Ce qui cloche dans l’éco

La crise inflationniste et la récession qui vient

Jean-Philippe Divès

La crise inflationniste et la récession qui vient

Jean-Philippe Divès

Sur fond de pénuries énergétiques et d’autres produits, l’inflation déferle sur le monde entier. La hausse des prix atteint, en rythme annuel, 10 % dans la zone euro (autour de 6 % pour l’instant en France), quand elle restait « limitée » à 5 % fin 2021. Le 6 octobre, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a averti du danger imminent d’une récession mondiale. Les facteurs déclencheurs de cette crise renvoient tous aux fragilités et déséquilibres structurels du capitalisme contemporain.

[Illust. Marinus van Reymerswaele (1490-1646), « Le changeur et sa femme » (1539), détail, Madrid, Musée du Prado]

Le premier a été la perturbation, pendant mais encore plus après les confinements dus à la crise du Covid, des chaînes de production et d’approvisionnement mondialisées. Le second, les conséquences de la guerre d’invasion russe en Ukraine, en termes de raréfaction et renchérissement de produits énergétiques et alimentaires. À quoi s’ajoutent les effets indésirables – et différés – des politiques de « quantitative easing » appliquées par les banques centrales occidentales après la crise financière de 2008, puis à nouveau face à la crise du Covid.

Un modèle de production grippé

Au cours des années 1980 et 1990, le capitalisme de la mondialisation néolibérale était parvenu à redresser ses taux de profit en réorganisant profondément ses modalités de production, dans l’objectif de pouvoir fabriquer et assembler au moindre coût. Les délocalisations massives d’activités industrielles vers les pays à faible coût du travail, en premier lieu la Chine, le fractionnement des chaînes de production entre de multiples sous-traitants de nombreux pays, se sont accompagnés d’un bouleversement logistique avec l’introduction du « juste-à-temps » et du « zéro stock », sans compter l’intensification des rythmes et l’aggravation de la flexibilité du travail, imposées grâce au chômage de masse et, en général, aux reculs imposés au mouvement ouvrier et syndical.

La grande crise économique et financière de 2008 avait mis en évidence les contradictions sévères du système qu’une décennie plus tôt, l’apôtre néolibéral Alain Minc avait célébré sous le nom de « mondialisation heureuse ». Un nouveau facteur de déstabilisation avait été ensuite la confrontation croissante entre les États-Unis et la Chine, passée en peu de temps d’un statut d’« atelier du monde », fournisseur ou sous-traitant des grandes entreprises occidentales, à celui d’un compétiteur direct sur le théâtre mondial. Puis l’épidémie de coronavirus, ses conséquences et ses suites lui ont asséné un coup majeur.

Début 2020, à l’éclatement de cette crise, la spécialisation à outrance de la production mondiale a dévoilé ses limites avec l’épisode de la pénurie des masques, qui n’étaient produits qu’en Chine ou dans d’autres pays du sud-est asiatique, lesquels, logiquement, les réservaient d’abord à l’usage de leur propre population. À l’origine de la zoonose (transmission d’une maladie de l’animal à l’humain) ayant produit le virus, se trouvent d’autres manifestations du capitalisme néolibéral, telles que les politiques de déforestation massive et le développement à outrance des élevages industriels.

À peine un an plus tard, après le reflux de la crise sanitaire et la levée des confinements dans les principaux pays occidentaux, c’est paradoxalement, et là aussi de façon inattendue, la reprise de l’économie qui a révélé les fragilités et l’impéritie du système.Tout d’un coup, les matières premières, les machines-outils, les composants sont venus à manquer, et leurs prix se sont envolés. D’autant que les chaînes logistiques, notamment celles reliant l’Asie à l’Occident, ont elles aussi été affectées – par les embouteillages de produits, les confinements à répétition dans les grandes villes côtières de Chine en application de la doctrine du « zéro Covid », la demande non satisfaite en conteneurs et cargos porte-conteneurs.

