominante, et qu’à l’opposé de l’asservissement de l’ESR à l’économie, ils décident eux-mêmes de l’Université qu’ils veulent !

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Crédit image : Bertrand Jacquillat




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