Les rustauds sont de retour !

"La guerre des pauvres" d’Éric Vuillard, un roman en gilet jaune

Camille Münzer

"La guerre des pauvres" d’Éric Vuillard, un roman en gilet jaune

Camille Münzer

Éric Vuillard consacre son dernier livre à la « guerre des pauvres », cette révolte populaire menée par Thomas Müntzer qui a embrasé le Saint-Empire romain germanique au début du XVIe siècle. Un livre qui résonne avec le mouvement actuel des gilets jaunes.

Nous nous sommes déjà demandés dans un autre article http://www.revolutionpermanente.fr/... quels sont les points de comparaison possibles entre les révoltes des paysans pauvres, des compagnons, journaliers, des labouring poor en Angleterre au XVIIIe siècle et le mouvement des Gilets Jaunes en France. D’une certaine façon, Éric Vuillard, féru d’histoire germanique et Prix Goncourt 2017 pour L’Ordre du jour, donne aussi son point de vue sur la question dans La guerre des pauvres, un roman dont il a avancé la publication de plusieurs mois afin que sa parution résonne avec l’actualité. À travers la figure de Müntzer et la guerre des paysans du XVIe siècle allemand, il en vient à parler du mouvement des gilets jaunes.

La période est marquée par des bouleversements souterrains qui vont bientôt éclater au grand jour : les princes germaniques s’opposent à l’Empire de Charles Quint et, dans le bas-clergé, le dégoût pour le Vatican et la commercialisation des indulgences va croissant : elle va de pair avec la colère qui gronde, chez les paysans. A l’instar de Martin Luther, dont il est l’un des disciples, Müntzer « croit en une chrétienté authentique et pure ». Cette chrétienté n’est pourtant pas celle des rois ou des princes, mais celle des pauvres et des plébéiens. À Zwickau, Müntzer — lui-même issu d’une famille pauvre — trouve dans la plèbe faite de tisserands, de mineurs, de paysans et de leurs familles, un écho à ses sermons : « On avait du mal à comprendre, écrit Vuillard, pourquoi Dieu, le dieu des mendiants, crucifié entre deux voleurs, avait tant besoin d’éclat, pourquoi ses ministres avaient besoin de tellement de luxe, on éprouvait parfois une gêne ».

Plus tard, installé à Allstedt, Müntzer prêche en langue vulgaire, en allemand, et non plus en latin, et se fait ses premiers ennemis parmi les princes. Il leur adresse alors une menace inspirée de l’Évangile : tous les royaumes seront détruits, sauf un, le Royaume de Dieu. C’est que, loin de professer la soumission et d’inviter les pauvres à persévérer dans leur condition, Müntzer appelle à la violence contre les souverains impies, et quand bien même ces derniers en appellent à embrasser également la religion réformée, dans leur affrontement avec l’Empire. Mais qu’y a-t-il de commun entre un prince-électeur de Saxe ou de Bavière et un pauvre hère et sa famille ? Si tous se diront protestants, Gilets Jaunes, dans un sens, contre le pouvoir, reste le fossé incommensurable entre les puissants et les dominés.

Pour Vuillard, la guerre que Müntzer mène contre les princes est le soulèvement de l’homme ordinaire, celui des paysans et des ouvriers : « Il parlait d’un monde sans privilèges, sans propriété, sans État. Il excitait avec une force contre l’oppression ». Le cri de ralliement de ses armées n’était rien d’autre que omnia sunt communia, « tout est commun », ou « tout est à tous » (expression que l’on retrouvera taguée sur le Baptistère Saint-Jean de la ville à Poitiers en 2010, et qui est devenu aussi un cri de ralliement du mouvement autonome en France).

En outre, pour Vuillard, la guerre religieuse que mène Müntzer contre la Réforme et contre Luther qui se range, lui, du côté des princes et du pouvoir, n’est rien d’autre qu’une guerre sociale : « Les querelles sur l’au-delà portent en réalité sur les choses de ce monde. C’est là tout l’effet qu’ont encore sur nous ces théologies agressives. (…) La plèbe se cabre. Aux paysans le foin ! aux ouvriers le charbon ! aux terrassiers la poussière ! aux vagabonds la pièce ! et à nous les mots ! Les mots, qui sont une autre convulsion des choses ».

L’épopée de Müntzer est courte. Elle finit le 25 mai 1525, à 35 ans, lorsqu’il est décapité à Mühlhausen. La « révolte des rustauds, ou « guerre des paysans », qui a commencé en 1524, se poursuivra encore, par syncopes, jusqu’en 1526. La bataille de Frankenhausen, en mai 1525, est la dernière que Müntzer livre contre les princes : plus de 6 000 hommes sont tués par une armée de mercenaires équipée de cannons. Selon Engels, dans l’essai qu’il consacre à la Guerre des paysans, l’écrasement des paysans n’a pas aggravé leur condition : « On ne pouvait pas leur prendre davantage ». Pourtant, la guerre des pauvres menée par Müntzer pour l’instauration sur terre du Royaume de Dieu, était, selon Engels, une « anticipation géniale des conditions d’émancipation des éléments prolétariens en germe parmi ces plébéiens ». En quelque sorte, l’histoire de Thomas Müntzer est celle de tous les autres révoltés qui se sont érigés contre la misère et l’absolutisme au nom d’un idéal qu’ils n’appelaient, qu’ils ne pouvaient pas encore appeler « communisme ».

À la fin de son court roman, Vuillard veut faire taire la « voix de l’ordre », celle des légendes qui veulent que Müntzer ait tout renié et demandé grâce à ses bourreaux avant de mourir. « Je n’en crois rien », conclut-il. Raconter l’histoire de Müntzer aujourd’hui peut étonner. Après tout, le rebelle meurt de la main des puissants sans avoir fait advenir le Royaume de Dieu. Mais, Vuillard rappelle qu’il n’a pas pour but d’en faire un martyr : « Le martyr est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire ».

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