Document international

La guerre en Ukraine et l’accélération des tendances aux crises, guerres et révolutions

Comité de Rédaction

La guerre en Ukraine et l’accélération des tendances aux crises, guerres et révolutions

Comité de Rédaction

La guerre en Ukraine a exacerbé les tensions géopolitiques entre les principaux pôles du système mondial, tout en ouvrant la perspective d’une grave crise économique. Des éléments qui accélèrent les tensions et la crise des régimes et laissent présager de nouvelles explosions de la lutte des classes. Un texte soumis au Congrès de fondation d’une nouvelle organisation révolutionnaire les 16, 17 et 18 décembre prochains.

Les 16, 17 et 18 décembre prochains se tient le congrès de fondation d’une nouvelle organisation révolutionnaire en France, impulsé par Révolution Permanente. Dans ce cadre, plusieurs documents ont été élaborés et soumis à la discussion dans les assemblées préparatoires qui ont réuni près de 400 personnes. Ils pourront être amendés dans le Congrès où ils seront soumis au vote. Ce texte constitue le document international.

La crise de l’équilibre capitaliste

Début juin, dans le document pour la discussion internationale du 19e congrès du Parti des Travailleurs Socialistes, Claudia Cinatti, sa rédactrice, déclarait que : « La guerre en Ukraine confirme qu’avec la crise capitaliste de 2008, qui a mis fin à l’hégémonie néolibérale prolongée, aggravée par la pandémie et la crise écologique, s’est ouverte une période dans laquelle les tendances profondes de l’époque impérialiste – tendances aux guerres, crises et révolutions -sont à nouveau à l’ordre du jour. Dans les années 1920, Trotsky a analysé les perspectives de la situation internationale en termes d’« équilibre capitaliste », un concept dynamique qui est né de la prise en compte de la situation internationale comme une totalité, une relation dialectique entre l’économie, la géopolitique et la lutte des classes, afin de comprendre les tendances profondes qui pourraient rompre cet équilibre instable [1]. Reprenant ces définitions de Trotsky, les conséquences stratégiques de la guerre d’Ukraine indiquent que, pour le moins, nous sommes confrontés à une détérioration significative de « l’équilibre capitaliste », ce qui signifie que les marges de développement évolutif sont réduites et que les crises, le militarisme des grandes puissances, ainsi que les tendances à la révolution et à la contre-révolution, sont inscrites dans la logique de la situation. La guerre de la Russie contre l’Ukraine/OTAN est le centre de gravité de la situation internationale et le restera pour la période à venir ».

Elle indiquait également que : « malgré ce degré d’indétermination important, il est clair qu’il s’agit d’un conflit à dimension stratégique qui a déjà entraîné des réalignements géopolitiques et des tournants d’importance historique, comme le réarmement de l’Allemagne ou l’abandon de la neutralité par la Suède et la Finlande, qui ont demandé leur intégration à l’alliance atlantique dirigée par États-Unis. À court terme, l’administration de Joe Biden capitalise sur la guerre en Ukraine, utilisant l’invasion russe pour reconstruire l’hégémonie américaine sur les puissances de l’Union européenne, tout en gardant un œil sur son différend avec la Chine, qui est le principal défi pour le leadership américain. […] Mais au-delà de l’« Occident », la guerre a également révélé les limites du leadership américain. Les États-Unis n’ont pas été en mesure d’amener d’autres alliés importants tels que l’Inde, le Mexique et le Brésil à s’aligner automatiquement, y compris des alliés stratégiques comme Israël, qui, pour diverses raisons, se sont abstenus lors de votes contre la Russie aux Nations unies. En bref, à court terme, la guerre en Ukraine a permis de renforcer le leadership américain, qui avait été affaibli par son retrait chaotique d’Afghanistan et les années de présidence de Donald Trump, mais elle ne suffit pas en soi à inverser le déclin de l’hégémonie américaine et à fonder un "nouvel ordre mondial dirigé par l’impérialisme américain" comme le revendique Biden » [2].

Depuis la rédaction de ce document, non seulement la guerre en Ukraine s’est poursuivie, mais la perspective inquiétante de l’utilisation d’armes nucléaires est devenue de plus en plus présente dans le conflit. La visite de Nancy Pelosi à Taïwan et la réponse de la Chine ont également mis en évidence les risques liés au conflit géopolitique entre les États-Unis et la Chine. À plus court terme, il se confirme que l’inflation, qui touche l’ensemble de la planète, constitue un phénomène nouveau qui n’est pas conjoncturel. Elle reflète un déséquilibre et un changement significatif de l’économie mondiale, ouvrant la perspective immédiate d’une récession de l’économie internationale en 2023, voire plus tôt dans plusieurs grandes économies, qui s’ajoute et vient alimenter de fortes tensions géopolitiques, notamment la guerre ouverte en Ukraine.

La crise structurelle dans laquelle entre l’économie capitaliste peut accélérer le facteur encore le plus arriéré de la situation, à savoir la lutte des classes. Comme le dit Trotsky dans le rapport déjà cité : « la lutte des classes devient inévitablement de plus en plus aiguë, par suite de la réduction des revenus nationaux. C’est là que se trouve le nœud de la question. Plus la base matérielle deviendra restreinte, plus la lutte entre les classes et les groupements différents pour le partage des revenus nationaux sera acharnée. Il ne faut jamais oublier cette circonstance. Si l’Europe, par rapport à ses richesses nationales, a reculé de 30 ans, cela ne veut nullement dire qu’elle ait rajeuni de 30 ans. Au contraire, elle est devenue plus pauvre, comme si elle était de 30 ans plus jeune, mais, du point de vue de la lutte des classes, elle a vieilli de 300 ans. C’est ainsi que se présentent les rapports entre le prolétariat et la bourgeoisie. (souligné par nous) » Cette dynamique a déjà commencé et va s’accentuer sur le continent le plus directement touché par la crise, à savoir l’Europe, où des pays comme l’Allemagne, qui jusqu’à hier et même lors des crises précédentes était un pôle de stabilité, s’acheminent selon toutes les prévisions vers une longue phase de déclin.

