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Politique

26 mai

La gauche réformiste aux européennes : entre la double impasse de l’européisme et du souverainisme

Eclatée, la gauche réformiste oscille dans ces élections entre européisme et souverainisme. Deux positions limitées qui ne remettent pas en cause la continuité du capitalisme.

vendredi 24 mai

Dans cette campagne européenne, les questions nationales auront rapidement pris l’ascendant dans les débats, au point de transformer très vite l’échéance en un référendum pro ou anti-Macron que symbolise parfaitement le duel RN-LREM mis en avant ces derniers jours.

Malgré tout, plusieurs tendances se sont nettement dégagées concernant les questions européennes, entre volonté d’approfondissement de l’intégration européenne, défense d’une « Europe des Nations » visant à favoriser la coopération entre des Etats forts, transformation de l’UE ou encore « Frexit ».

Au sein de la gauche réformiste, marquée à nouveau par l’éclatement, deux tendances majoritaires se dégagent. La première entend approfondir l’intégration européenne en « assainissant » ce cadre pour en limiter les dérives libérales. La deuxième prend acte de l’échec d’une Union Européenne fondée sur des bases néo-libérales et propose d’en transformer la logique même.

Les illusions de la réforme de l’UE du côté des sociaux-libéraux

Pour la majorité des organisations, c’est la réforme de l’Union Européenne dans le sens de sa « démocratisation » qui prime. Génération.s, EELV ou Envie d’Europe incarnent avec force une telle perspective, qui s’intègre dans une perspective politique située entre la social-démocratie et le social-libéralisme. L’objectif pour ces organisations est en effet de capter un électorat de centre-gauche déçu du macronisme, mais frileux vis-à-vis des positions de LFI jugées trop radicales.

Afin de se délimiter du parti au gouvernement, et ce malgré le caractère Macron-compatible d’un candidat comme Glucksmann ou même d’une organisation comme EELV - qui a fourni à en marche le numéro 2 de sa liste, Canfin, ainsi qu’un ancien dirigeant, Pascal Durand -, toutes les organisations de gauche n’hésitent ainsi pas à fustiger le « libéralisme », tout en mettant en avant leur foi dans le projet européen.

Pointant du doigt la bureaucratisation de Bruxelles et la déconnexion entre l’UE et les citoyens, ils veulent en effet approfondir l’intégration « démocratique » de l’UE en étendant les pouvoirs du Parlement pour lui donner l’initiative législative (EELV, Envie d’Europe) ou en réformant les traités via des assemblées constituantes (Génération.s).

Ces listes revendiquent ainsi haut et fort le mythe d’une Union Européenne qui aurait été conçue comme un projet politique au service de la paix. Face aux déviations de l’UE, il conviendrait de retrouver cette impulsion politique initiale, en créant par exemple une « nationalité européenne » (Génération.s), et en luttant contre les mesures qui briment le potentiel progressiste de l’UE, en sortant par exemple les investissements liés à la transition écologique du calcul de la règle des 3% (Envie d’Europe).

Le manifeste de DiEM25, le mouvement européen de Varoufakis auquel appartient Génération.s est une incarnation parfaite du discours dominant de ce côté de la gauche :

« Dans les décennies d’après-guerre où a été construite l’Union européenne, les cultures nationales ont été revitalisées dans un esprit d’internationalisme, d’effacement des frontières, de prospérité partagée et de hausse des niveaux de vie qui a rapproché les Européens. Mais l’œuf du serpent était au cœur du processus d’intégration.

Économiquement, l’Union européenne à sa naissance était un cartel de l’industrie lourde (plus tard élargi à des agriculteurs), bien décidé à fixer des prix et à redistribuer des profits d’oligopole à travers sa bureaucratie bruxelloise. (…) Patiemment, méthodiquement, un processus de dépolitisation de la prise de décision s’est mis en place. Il s’est traduit par un effort asséchant mais continu pour ôter le Démos de la démocratie et habiller toute décision d’un fatalisme pseudo-technocratique ambiant. »

Si la responsabilité des « lobbies » comme de la bureaucratie bruxelloise est ainsi souvent pointée du doigt, c’est pour les désigner comme une dérive qui empêcherait l’UE de réaliser son essence progressiste. Pourtant, le récit que propagent les candidats de cette tendance apparaît comme fondamentalement fantasmé au regard de l’histoire de l’UE.

Si les prémisses de l’UE qui apparaissent au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale avec la mise en place de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) en 1951 visent en partie à nouer des coopérations qui permettront d’éviter la balkanisation du continent, sa dynamique est d’emblée marquée par le projet de construire un grand marché unique. Ce dernier, impulsé sous la tutelle des Etats-Unis, doit favoriser le développement et l’ouverture économique de l’Europe pour mieux faire contrepoids au Bloc de l’Est et constituer un débouché pour la production américaine.