Le prix du conteneur, négocié jour après jour, s’est ainsi démultiplié entre la fin 2019 et la mi-2022, avant que la bulle ne se dégonfle en raison d’un fort recul des exportations chinoises. Les compagnies de fret maritime ont néanmoins décuplé leurs profits au cours de cette période. Le français CMA-CGM a réalisé 17,9 milliards de bénéfice net en 2021 et 14,8 milliards au premier semestre 2022. Le transport aérien a également subi un « goulet d’étranglement », mais pour d’autres raisons : si les compagnies aériennes ont dû supprimer des millions de vols dans le monde, c’est parce qu’elles se sont retrouvées (comme les entreprises aéroportuaires) en manque de personnel après avoir sabré dans leurs effectifs durant le confinement, et ensuite refusé d’embaucher à des salaires à peu près convenables.

Le secteur des puces électroniques (« chips ») et de leurs composants de base, les semi-conducteurs, également touché par les pénuries et de fortes hausses de prix, est devenu un champ de préoccupation et de compétition inter-étatique. Essentiel pour la plupart des industries « stratégiques », de l’automobile aux armes de guerre, en passant par les communications ou l’intelligence artificielle, sa production est aujourd’hui concentrée en Chine (qui fabrique 50 % des puces utilisées dans l’industrie mondiale) et dans le sud-est asiatique (principalement Taïwan et la Corée du Sud, leaders dans les semi-conducteurs).

Les États-Unis comme l’Union européenne (UE) ont décidé de réagir afin de réduire, si ce n’est inverser, leur dépendance technologique et de retrouver sur ce plan une certaine « souveraineté ». Le Chips Act promulgué par Biden en août dernier prévoit d’engager des dépenses fédérales de plus de 52 milliards de dollars (presque deux fois le montant des livraisons US d’armes à l’Ukraine, déjà effectuées ou déjà programmées et à venir), dans des actions de recherche et développement ainsi qu’en subventions pour des relocalisations ou créations d’entreprises sur le sol étasunien. Dans le même temps, Washington a imposé à la Chine des restrictions dans son accès aux semi-conducteurs les plus avancés. Un « Chips Act européen », présenté en février par la Commission européenne et d’une ampleur moindre (43 milliards d’euros « entre investissements publics et privés »), devrait être soumis prochainement au vote du parlement de l’UE.

Les premières conséquences économiques de la guerre

La décision de Vladimir Poutine d’envahir l’ex-colonie ukrainienne de l’empire russe, dans l’espoir de conforter ou restaurer son pays dans un statut de grande puissance, aura des conséquences de tout type, au-delà des morts et destructions déjà enregistrées. Au plan économique, on en a cependant vite mesuré les premiers effets.La guerre de Poutine et les sanctions occidentales ont renchéri spectaculairement les prix de l’énergie.

Le plus évident est l’envolée phénoménale qu’ont connue les cours mondiaux du gaz : quand le mégawattheure évoluait autour de 50 euros début février 2022, il a atteint 350 euros au mois d’août, soit plus 700 % ; depuis, sur un marché ultra-volatil, il a reflué et se situe actuellement autour de 120 euros, soit une hausse de quand même 140 % par rapport au prix de l’avant-guerre. Et l’électricité suit puisque, depuis une directive européenne de 1996, ses prix sont en grande partie indexés sur ceux du gaz (l’électricité était principalement produite, à l’époque, dans des centrales thermiques à gaz). La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, a reconnu la nécessité de réviser ce texte, mais le gouvernement de son propre pays (allemand) rechigne et on n’attend pas une éventuelle désindexation avant des mois, dans le meilleur des cas.