À propos du caractère de la guerre

Toujours dans le document du PTS, Claudia Cinatti note : « avant de développer les éléments d’analyse, il semble important de revenir sur le caractère de la guerre. Il s’agit en effet d’une question complexe qui a divisé la gauche au niveau international et qui a ouvert un débat programmatique et stratégique fondamental.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a un caractère profondément réactionnaire. Il s’agit d’une action typique de l’« impérialisme militaire » même si, en raison de l’ampleur de son économie et de son rôle dans le système mondial, la Russie n’est pas une puissance impérialiste. Cette invasion et cette guerre s’inscrivent dans le contexte géopolitique et historique d’une politique étatsunienne hostile à l’égard de la Russie, qui s’exprime par l’expansion de l’OTAN vers l’est, et en particulier par la relation établie entre les États-Unis (et l’UE) et l’Ukraine après le soulèvement de Maïdan en 2014, sans laquelle elle ne peut être comprise.

Historiquement, la politique étrangère de l’impérialisme américain était guidée par l’objectif d’empêcher l’émergence d’une puissance hostile qui pourrait lui disputer le leadership mondial. Cette politique avait deux objectifs centraux : premièrement, empêcher une alliance entre l’Europe (en particulier l’Allemagne) et la Russie. En ce sens, l’OTAN est le bras militaire de l’hégémonie américaine en Europe. Le deuxième objectif était d’empêcher la formation d’un bloc entre la Russie (et précédemment l’URSS) et la Chine. Cette politique s’est matérialisée par le pacte Nixon-Mao en 1972, qui a été très important pour le déroulement de la guerre du Vietnam.

Avec ces objectifs en tête, les États-Unis ont poursuivi, après la fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union soviétique, une politique d’encerclement de la Russie par l’expansion de l’OTAN. Celle-ci a multiplié son nombre de membres par deux, incluant un grand nombre des anciennes républiques soviétiques. Cette hostilité s’est accrue avec l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000 et inclut la promotion par Washington de mouvements s’opposant aux gouvernements favorables au Kremlin afin de les remplacer par des gouvernements pro-occidentaux, connus sous le nom de « révolutions colorées » (Ukraine 2004-2014, Géorgie, etc.).

Dans son livre Le grand Échiquier (1997), Zbigniew Brzezinski, l’un des architectes de la politique étrangère américaine, affirmait que la capacité des États-Unis à exercer leur domination dépendait de la prévention de l’émergence d’une « puissance eurasienne dominante ». Dans cette stratégie, l’Ukraine était un acteur clé de l’« endiguement » de la Russie. La politique de Brzezinski en 2014 était en ce sens d’armer l’Ukraine, mais sans la faire entrer dans l’OTAN.

Pour freiner la montée en puissance de la Chine, Obama a lancé ce qu’il a appelé le « pivot vers l’Asie », qui consistait à renforcer la présence militaire américaine dans la région indo-pacifique (c’est-à-dire dans le voisinage maritime de la Chine) et à établir des alliances de sécurité et des traités commerciaux avec les voisins asiatiques pour isoler la Chine. Trump a approfondi cette ligne anti-chinoise, lançant une guerre commerciale contre Pékin qui se poursuit en grande partie sous la présidence Biden.

Depuis 2017, la principale hypothèse de sécurité nationale pour l’État américain est la rivalité avec la Chine et la Russie (et accessoirement l’Iran), qu’il qualifie de « puissances révisionnistes ». Pour les États-Unis, il s’agit de puissances qui cherchent à saper « l’ordre libéral » dirigé par les États-Unis sans aller jusqu’à la confrontation directe.

La dynamique de la guerre en Ukraine, et en particulier les premières difficultés de l’armée russe, ont conduit les États-Unis à la percevoir comme une opportunité stratégique d’affaiblir la Russie, de mettre l’UE sous leur commandement en revitalisant l’OTAN, et de se positionner dans le conflit avec la Chine en alignant ses alliés dans cette lutte pour l’hégémonie.

C’est pourquoi, bien que du point de vue de l’action militaire, il soit resté strictement limité au territoire ukrainien (c’est-à-dire que nous ne sommes pas confrontés à une « troisième guerre mondiale » comme certains le disent), il s’agit d’un conflit de dimension internationale. Tant les États-Unis que les autres puissances européennes n’interviennent pas directement sur le terrain – il n’y a pas de guerre entre la Russie et l’OTAN – mais, sans franchir la « ligne rouge » de la confrontation militaire directe, l’impérialisme américain, par le biais de l’OTAN, joue un rôle de leadership politico-militaire du côté ukrainien en suivant ses propres intérêts : affaiblir la Russie et aligner ses alliés dans son conflit avec la Chine. Cela signifie que la guerre comporte des éléments de « guerre par procuration ». Outre l’armement de l’Ukraine, l’autre outil de « guerre » des États-Unis et de l’UE réside dans les sanctions économiques contre la Russie, qui visent à étouffer l’économie russe et à acculer le régime de Poutine, mais qui, comme nous le verrons plus loin, sont une arme à double tranchant.

À partir de cette position indépendante et anti-impérialiste, contre l’invasion russe et contre l’OTAN, nous avons polémiqué à la fois avec le secteur de la gauche « campiste », aligné sur la Russie (et la Chine) en raison de ses contradictions avec l’impérialisme américain, et avec le secteur de la gauche « libérale » qui considère que l’on se trouve face à une « guerre de libération nationale », sans voir que les États-Unis et les puissances impérialistes dans leur ensemble agissent derrière le gouvernement de Zelensky et que, par conséquent, sa victoire renforcerait l’impérialisme. (…)

Contrairement à d’autres guerres qui avaient clairement un caractère impérialiste, comme la guerre en Irak, cette fois-ci aucun mouvement anti-guerre n’a émergé et les gouvernements occidentaux ont obtenu un consensus pour l’ingérence de l’OTAN, déguisé sous des arguments humanitaires et de défense de l’Ukraine. L’alignement d’une grande partie de la gauche sur la politique impérialiste – y compris les livraisons d’armes et les sanctions de l’OTAN – a joué contre l’émergence d’un pôle indépendant au-delà de quelques petites actions d’avant-garde. »

Nous n’avons pas grand-chose à ajouter à ces définitions sur le caractère de la guerre, et encore moins à la politique et au programme des révolutionnaires dans la guerre, qui conservent toute leur vitalité. On peut même dire que la guerre prend de plus en plus le caractère d’une guerre par procuration, illustrée non seulement par l’énorme quantité d’armes « occidentales » livrées à l’Ukraine, mais aussi par un saut dans l’interventionnisme de l’OTAN. En particulier, la décision du président Biden, en juin, de fournir à l’Ukraine des systèmes de missiles d’artillerie à haute mobilité (HIMARS), ainsi que d’autres armes lourdes livrées par les alliés, telles que les canons antiaériens allemands Gepard, constitue un tournant.