Par la suite, l’Union Européenne s’émancipe en partie de l’influence étasunienne. Ce vaste marché unique - qui émerge progressivement à partir du Traité de Rome de 1957 et se développe réellement avec l’Acte Unique en 1987 puis le Traité de Maastricht en 1992 après le coup d’arrêt des années 1970 – ainsi que les institutions qui l’encadrent, permettent alors aux puissances européennes de former un bloc impérialiste relativement autonome.

Depuis, l’Union Européenne a ainsi servi la volonté des pays centraux européens, en particulier la France et l’Allemagne, de se maintenir comme puissances, tout en permettant d’accélérer les réformes néo-libérales dans de nombreux pays, dont certains comme la Grèce ont payé au prix fort la politique imposée par la Troïka, mais aussi d’étendre la pénétration capitaliste, à l’image de l’intégration des PECO en 2004.

Les organisations qui, comme les membres du mouvement politique DiEM25, emmené par Yanis Varoufakis, mais aussi Podemos en Espagne, prétendent simplement « réformer » et « démocratiser » l’UE, en luttant contre ses dérives bureaucratiques et ses lobbies, nourrissent ainsi des illusions profondes quant à la réalité de l’UE.

Le souverainisme de gauche

Face à ces candidats qui voudraient réformer l’UE, et dont ils partagent certaines positions, les listes du PCF ou de la France Insoumise affichent quant à eux une critique apparemment plus radicale de l’UE, en mettant en avant une nécessaire « sortie des traités ». Derrière ce mot d’ordre LFI entend insister sur le caractère « irréformable » de l’UE et des traités sur lesquels elle est fondée.

Son caractère flou traduit autant des hésitations sur les perspectives réelles de LFI qu’une volonté de capitaliser des positions hétérogènes sur l’UE. Dans L’Opinion, Raphaël Proust cite ainsi les propos de Manuel Bompard : «  ’Notre électorat est double, partagé entre des gens très hostiles à l’Union européenne et d’autres plus sensibles à la question des solutions écologiques »’, analysait au milieu de la campagne le numéro deux de la liste insoumise, Manuel Bompard. Tout en essayant de ramener les premiers dans les urnes, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon veut donc disputer à EELV le vote des seconds, un électorat des centres-villes, critique sur la construction européenne mais hostile aux positions les plus radicales. »

Par rapport aux autres listes de gauche, le PCF et LFI défendent en outre une perspective souverainiste plus assumée, faisant de l’intervention dans l’UE un moyen au service de l’objectif de renforcer le poids international de la France. Damien Bernard résume ainsi la stratégie de LFI : « d’un côté, sortir des traités européens dans l’objectif de se défaire de la règle des 3% de déficit pour opérer une relance keynésienne de l’économie comme développé dans programme l’Avenir en Commun. De l’autre, il s’agit de consolider le poids économique de la France à l’échelle internationale (…). »

Si LFI a atténué sa revendication de sortie de l’UE au profit d’une stratégie Plan A / Plan B de plus en plus floue, elle maintient un axe et un discours souverainiste, qui s’inscrit dans la stratégie populiste défendue par l’organisation. Cette stratégie, qui est également mis en avant par Ian Brossat revendiquant le slogan « Produisons français » dans un entretien pour Le Vent se Lève, repose sur l’idée qu’il existerait un intérêt homogène de la population française, laquelle devrait retrouver une forme de « contrôle » sur sa politique dont l’aurait privé l’UE.

Une idée qui efface la responsabilité centrale du patronat français et de ses représentants politiques dans la construction de l’UE et dans le soutien aux politiques néo-libérales (ces derniers ont en effet été moteurs dans la destruction des acquis sociaux, la précarisation du travail, que ce soit en France ou dans le reste de l’UE). En outre, elle alimente l’opposition entre travailleurs français et travailleurs étrangers. Ainsi, LFI n’hésitent pas à pointer du doigt la directive travailleurs détachés. Manuel Bompard, dans un entretien pour la revue Regards fait même de son abolition une des mesures les plus utiles et urgentes : « Elle précarise chaque salarié ou artisan français puisqu’on peut désormais lui préférer un ressortissant d’un autre pays européen au droit social moins favorable. ».

Des propos qui, de pair avec l’exaltation de la puissance française, flirtent avec les idées xénophobes et ne sont pas sans générer de contradictions. Récemment, le départ d’un cadre de l’organisation pour le RN, considéré comme « la seule vraie liste souverainiste » a ainsi provoqué un malaise à LFI.

Face aux illusions des listes « européistes », les souverainistes opposent ainsi une illusion de même type portant cette fois sur le capitalisme et le rôle des bourgeoisies nationales qui seraient en dernière instance bridées par l’UE. Or, comment croire que, même en dehors de l’UE, la France se transformerait en havre de paix où les intérêts de la majorité de la population et ceux du MEDEF s’aligneraient comme par magie ? Basée sur un diagnostic a priori plus « réaliste » sur la nature de l’UE, la réponse des souverainistes idéalise ainsi un retour aux frontières nationales qui n’abolirait en rien la domination des intérêts du capital sur ceux de la population, dont l’UE n’est qu’une des expressions.