L’Allemagne et, dans une moindre mesure, l’Italie, sont les deux économies de l’UE à conserver une base industrielle forte. C’est pourquoi elles se trouvent aujourd’hui spécialement touchées par la crise énergétique et l’inflation que celle-ci entraîne. Le capitalisme d’outre-Rhin est en première ligne, avec son industrie organisée depuis plus de deux décennies, dans le cadre d’accords mutuellement profitables passés avec Gazprom et le gouvernement de Poutine, sur la base du « gaz russe pas cher » (mais aussi de son pétrole et son charbon). À cette dépendance s’ajoute le ralentissement de la croissance en Chine, son premier partenaire économique, qui risque d’affecter sérieusement les exportations allemandes de machines-outils et de produits finis. C’est pour faire face à ces difficultés que le gouvernement de Berlin vient d’adopter un plan massif (200 milliards d’euros) de soutien à son économie, avec un « bouclier énergétique » pour les entreprises, que ses partenaires européens ont considéré, sans le dire aussi ouvertement, comme un acte d’égoïsme frisant la concurrence déloyale.

Dans les semaines ayant suivi le 24 février, date de début de l’invasion,le cours du baril de pétrole avait lui aussi connu une forte hausse, atteignant près de 50 %. Depuis le début de l’été, son prix est retombé, du fait de l’anticipation par « les marchés » d’une récession et donc d’une baisse de la demande. La décision prise le 5 octobre par l’Opep+ (composée des treize pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, emmenés par l’Arabie saoudite, ainsi que de dix autres producteurs dont le principal est la Russie), de diminuer les quotas de production de deux millions de barils par jour afin de soutenir les prix, a fait enrager Biden mais n’a pas stoppé, pour l’instant, le retournement à la baisse. Aujourd’hui, sur un marché lui aussi très volatil, le prix du baril se trouve même légèrement inférieur à son niveau d’avant-guerre.

Que les prix à la pompe, contradictoirement, ne baissent pas, conserve un part de mystère. On a entendu une série d’explications « techniques », mais la raison essentielle a certainement à voir avec ce qu’en disait en septembre un spécialiste belge : « Il faut bien dissocier le prix du baril et celui des produits finis, comme l’essence et le diesel. Le premier réagit à la géopolitique. Les produits pétroliers transformés, eux, réagissent davantage à l’offre et à la demande. Or, en ce moment, depuis la fin de la crise sanitaire, la demande est soutenue pour une offre, elle, constante. » En d’autres termes, les multinationales pétrolières augmentent leurs prix pour accroître leurs profits, tout simplement parce qu’elles le peuvent – voir, chez nous, TotalÉnergies et ExxonMobil-Esso.

Une autre conséquence économique mondiale de la guerre est la forte hausse du cours des céréales, dont l’Ukraine (comme la Russie) est l’un des premiers producteurs mondiaux, qui s’est ensuite répercuté sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Depuis le début de l’année, cette inflation atteint 40 % pour le maïs, 30 % pour le blé et 20 % pour le riz. On sait que l’alimentation et l’énergie sont, avec le logement, les principaux postes de dépenses des classes populaires, qui sont les premières touchées, et beaucoup plus encore dans les pays les plus pauvres. Le soulèvement qui a renversé au mois de juillet le président du Sri Lanka s’est produit en réponse à des pénuries et à des hausses de prix et tarifs, pour partie directement liées à la crise mondiale qui a commencé.

Finalement, le« quantitative easing » produit des effets

L’assouplissement qualitatif (dit en français), utilisé après la crise financière de 2008, est une politique des banques centrales consistant à acheter massivement de la dette, en général des obligations, publiques (émises par des États, collectivités territoriales, entreprises publiques…) ou privées (émises par de grands groupes industriels et financiers). L’objectif est de désendetter ces acteurs centraux du système capitaliste afin de « rassurer » les marchés quant à leur solvabilité, ainsi que de « booster » l’économie en offrant de nouvelles opportunités de crédit, notamment à travers la faculté donnée aux bénéficiaires d’émettre de nouvelles obligations à des taux plus favorables.