Ces roquettes de longue portée ont permis aux Ukrainiens de cibler les dépôts de munitions et les postes de commandement russes, neutralisant la possibilité pour l’artillerie russe de tout pulvériser sur son passage en perturbant l’approvisionnement en obus. Parallèlement, la collaboration directe entre l’Ukraine et l’OTAN a fait un bond en avant : surmontant leur réticence à partager leur stratégie, les Ukrainiens ont pu utiliser des informations américaines essentielles pour identifier des cibles russes clés, tandis que les services de renseignement américains ont participé à la préparation de la « contre-offensive » de septembre.

À propos de la dynamique de la guerre et ses perspectives

Depuis septembre, nous entrons dans une troisième phase du conflit [3] où les forces ukrainiennes sont à l’offensive, regagnant une partie du terrain perdu et générant un choc important dans les rangs et l’état-major russes, auquel la partie russe répond par une mobilisation partielle des réservistes et l’utilisation de plus en plus ouverte de la menace nucléaire.

L’annonce répétée d’une contre-offensive ukrainienne à Kherson en août a stimulé le repositionnement stratégique des divisions russes au cours de l’été. De nombreuses divisions stationnées dans l’oblast de Kharkiv ont été déplacées vers le front sud, laissant imprudemment le front oriental ukrainien sans défense. Les stratèges de Kiev, aidés par les services de renseignements militaires occidentaux, ont créé une disparité numérique favorable en termes d’hommes et de moyens qui a servi de base à la reconquête rapide des territoires autour de la deuxième ville d’Ukraine. Bien que coûteuse, la reddition à Kharkiv a redonné le moral aux unités les plus éprouvées du Donbass. Ils sont passés à l’offensive en reprenant la ville de Lyman, un important centre logistique et le premier centre à tomber depuis l’annonce de l’annexion des quatre oblasts du sud-est de Kherson, Zaporijjia, Donetsk et Luhansk à la Fédération de Russie. Actuellement, le gros des troupes de Moscou est stationné dans l’oblast de Zaporijjia ; elles craignent que des troupes ukrainiennes revigorées ne brisent les lignes en visant la ville portuaire de Berdjansk sur la mer d’Azov, rompant ainsi le corridor terrestre reliant la Russie à la Crimée, établi avec difficulté dans les premiers mois du conflit. Dans ce cas, la défaite militaire ne serait pas tactique comme dans le cas de Kharkiv, mais stratégique.

Ces revers militaires russes ont poussé Poutine à appeler à une mobilisation partielle des réservistes, qui n’est pas partielle du tout (300 000 semble un chiffre plausible, alors que de fortes rumeurs indiquent qu’il ne s’agit que de la première vague, et que le nombre total pourrait être supérieur à 1 million), mais qui reste sélective et non générale. Elle est fortement concentrée dans les villages et les petites villes, où jusqu’à 10 % des hommes adultes (à l’exclusion des personnes âgées) sont touchés, tandis que les grandes villes y contribuent beaucoup moins et Moscou encore moins. Les chiffres ont tendance à être plus élevés parmi les minorités ethniques : les Tatars, les Bouriates, les Touvains et d’autres minorités ont un poids disproportionné dans le recrutement par rapport à la population slave, une sélection aux connotations clairement racistes.

Bien que cette décision ait poussé jusqu’à la limite la politique de Poutine de tenter de mener une guerre réactionnaire sans perturber la vie de la grande majorité de la population, jusqu’ici indifférente à la guerre, il continue à avancer prudemment, en essayant de ne pas se mettre à dos les groupes qui pourraient s’organiser. Les catégories directement touchées par la mobilisation sont les plus impuissantes politiquement. En même temps, les frontières sont ouvertes et le Kremlin ne veut pas acculer la population. Les étudiants des universités publiques ont bénéficié d’un sursis. Pour l’instant, une grande partie de la population s’efforce de maintenir son indifférence à la guerre en pensant qu’elle ne sera pas affectée, une réaction qui pourrait facilement changer si Poutine procède aux prochaines vagues de mobilisation.

La fuite en avant de Poutine, associée à la radicalisation des secteurs les plus belliqueux, pourrait finir par briser le pacte implicite établi entre les masses et le pouvoir, où les premières consentent à l’autocratie en échange de la stabilité après les catastrophiques et traumatisantes années 1990. C’est ce risque qui effraie la caste dirigeante parasitaire qui s’est emparée du butin de l’ex-URSS en accord avec les oligarques privés. Un réveil des masses russes face aux coûts importants de cette guerre réactionnaire pourrait rouvrir le cycle de guerres ratées et de révolutions qui a ponctué l’histoire de la Russie au début du XXe siècle.

Pour les États-Unis, les avancées ukrainiennes ont compliqué la situation de manière contradictoire. Les revers russes ont en effet rendu plus concret le dilemme suivant : comment faire en sorte que la Russie ne gagne pas en Ukraine tout en évitant de déclencher une guerre nucléaire potentiellement mondiale ? Les références au « précédent » d’Hiroshima et de Nagasaki dans le discours de Vladimir Poutine sur l’annexion des territoires partiellement occupés de l’Ukraine (Kherson, Zaporijjia, Donetsk, Luhansk) révèlent à la fois la volonté de Moscou d’envisager la solution nucléaire en dernier recours et la fatigue manifeste des troupes russes et pro-russes sur le champ de bataille, ainsi que la nécessité de proférer des menaces toujours plus grandes pour freiner l’initiative de guerre de Kiev. Pour sa part, l’invitation du président ukrainien Zelensky à mener une action militaire « préventive » contre une puissance nucléaire révèle à quel point le risque d’une transformation de l’arme atomique en arme conventionnelle est élevé et, surtout, à quel point Kiev perçoit intensément cette menace.