Quelle perspective à l’échelle européenne pour les révolutionnaires ?

Face au triomphe prévisible de l’extrême-droite et de la droite conservatrice européenne dimanche, la gauche réformiste reste coincée entre tropisme européiste proposant de réformer des institutions néo-libérales, et souverainisme idéalisant le cadre national et exaltant des symboles nationalistes qui peuvent faire le lit du nationalisme d’extrême-droite.

Aujourd’hui, alors qu’elle est décrite comme un espace de paix et de coopération, la réalité de l’Union Européenne est marquée par la confrontation entre l’opposition irréconciliables de différentes bourgeoisies nationales, dont les intérêts divergent d’autant plus à mesure que l’économie ralentit, mais aussi par la domination des pays centraux sur les pays périphériques, à l’image de la politique de l’Allemagne en direction des PECO ou encore du traitement de choc imposée par la Troïka à la Grèce depuis 2015.

Les tensions entre les pays autour de la politique économique à adopter, l’émergence de l’extrême-droite dans les pays d’Europe centrale mais aussi occidentale, expriment ainsi les effets d’une crise profonde du capitalisme qui met en danger la coopération économique entre les bourgeoisies européennes. Ces tensions dans l’UE rappellent ainsi l’incapacité du capitalisme à assurer un développement économique et humain harmonieux, et à unifier durablement le continent.

Pourtant, face à cette impasse, les révolutionnaires refusent tant de céder aux illusions de la gauche social-libérale, que de s’adapter au nationalisme ambiant en adoptant un programme souverainiste. De même, nous somme en radical désaccord avec tous ceux qui à l’extrême-gauche agitent la sortie de l’UE ou de l’euro comme un préalable nécessaire à tout processus révolutionnaire.

En dépit du caractère fondamentalement néo-libéral de la construction européenne, revendiquer la sortie de l’UE, comme tous ceux qui voient dans le Frexit et le retour aux frontières nationales une solution, serait une erreur. La revendication de la sortie de l’UE est en effet bâtie sur des illusions quant au caractère progressiste d’un retour au capitalisme national. En outre, elle alimente les préjugés nationalistes et l’idée d’une opposition entre les intérêts des travailleurs français et ceux d’autres pays européens.

A l’inverse, pour les militants de Révolution Permanente, seule la perspective d’une mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière dans les différents pays d’Europe et du monde peut permettre de résoudre la crise dans laquelle est enfermée le capitalisme. Une mobilisation dans laquelle les travailleurs de chaque pays devront s’opposer à leurs propres classes dominantes. Pourtant, un tel processus de renversement du système, au travers de la réappropriation par les travailleurs des moyens de production et du contrôle sur leurs vies, ne pourra s’arrêter aux frontières de chaque pays. Pour bâtir une nouvelle société, il faudra passer par l’unification progressive des différents Etats, permise par l’abolition d’un système capitaliste fondamentalement antagoniste et concurrentiel.

C’est pour cette raison que nous revendiquons la perspective des Etats-Unis socialistes d’Europe. Ce projet n’est pas une promesse de campagne, mais un horizon et un mot d’ordre. Nous croyons à la possibilité de renverser le système et d’en bâtir un nouveau sur des bases de coopération. Face à une Union Européenne qui a servi à imposer les pires traitements austéritaires à certains de ses pays membres tels que la Grèce, et qui ne vise aujourd’hui qu’à protéger les intérêts des capitalistes européens, le danger est grand de promettre une réforme de l’UE ou de fantasmer un retour à l’Etat-nation.

Contre ces deux écueils, nous pensons que la tâche principale des travailleurs français est de lutter dans un mouvement d’ensemble, une grève générale au cours de laquelle les opprimés et les exploités prendraient leurs affaires en main, s’auto-organisent, et remettant en cause le pouvoir des capitalistes et de leurs gouvernements. Or, comme le note encore Damien Bernard : « Si un tel processus aboutissait en France, amenant au pouvoir un gouvernement des travailleurs, le plus probable serait que l’Union Européenne explose ou se disloque. Il s’agirait alors de lutter pour l’extension du processus à d’autres pays, pour mettre en place les États-Unis Socialistes d’Europe, seuls à même de mettre fin aux rivalités entre les peuples d’Europe et en même temps de transformer ses relations avec le reste du monde, en reconnaissant ce qui leur est dû aux peuples victimes de siècles de pillage colonial et impérial, de domination sociale et politique. ».

C’est au nom de cet horizon que nous appelons à voter Lutte Ouvrière, seule liste à revendiquer une perspective révolutionnaire et communiste, contre les souverainistes de tous bords et les illusions réformistes.

Crédit photo : Danielle Simonnet (LFI), l’ancien secrétaire national du PCF, Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon le 15 février 2015 à Paris. (LOIC VENANCE / AFP)




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