Ce dernier aspect a d’autant plus fonctionné au cours de la dernière période que dans le même temps, les principales banques centrales ont maintenu des taux d’intérêt (pour les banques commerciales, mais se répercutant ensuite sur les entreprises et les particuliers) extrêmement bas, et parfois même négatifs, c’est-à-dire inférieurs à l’inflation ; en d’autres termes, à condition de disposer au départ d’une certaine somme d’argent, on pouvait même en « gagner » davantage en prenant la décision d’emprunter.

Il y a ainsi eu, à différents moments selon les pays ou régions, des injections massives de « liquidités ». À titre d’exemple, la taille du bilan de l’Eurosystème (Banque centrale européenne – BCE – ainsi que banques centrales nationales des États utilisant l’euro) est passée d’environ 1000 milliards d’euros avant la crise de 2008, à 7000 milliards aujourd’hui. La croissance économique est cependant restée faible, tout comme le niveau de l’investissement productif. Significativement, les « investissements » des patrons français ont surtout porté sur des achats de logiciels (visant notamment à « optimiser », c’est-à-dire réduire, les coûts salariaux), des opérations immobilières et des rachats d’actions destinés à en faire monter la valeur.

Le plan des banquiers centraux n’a pas fonctionné (on n’ose penser qu’il aurait trop bien fonctionné…) parce que, pour l’essentiel, les centaines et milliers de milliards déversés au profit des actionnaires et des rentiers sont allés se nicher dans la sphère financière, en servant à alimenter la spéculation et à enrichir davantage les plus riches. Partout où il y a été fait recours, le « quantitative easing » a d’ailleurs contribué à accroître significativement les écarts de patrimoine.

Cela étant, celui qui a acheté des paquets d’actions, ou des produits financiers qui en incluent, ne l’a pas fait seulement pour se constituer un bas de laine : il faut que cela « rapporte ». Dans un contexte de très faible amélioration de la productivité, d’inflation galopante et de recul des Bourses (il est vrai, à partir de niveaux très élevés), avec en plus une perspective de récession, un capitaliste qui se respecte n’hésitera pas un instant, pour autant qu’il en ait la possibilité, à augmenter ses prix.« L’excès » d’argent et la difficulté à le valoriser constitue donc un troisième facteur déclencheur de l’inflation.

Ironiquement, le plus important plan d’assouplissement qualitatif lancé par la BCE, en 2015, visait explicitement à conjurer le danger d’une déflation (!), c’est-à-dire d’une baisse des prix pouvant entraîner un recul de l’activité économique, en stimulant les prix jusqu’à l’objectif d’une inflation « raisonnable » de 2 % par an dans la zone euro. Finalement, quoique dans des proportions moins raisonnables, l’inflation a bien voulu repartir…

Confrontations entre puissances, déstabilisation mondiale

On a vu, dans ce qui précède, comment l’actuelle crise économique s’imbrique étroitement avec les rivalités et confrontations entre les principales puissances mondiales. Le document de « Stratégie nationale de sécurité » publié le 12 octobre par la Maison Blanche a l’intérêt de présenter clairement, même en usant souvent de l’euphémisme, et par-delà la suffisance autojustificative habituelle de l’impérialisme étatsunien, le point de vue et les objectifs de ce dernier.

En établissant le diagnostic, il commence par affirmer que « nous faisons face à deux défis stratégiques. Le premier est que l’ère de l’après-Guerre froide est définitivement terminée et qu’une compétition est en cours entre les principaux pouvoirs afin de façonner ce qui viendra après. (…) Le second est que, au moment où cette compétition est en cours, les gens dans le monde entier luttent pour faire face aux effets de défis partagés qui traversent les frontières – qu’il s’agisse du changement climatique, de l’insécurité alimentaire, des maladies transmissibles, du terrorisme, des pénuries d’énergie ou de l’inflation. »