Les « révélations » surprenantes du New York Times sur le meurtre de la nationaliste russe Daria Dugina, pour lequel les services de renseignement américains tiennent une partie du gouvernement ukrainien pour responsable, ainsi que les remarques ultérieures de Biden sur Poutine (« je n’exclus pas de le rencontrer au G20 en Indonésie », « nous essayons de voir s’il a une issue » à la situation qu’il a créée en envahissant l’Ukraine) indiquent l’inquiétude croissante de Washington. Avec ce message explicite de ne pas porter la guerre sur le territoire de la Fédération de Russie, les États-Unis tentent de calmer les velléités de Kiev, ainsi que leurs plus fervents soutiens européens, Pologne en tête, désireux de porter un coup définitif aux Russes et à Moscou. La superpuissance a armé, entraîné et financé les Ukrainiens avec un objectif clair : la Russie doit perdre la guerre, mais Poutine ne doit pas perdre la face. Sinon, la perspective d’un Armageddon nucléaire devient soudainement réaliste. L’utilisation indifférente de l’instrument atomique dans les conflits régionaux porterait atteinte à l’ordre mondial, mettant en danger les intérêts des États-Unis.

L’attaque du pont de Kerch en Crimée présente la même dynamique que celle décrite ci-dessus. La presse américaine rapporte que les services spéciaux ukrainiens sont derrière l’attaque du plus long viaduc d’Europe (18,1 km), bien qu’aucune revendication officielle n’ait été faite. Pour Poutine, le pont qu’il a inauguré est une « ligne rouge » infranchissable. Moscou est contraint de répondre par une riposte qui, jusqu’à présent, n’est que conventionnelle mais dure : la pluie de missiles n’a épargné aucune région ukrainienne : de la capitale, Kiev, à la ville portuaire d’Odessa (la perle « russe » de la mer Noire), de la russophone Kharkiv à la plus nationaliste et centre-européenne Lviv. Cette démonstration de force exclut la bombe nucléaire, de plus en plus invoquée par les secteurs les plus radicaux de Moscou, mais cette pression oblige Poutine à étendre ses représailles habituelles. L’ampleur des représailles russes se reflète dans le fait qu’au moins trois missiles de croisière ont survolé le ciel de la petite Moldavie, constitutionnellement neutre. En même temps, elle a la fonction supplémentaire de masquer la faiblesse de la Russie, incapable de protéger de manière adéquate l’infrastructure logistique cruciale, en tentant d’afficher sa force.

L’action de représailles de la Russie laisse présager une accentuation prochaine du conflit armé. En particulier, Moscou pourrait se centrer sur deux éléments : la destruction des centrales électriques du pays attaqué et le ciblage des centres de décision. La première mesure, quelques mois avant l’arrivée de l’hiver, vise à briser la volonté de résistance de la nation envahie. Ces désagréments toucheraient principalement la population civile, qui pourrait bientôt se retrouver dans l’incapacité de chauffer les bâtiments des grandes villes en raison de l’interruption des flux de gaz russe. La seconde est d’autant plus significative que le décret présidentiel de Zelensky interdit expressément toute négociation de cessez-le-feu avec la Russie. L’existence de ponts de dialogue a jusqu’à présent empêché les ministères et les palais présidentiels d’être touchés par les offensives russes, mais cela pourrait changer.

L’impact de la guerre en Ukraine sur l’ordre mondial moribond de l’après-guerre

La guerre entre l’Ukraine et la Russie a accéléré la dislocation de ce qui restait de l’ordre mondial jusqu’au début de cette année. Toutefois, nous ne sommes pas encore entrés dans la troisième guerre mondiale, qui ne se produirait que si les grandes puissances, telles que les États-Unis, la Chine et la Russie, s’affrontaient ouvertement. Depuis le 24 février dernier, la concurrence entre celles-ci s’est cependant intensifiée. Comme le dit le document cité précédemment : « C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la nature de la guerre actuelle. Ce n’est pas qu’il n’y avait pas de guerres auparavant. Au contraire. Le triomphe américain dans la Guerre froide n’a pas ouvert une ère de « mondialisation pacifique ». En plus des guerres impérialistes en Irak et en Afghanistan (et la guerre contre le terrorisme comme stratégie), il y avait et il y a encore de multiples conflits régionaux (Yémen, Israël-Palestine-Liban) avec une intervention des grandes puissances, comme la guerre civile en Syrie. Et même des guerres terribles sur le territoire européen, comme les guerres des Balkans. Mais en général, il s’agissait de guerres asymétriques ou de conflits circonscrits. La guerre en Ukraine se démarque par sa dimension mondiale et parce qu’elle implique les deux grandes puissances nucléaires et concurrentes dans la Guerre froide. »

De son côté, Pékin n’apprécie pas l’aventure de Moscou car elle ne veut pas se heurter ouvertement à Washington, mais ne peut prendre le risque de perdre la Russie parce qu’elle se retrouverait alors encerclée par des puissances ennemies, États-Unis en tête. La Chine maintient dans l’ensemble un équilibre fragile en matière de politique étrangère, tiraillée entre ses besoins politiques de s’opposer à l’ordre mondial conçu par les États-Unis, qu’elle partage avec la Russie, et sa forte dépendance commerciale et technologique vis-à-vis de l’Occident, qui explique sa prudence sur la scène internationale. Dans le même temps, les difficultés de la Russie dans la guerre accélèrent son déclin en tant que puissance régionale (comme le montre la nouvelle avancée de l’Azerbaïdjan sur l’Arménie dans le Caucase) et permettent à la Chine de forger des alliances et de sécuriser des approvisionnements énergétiques en Asie centrale, comme l’a montré le récent sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Samarcande.

La Russie, la Chine et les États-Unis sont engagés sur l’arène internationale dans le recrutement frénétique d’alliés, qu’ils veulent déployer dans un jeu de conflits interétatiques qui se durcit de plus en plus. D’autres pays, notamment le Japon, l’Inde, la Turquie et la Pologne, utilisent ces conflits pour gagner en influence et en prestige. La tentative des États-Unis de recréer le clivage Est/Ouest datant de la Guerre Froide a une portée limitée au-delà de la scène européenne, comme l’illustre la grande ligne de fracture entre le Nord et le Sud que la guerre en Ukraine a exposée ouvertement. Pour la Chine et la Russie, il s’agit d’une occasion unique de s’implanter dans l’ancien Tiers-Monde, où l’opération américaine renforce les réflexes anti-américains et plus généralement contre l’ensemble des puissances occidentales. L’accord entre l’Arabie saoudite et la Russie pour augmenter les prix du pétrole l’illustre à merveille et est une véritable gifle pour Biden. À l’inverse, la dernière Assemblée générale des Nations unies, qui a condamné comme illégaux les référendums organisés par la Russie dans quatre régions d’Ukraine et a appelé la communauté internationale à ne pas les reconnaître, a été approuvée par 143 pays : une avancée pour les États-Unis qui s’appuie sur la position défendue par de nombreux pays de respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États.

Malgré le bond interventionniste des États-Unis sur la scène européenne, celui-ci reste limité, en raison de la profonde fracture interne qui ronge le pays depuis l’élection de Donald Trump en 2016. Sur le théâtre des opérations en Ukraine, c’est un véritable exercice d’équilibre entre la tentation de laisser l’ennemi russe se ruiner et le besoin d’éviter que le conflit ne s’aggrave au point de nécessiter une intervention directe, comme expliqué ci-dessus. Cette situation est également liée au fait que le danger chinois l’emporte sur le danger russe aux yeux des Américains. C’est pour cela que l’accord avec l’Inde, l’Australie et le Japon (Quad) pour contenir la Chine a été relié à l’OTAN, comme ce fut le cas lors du sommet de Madrid.

En ce qui concerne l’Europe, après une période de relations transatlantiques turbulentes sous l’administration précédente, la guerre a réunifié les deux parties de l’OTAN. À moyen terme, cependant, une grande incertitude plane, en raison de la situation intérieure de la seule superpuissance existante, situation qui est le talon d’Achille de la politique étasunienne actuelle. Si Donald Trump, ou tout autre républicain trumpiste, remportait l’élection présidentielle de 2024, on pourrait s’attendre à une division majeure de l’UE entre un camp pro-américain et un camp pro-autonomie. Cependant, contrairement à la présidence Trump, le consensus bipartisan contre la Chine a été consolidé.

Enfin, comme les États-Unis sont pris dans un certain nombre de scénarios, à commencer par un chaos intérieur, la guerre en Ukraine et le défi toujours plus brûlant que représente la Chine, cela laisse des brèches pour d’autres acteurs sur la scène internationale et pour de nouveaux conflits potentiels, notamment en Europe. Nous ne parlons pas de la situation dans les Balkans, une blessure qui a toujours et surtout récemment menacée de se rouvrir, mais de la montée en puissance des menaces croisées entre la Grèce et la Turquie, qui pourrait ouvrir une deuxième guerre en Europe. La Grèce est terrifiée par l’ascension géopolitique spectaculaire de la Turquie. Dans un contexte où les deux gouvernements sont relativement faibles politiquement et où il en résulte une tentative d’exacerber les sentiments nationalistes de leurs opinions publiques respectives, un conflit réactionnaire ne peut être exclu.

Vers une crise structurelle de l’économie capitaliste mondiale

La sortie de la crise capitaliste mondiale des années 1970, qui s’est exprimée par la baisse du taux de profit dans les économies des principales puissances impérialistes, n’a pas été le résultat d’une forte destruction des forces productives comme ce fut le cas lors de la Grande Dépression puis de la Seconde Guerre mondiale dans la première moitié du XXe siècle, mais d’un approfondissement et d’une intensification de ce que Marx appelait dans Le Capital les tendances contraires à la baisse tendancielle du taux de profit, qu’il considérait comme la loi principale de la production capitaliste.

En effet, différents éléments avaient permis un redressement du taux de profit et une relance de la production capitaliste après la crise d’accumulation des années 1970. On peut d’abord évoquer la faible tension géopolitique internationale, sous l’égide de l’impérialisme américain dont l’hégémonie s’est renforcée après la fin de la Guerre Froide et la victoire militaire contre l’Irak en 1991. Ensuite, l’extension du capitalisme à des régions où la loi de la valeur ne dominait pas, comme l’ex-URSS, l’Europe de l’Est et surtout la Chine, générant non seulement une expansion du marché, mais aussi une incorporation massive de nouvelles forces de travail. Celle-ci a contribué, sans en être le seul facteur, à l’internationalisation du processus de production capitaliste, qui a créé des chaînes de valeur mondiales qui ont réduit le coût du travail et des marchandises dans le monde entier et entraîné des tendances à la déflation au niveau international. Elle a également permis l’externalisation de la pollution environnementale inhérente à la production capitaliste. Enfin, on a assisté à la privatisation d’entreprises ou de secteurs qui étaient entre les mains de l’État, à la libéralisation des économies les plus arriérées de la périphérie capitaliste et – surtout – à une grande offensive contre toutes les conquêtes du monde du travail.

Les nouveaux phénomènes qui s’accumulent dans l’économie mondiale – dont la hausse de l’inflation est la manifestation la plus visible et sans précédent depuis des décennies – sont loin d’indiquer une crise conjoncturelle liée uniquement à des phénomènes spécifiques comme la guerre ou la pandémie. Au contraire, ils attestent probablement un renversement de ces tendances contraires qui ont permis le cycle néolibéral, mais n’ont pas pu résoudre les causes profondes de la stagnation croissante de l’économie capitaliste mondiale dominée depuis des décennies par une baisse de la productivité. Comme l’explique l’économiste marxiste Michael Roberts : « La clé d’une croissance soutenue du PIB réel à long terme est une productivité du travail élevée et croissante. Mais la hausse de la productivité a ralenti pour tendre vers zéro dans les grandes économies depuis plus de deux décennies et en particulier dans la longue dépression qui a suivi 2010. Aux États-Unis, elle est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis 40 ans. La crise de la productivité est due à deux facteurs : premièrement, le ralentissement de la hausse de l’investissement dans les secteurs productifs (qui créent de la valeur) par rapport aux secteurs improductifs (comme les marchés financiers, l’immobilier et les dépenses militaires). En pourcentage du PIB, l’investissement productif américain n’a cessé de chuter, qu’il s’agisse de l’investissement civil privé net ou de l’investissement public. Deuxièmement, ce déclin de l’investissement productif s’explique par la baisse à long terme de la rentabilité de l’investissement productif par rapport à l’investissement dans les actifs financiers et l’immobilier. La rentabilité des investissements dans les principaux secteurs créateurs de valeur est proche des niveaux les plus bas enregistrés après 1945. »

La crise de 2008/9 avait déjà montré les limites et les vulnérabilités du cycle néolibéral. Mais le soutien économique très important et prolongé des banques centrales et des gouvernements - en particulier en Amérique du Nord, en Europe occidentale et au Japon - a empêché une destruction importante de capital dans les secteurs industriel, financier ou commercial, tandis qu’il y a eu une absence significative de destruction de capital fictif. Au contraire, ce dernier a continué à croître très fortement, grâce aux politiques de « quantitative easing » qui fournissent un flux permanent de liquidités aux banques, en particulier, et aux marchés financiers, en général. Aujourd’hui, toutes ces mesures passées réduisent la marge de manœuvre des politiques interventionnistes des banques centrales, tout en pesant lourd sur une économie mondiale de plus en plus affaiblie.