« Bien que l’environnement international soit devenu plus disputé – est-il dit ensuite –, les États-Unis restent la principale puissance mondiale » et « l’idée que nous devrions nous confronter aux principaux pouvoirs autocratiques pour façonner l’ordre international bénéficie d’un large soutien, qui est bipartisan dans notre pays et s’élargit à l’extérieur. » « Les défis posés par nos rivaux sont profonds et croissants (…) Le défi stratégique le plus pressant qui s’oppose à notre vision émane de pouvoirs qui doublent une gouvernance autoritaire d’une politique étrangère révisionniste. C’est leur comportement qui pose un défi à la paix et à la stabilité internationales – en particulier en menant ou préparant des guerres d’agression, en sapant activement les processus politiques démocratiques d’autres pays, en soumettant la technologie et les chaînes d’approvisionnement à de la coercition et de la répression, et en exportant un modèle illibéral d’ordre international ».

Le document nomme alors ces « compétiteurs illibéraux ». Ils sont au nombre de deux : la Russie et la République populaire de Chine (RPC). D’autres États entrent dans la même catégorie, tels l’Iran et la Corée du Nord, mais les défis et dangers qu’ils peuvent représenter sont infiniment moins importants.

Toutefois, « la Russie et la RPC posent des défis différents. La Russie pose une menace immédiate au système international, en bafouant témérairement les lois élémentaires de l’ordre international d’aujourd’hui, comme l’a montré sa guerre brutale d’agression contre l’Ukraine. La RPC, par contraste, est le seul compétiteur ayant l’intention de reconfigurer à la fois l’ordre international et, de plus en plus, le pouvoir économique, diplomatique, militaire et technologique pour avancer vers son objectif (…) Ce document reconnaît que la RPC pose à l’Amérique le défi géopolitique le plus conséquent (…) La Russie pose une menace immédiate et continue à l’ordre de sécurité régionale en Europe ; elle constitue une source de déstabilisation et d’instabilité mondiales, mais manque des capacités globales dont dispose la RPC ».

La stratégie à suivre est donc, pour la Maison-Blanche, de « distancer (ou surpasser, «  out-competing  ») la Chine et brider la Russie » : « la RPC et la Russie s’alignent de plus en plus l’une sur l’autre mais les défis qu’elles posent sont, sous des aspects importants, différents. Nous prioriserons le fait de maintenir un avantage concurrentiel durable vis-à-vis de la RPC, tout en bridant une Russie toujours profondément dangereuse ». On comprend bien que la compétition engagée avec la Chine est générale, se mène sur tous les terrains pour une hégémonie mondiale que les États-Unis entendent conserver, alors qu’il s’agit fondamentalement, pour la Russie, de l’empêcher de nuire à « l’ordre international ». Tel est l’objectif du soutien US à l’Ukraine, que l’administration en place s’engage à poursuivre, en coopération avec les pays du G7, de l’UE et de l’OTAN, décrits sobrement comme des « alliés et partenaires ».

La vérité est que face aux États-Unis, les Européens pèsent peu. Tandis que le Royaume-Uni paraît s’enfoncer dans une crise généralisée, l’UE est fragilisée par la baisse de l’euro (qui a perdu près de 20 % de sa valeur de change face au dollar, plus que jamais « monnaie-refuge ») et se trouve à nouveau traversée par une série de contradictions, qui reflètent l’existence de situations et donc d’intérêts nationaux différents, voire divergents.

On a mentionné plus haut le plan allemand de 200 milliards en soutien à ses entreprises, décidé par surprise, sans consultation ni même information de ses « partenaires » européens. Le 20 octobre, Macron a rendu sa pièce au chancelier Scholz en annonçant, également à l’improviste, aux côtés des premiers ministres d’Espagne et du Portugal, l’abandon du projet de gazoduc Midcat – qui avait le soutien de l’Allemagne – et son remplacement par un pipeline sous-marin reliant Barcelone à Marseille pour transporter de l’hydrogène (« vert », paraît-il) et, en cas de besoin, du gaz.