Ainsi, si le cycle néolibéral s’était déjà essoufflé depuis la crise de 2008/9, ces interventions étatiques massives et le rôle de la Chine comme moteur de l’économie mondiale au début de la dernière décennie ont permis que se poursuive la mondialisation néolibérale – même si la perte de soutien politique à ce modèle s’aggravait profondément, comme le montre de la façon la plus radicale le trumpisme aux États-Unis (pour citer le nouveau phénomène politique le plus important) et l’augmentation des tensions géopolitiques et protectionnistes et de guerre commerciale - avec une croissance en grande partie artificielle grâce à des taux d’intérêt très bas qui a conduit à la crise d’accumulation dans laquelle nous entrons aujourd’hui. Il s’agira d’une longue période de déstabilisation, qui n’exclut pas des reprises partielles et des crises cycliques plus aiguës, mais dans un cadre de crise accélérée, dans laquelle le système capitaliste mondial est plus vulnérable, et ce jusqu’à ce qu’il trouve une issue, même partielle, à l’aggravation de ses contradictions. Celle-ci dépendra en fin de compte de la lutte des classes, comme ce fut le cas avec la victoire du néolibéralisme après la défaite/déviation des processus révolutionnaires de la fin des années 60 et des années 70, ainsi qu’avec la restauration capitaliste dans l’ex-URSS, en Europe de l’Est, en Chine et au Vietnam.

Dans l’immédiat, la perspective d’une récession mondiale se précise. Face à la hausse de l’inflation, nous assistons à un resserrement de la politique monétaire d’une ampleur sans précédent : si les hausses de taux d’intérêt ne sont pas aussi brutales que celles décidées par Paul Volcker en tant que président de la Fed après 1979, celles d’aujourd’hui concernent beaucoup plus de banques centrales. Or, en raison des changements structurels du côté de l’offre, il est peu probable qu’elles parviennent à juguler l’inflation tout en risquant d’aggraver les tendances à la dépression (la hausse des coûts d’emprunt pourrait faire s’effondrer les marchés immobiliers, mettre en faillite des entreprises et des États, et mettre au chômage des centaines de millions de personnes à travers le monde). Cela signifie que les grandes économies pourraient entrer dans une période de stagflation jamais vue depuis la fin des années 1970, avec des taux d’inflation qui restent élevés mais une production qui stagne.

De son côté, la flambée du dollar fait des ravages sur toutes les monnaies, pas seulement celles des pays semi-coloniaux. Le yen est à son plus bas niveau depuis 24 ans, l’euro touche son plus bas niveau depuis 20 ans et la livre sterling frôle la parité avec le dollar, ce qui ne fait qu’aggraver le coût de ses importations, surtout à une heure où les prix du gaz, du pétrole et des denrées alimentaires sont élevés, ce qui a provoqué une panique financière sur les marchés début octobre. Pour sa part, le yuan, malgré l’excédent commercial record de la Chine, subit une forte pression à la dévaluation par rapport à la monnaie américaine, ce qui ravive les craintes de fuite des capitaux, à un moment où les préoccupations croissantes concernant la dette et l’effet de levier sont de mauvais augure pour la Chine et le reste de l’Asie. Mais comme un boomerang, la hausse du dollar pourrait également nuire aux bénéfices des entreprises américaines ayant d’importantes activités à l’étranger.

À plus long terme, la situation mondiale pourrait être pire que dans les années 1970, la décennie qui a marqué la fin du boom de l’après-guerre, du moins dans les pays centraux. Même à cette époque lointaine d’un point de vue économique, la dette avait peu augmenté. Seuls les pays semi-coloniaux avaient un endettement considérable. La hausse des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine a été catastrophique pour eux. Dans les années qui ont suivi, il y a eu plus d’une centaine de restructurations de la dette. En Amérique latine, s’est développé ce que l’on appelle la « décennie perdue ». Aujourd’hui, la dette est devenue colossale. En 1970, la dette globale s’élevait à 100 % du PIB mondial. En 2020, elle était de 250 %, soit une multiplication en termes réels de 2,5 fois en cinquante ans. En d’autres termes, le retour de l’inflation accroît fortement les vulnérabilités financières. Ce qui fait dire à l’économiste Nouriel Roubini que : « Les prochaines crises ne seront pas comme celles qui les ont précédées. Dans les années 1970, nous avons connu la stagflation, mais pas de crises massives de la dette, car les niveaux d’endettement étaient faibles. Après 2008, nous avons connu une crise de la dette suivie d’une faible inflation ou d’une déflation, car la crise du crédit avait généré un choc de demande négatif. Aujourd’hui, nous faisons face à des chocs d’offre dans un contexte où les niveaux d’endettement sont beaucoup plus élevés, ce qui implique que nous nous dirigeons vers une combinaison de la stagflation style années 1970 et de la crise de la dette style 2008, c’est-à-dire une crise de la dette stagflationniste. » D’autres économistes, comme Adam Tooze, proposent un autre scénario dans lequel la hausse des taux pourrait entraîner une désinflation plus importante que nécessaire. Il est difficile de prédire ce qui va se passer, quelle forme prendra la crise, mais il est clair, d’après la combinaison de tous ces éléments, que la nature de la crise est structurelle et qu’il n’y a pas de solution facile pour en sortir.

Quand les fragilités de la Chine remontent à la surface

Pendant des décennies, la Chine a connu une période de croissance économique spectaculaire et s’est hissée au rang de puissance régionale et mondiale. Mais, en raison de la crise de la mondialisation néolibérale, de la politique extérieure de plus en plus agressive des États-Unis, etn sur le plan intérieur, en raison des difficultés croissantes à assurer la transition vers un nouveau modèle économique (accentuées par la politique du zéro COVID qui a généré des tensions avec la classe moyenne, principale base de soutien réactionnaire du régime), les marges de manœuvre historiques de la bureaucratie restaurationniste de Pékin se réduisent considérablement.

La crise de la mondialisation néolibérale affecte la Chine de deux manières : d’une part, de plus en plus de pays impérialistes cherchent à restreindre l’accès des marchandises chinoises à leurs marchés intérieurs, tout en augmentant les restrictions sur leurs investissements et sur leurs achats d’actifs industriels ou technologiques chinois. Les États-Unis et l’UE prévoient ainsi d’instrumentaliser la protection du climat pour exclure les entreprises chinoises de leurs marchés, en cherchant un accord sur des règles commerciales communes limitant l’importation de produits issus d’entreprises « qui ne respectent pas les normes de faible intensité de carbone » (Joe Biden a déclaré que l’objectif est de bloquer « l’acier sale provenant de pays comme la Chine »).

Plus inquiétant encore pour la Chine, les États-Unis ont redoublé la pression mise sur l’industrie chinoise de fabrication de semi-conducteurs, par le biais d’une tentative tardive, mais bien concrète, de relocaliser la production de « fabs » (usines de semi-conducteurs) afin d’empêcher la Chine d’en produire. Les Etats-Unis ont aussi renforcé les restrictions à l’exportation sur les équipements qui permettent la fabrication de puces électroniques, et ont récemment mis en place l’Alliance Chip 4 - qui comprend Taïwan, la Corée du Sud et le Japon - qui a pour objectif la création d’une chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs centrée sur les États-Unis et excluant la Chine continentale.

La nouvelle politique américaine permet aux fabricants de semi-conducteurs chinois d’accroître leur capacité de production de puces électroniques d’ancienne génération, tout en permettant aux entreprises américaines de continuer à vendre des équipements sur ce marché lucratif. Mais cette nouvelle politique cherche à empêcher ou à ralentir la production de semi-conducteurs haut de gamme par la Chine. L’objectif est de maintenir un écart important et permanent entre le niveau technologique des États-Unis, et de leurs alliés, et celui de la Chine.

En bref, cette politique américaine constitue un coup assumé contre les avancées technologique de la Chine. Cette batterie de mesures constitue rupture après des années de lune de miel entre les grandes firmes technologiques américaines et le centre de production manufacturier chinois. Ces mesures pourraient bien être mortelles pour la Chine : après que l’administration Trump a introduit des restrictions sur les exportations de puces en 2020, l’activité mondiale de Huawei dans le domaine des smartphones a été dévastée. D’autre part, en lien également avec les conséquences commerciales désastreuses de la politique du zéro Covid, la diversification de la production s’est accélérée et un nombre important de multinationales ont gelé leurs investissements, accélérant leurs efforts pour développer d’autres sites de production à l’international, sans pour autant abandonner la Chine en raison de l’importance de son marché intérieur.

Sur le plan géopolitique et militaire, les États-Unis cherchent à faire progresser l’encerclement de la Chine, notamment en utilisant la peur que suscite le géant asiatique dans la région indo-pacifique. L’agression russe pourrait convaincre les États-Unis, ainsi que le Japon, qui a déjà renforcé ses capacités militaires et ses relations avec Taïwan, ou encore la Corée du Sud, qui a élu un président pro-américain cette année, d’éviter un scénario de type ukrainien pour Taïwan. Pour leur part, les États-Unis continuent de renforcer le Quad, une alliance antichinoise qui rassemble l’Inde, le Japon et l’Australie. Il convient également de rappeler que Washington dispose de plus de 28 000 soldats déployés dans la péninsule coréenne et de 57 000 soldats dans 120 bases au Japon.

Sur le plan national, la crise des promoteurs immobiliers et notamment celle du géant Evergrande, en cours de restructuration, avec plus d’un million de logements inachevés et une dette de plus de 300 milliards de dollars équivalant à 2 % du PIB chinois, illustre les tendances à l’instabilité économique de la Chine. La bulle de crédit historique, l’inflation des actifs, la spéculation et les investissements risqués financés par la dette rongent l’ensemble de l’économie chinoise et touchent également les entreprises publiques, les gouvernements locaux et même les ménages.

Cette suraccumulation de capital et ce surendettement excessif ont donné lieu à de massifs investissements improductifs. Peu avant la crise mondiale de 2008/2009, mais surtout après, la dette de la Chine a commencé à augmenter plus rapidement que le PIB, générant un écart croissant entre l’accélération des coûts du service de la dette et la décélération de la capacité à y répondre, preuve d’un investissement improductif systématique à grande échelle. À moins que la Chine ne découvre un tout nouveau moteur de croissance économique qui permette de se substituer à l’excédent de croissance actuellement généré par la dette, aujourd’hui investi dans des investissements non productifs, il n’y a pas de solution « douce » à ce problème. D’autant plus que la bureaucratie de Pékin, malgré son nouveau discours sur la « prospérité commune » vite mis au second plan, refuse de stimuler la consommation par une redistribution massive des revenus aux ménages moyens. Malgré des années de discours sur le « rééquilibrage », le gouvernement chinois n’a jamais eu pour objectif d’augmenter la part de la consommation dans le PIB, ce qui changerait fondamentalement les bases du modèle chinois fondé sur la surexploitation de la main-d’œuvre. En réalité, un changement radical dans la distribution du revenu national ne peut être imposé que par une lutte qui vienne d’en bas. D’où la crainte de la bureaucratie de toute action indépendante des masses qui explique les discours démagogiques de Pékin visant à détourner la colère existante contre les riches, les rythmes de travail super-intensifs et la forte inégalité sociale, à travers des changements cosmétiques, mais avec le maintien du même modèle économique.