Le même jour, le Conseil européen qui devait adopter une position commune face à la crise énergétique s’est conclu sur un « accord » minimal, qui représente en réalité un échec. L’Allemagne et les Pays-Bas se sont en effet opposés à la fixation d’un prix européen maximum pour les achats de gaz, demandée par la France et quatorze autres États membres de l’UE. La Commission européenne est mandatée pour préparer de nouvelles propositions…

La récession qui vient

Les perturbations des chaînes de production et d’approvisionnement, la crise énergétique et agricole avec pour conséquences les hausses de prix et l’aggravation des pénuries, impactent non seulement les salariés, pris à la gorge par l’inflation, mais aussi un certain nombre d’entreprises (avant tout TPE et PME). En France et ailleurs en Europe, de plus en plus d’entreprises décident de baisses « volontaires » de la production (pour « réduire la facture d’énergie »), avec mise au chômage partiel des salariés, tandis qu’on assiste à une augmentation du nombre des faillites et à une recrudescence des fermetures de sites.

De tels événements risquent d’autant plus de se développer que les banques centrales ont définitivement clos l’ère de « l’argent pas cher ». La Réserve fédérale US a été la première à relever ses taux et les autres banques centrales, dont la BCE, n’ont pas eu d’autre choix que de suivre le mouvement pour ne pas laisser leur monnaie se déprécier davantage vis-à-vis du dollar (puisque les obligations libellées en dollars auraient alors été mieux rémunérées que celles souscrites en euros, en yens, etc.). Dans le même temps, la hausse des taux signifie une limitation de l’accès au crédit, censé « favoriser la croissance et l’emploi ».

Dans ces conditions, on voit mal comment l’Europe – comme peut-être le monde dans son ensemble – pourrait éviter une récession. À partir de là, ce serait un saut dans l’inconnu. Car la Chine, en fort ralentissement économique et qui traverse une énorme crise immobilière (dans un secteur représentant 15 % de son PIB), ne sera plus là pour servir de « locomotive » à une éventuelle « reprise » économique mondiale, ainsi qu’elle l’avait fait après 2008 ; pour autant, d’ailleurs, qu’elle en ait la volonté, dans ce contexte marqué par sa confrontation globale accrue avec les États-Unis.

Les quinze dernières années ont en outre été marquées par une explosion de la dette globale (publique et privée), qui s’élève désormais à plus de 256 % du PIB mondial (chiffre de 2020, le dernier connu, donc avec les conséquences du Covid mais sans celles de la guerre et de l’inflation), contre 195 % en 2007. D’où des marges de manœuvre de plus en plus réduites pour les gouvernements comme pour les entreprises. La crise climatique, avec ses méga-incendies (Australie, Amérique du Nord, Europe notamment) et ses méga-inondations (comme au Pakistan puis au Nigeria, deux pays centraux d’Asie et d’Afrique), affecte nécessairement, elle aussi, l’économie. La guerre continue et va continuer en Ukraine, sauf retrait des troupes russes, à court terme très improbable, et pourrait y compris s’étendre. Le système financier et les Bourses, aux actions toujours surévaluées, ne sont pas non plus à l’abri – qui peut exclure a priori que le krach des crypto-monnaies annonce un ébranlement plus général ?

Dans un tel scénario, les capacités de résistance et de réaction des travailleurs et de leurs organisations seront mises à rude épreuve. En premier lieu, parce qu’il leur faudra combiner le combat pour les salaires à celui contre les licenciements et le chômage. Mais aussi parce que la crise est si générale qu’une réponse efficace devra nécessairement prendre en compte tous ses aspects dans leur globalité – socio-économiques, politiques, écologistes et autres. La convergence anticapitaliste de tous les fronts de lutte devient une nécessité urgente. De l’ouvrage en perspective pour toutes celles et tous ceux qui s’y mettront.

Marinus van Reymerswaele (1490-1646), « Le changeur et sa femme » (1539), Madrid, Musée du Prado

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