Ces difficultés du régime chinois à transitionner vers un nouveau modèle économique affaiblissent le contrat social avec la classe moyenne. Les centaines de millions de Chinois qui composent la classe moyenne ont pu bénéficier des réformes, ont eu accès à l’université et à des emplois bien rémunérés, ont assuré l’éducation et le confort de leur enfant unique et ont accumulé un patrimoine immobilier. Ils ont également bénéficié d’une consommation effrénée et d’un nouveau mode de vie, mais tout cela au prix d’une concurrence exacerbée de tous contre tous et d’un individualisme forcené. Cependant, aujourd’hui, le régime a de plus en plus de mal à satisfaire le désir de progrès social de la population. Les universités continuent de former des personnes destinées à entrer sur un marché du travail déjà saturé, ce qui entraîne une hausse du chômage chez les jeunes qui sont contraints d’accepter des emplois mal payés sur des plateformes de marketing ou dans le secteur de la livraison. Si les salariés des grandes entreprises et les fonctionnaires parviennent à survivre, ce n’est plus le cas des indépendants ou des petits entrepreneurs, pour lesquels la pandémie a sapé la vitalité de millions de petites et moyennes entreprises dont les marges étaient déjà réduites. Cette année, des centaines d’épargnants ont manifesté pacifiquement dans la province du Henan, dans le centre de la Chine, pour réclamer en vain leurs économies lorsque cinq banques rurales ont gelé les comptes de 300 000 personnes. Plus tard, un mouvement s’est développé pour boycotter le remboursement des prêts immobiliers face au non-respect des délais de livraison des appartements achetés.

Dans ce contexte de difficulté croissante du régime à satisfaire le désir de progrès social de la population, les mesures draconiennes d’enfermement strict dans les grandes villes chinoises comme Shanghai ont fait naître une certaine lassitude face à l’ingérence de l’État dans la vie quotidienne. Celle-ci a cristallisé une colère accumulée depuis longtemps, ainsi qu’un mécontentement toujours plus fort, qui a été jusqu’à s’exprimer dans l’espace public pour un secteur pourtant privilégié par les réformes. Divers mouvements d’opinion ont également vu le jour pour demander une rupture avec les normes et les valeurs de la réussite sociale à tout prix, de la concurrence permanente et du culte du travail. Ce fossé, s’il s’approfondit et conduit à une rupture, pourrait être mortel pour le régime du PCC, car ces secteurs constituent la base sociale du régime qui lui permet d’établir une chape de plomb réactionnaire sur les travailleurs et surtout les migrants, véritables responsables du miracle chinois.

Toutes ces contradictions, auparavant dissimulées mais qui remontent de plus en plus à la surface, génèrent un niveau de dissidence inhabituellement élevé à l’approche du XXème Congrès national du Parti communiste chinois. De plus, les régions soumises à la plus stricte surveillance sanitaire sont les mêmes que celles qui constituent la base économique des rivaux de Xi Jinping, comme Shenzhen et Shanghai, des villes tournées vers l’extérieur où la politique économique et étrangère de Xi constitue une véritable menace. Il convient donc de surveiller de près ces éléments qui pourraient commencer à indiquer des signes d’instabilité du régime.

L’Europe et l’Allemagne au coeur de la tempête géopolitique et économique

La première donnée géopolitique de la guerre en Ukraine est qu’un nouveau rideau de fer a été érigé et restera en place pour un certain temps. Une première conséquence du conflit ukrainien est la rupture de l’interdépendance énergétique entre l’Allemagne et la Russie, initiée il y a un demi-siècle, au plus fort de la guerre froide, par le chancelier allemand Willy Brandt et l’ancien président de l’URSS Leonid Brejnev.

Cette rupture fait ainsi échouer les projets stratégiques poursuivis au cours des trente dernières années par le bloc allemand. En effet, comme l’affirme l’économiste australien Joseph Halevi, « depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, l’Allemagne a cherché à construire une série d’économies interdépendantes qui, pour l’essentiel, constituent aujourd’hui un système économique unique. Ce groupement comporte un flanc occidental (Autriche, Suisse, Belgique et Pays-Bas) et un flanc oriental (République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Pologne et Slovénie), entre lesquels se répartissent différentes fonctions et secteurs. Les Pays-Bas font office de plate-forme mondiale et de centre de transport ; la République tchèque et la Slovaquie sont les sièges de l’industrie automobile ; l’Autriche et la Suisse sont des producteurs de technologies de pointe, etc. Si l’Allemagne est le centre hégémonique de ce bloc, nous devons revoir notre vision de son rôle géopolitique et de son importance mondiale. Globalement, le bloc compte 196 millions d’habitants, contre 83 millions pour l’Allemagne, et un PIB de 7,7 billions de dollars, contre 3,8 billions pour l’Allemagne. Cela en fait la troisième puissance économique du monde, plus petite que les États-Unis et la Chine, mais plus grande que le Japon ». En effet, comme le dit cet auteur, la guerre a effectivement mis fin au rêve d’un espace eurasien commun, car elle oblige l’Allemagne à affaiblir ses liens avec la Chine et ferme le canal de communication russe entre les deux. Elle empêche également l’Allemagne d’utiliser la Russie comme un arrière-pays riche en ressources.

Si les conséquences géopolitiques sont si graves, elles se traduisent économiquement par une crise de l’ancien modèle industriel allemand qui s’est fondé sur un large accès au gaz russe à des prix abordables, un réseau bien fourni de sous-traitants à bas coûts en Europe de l’Est, notamment en Ukraine, ainsi qu’en Europe occidentale, et une mondialisation triomphante, qu’ils ont su exploiter à merveille avec des produits manufacturés haut de gamme. À cela s’ajoute le vieillissement de la population, qui aggrave la pénurie persistante de main-d’œuvre : le chef de Continental a lancé un appel passionné et urgent à l’immigration tout au long de l’année. Le risque est que la désindustrialisation européenne relative qui s’est développée au cours de ces décennies néolibérales, dont la France est l’un des pays les plus durement touchés, s’étende à l’Allemagne elle-même. Certains signes indiquent que cela commence déjà à se produire : un célèbre fabricant national de papier toilette, Hakle, a déclaré son insolvabilité en raison de la crise énergétique. Cette crise tue les entreprises sidérurgiques allemandes et impacte les chaînes d’approvisionnement en acier en Allemagne. ArcelorMittal, qui possède une aciérie dans le port de Hambourg, dont la consommation d’énergie est énorme, égale à celle de deux villes du nord de l’Allemagne, Lübeck et Kiel réunies, est contrainte de fermer certains secteurs de production en raison des prix de l’énergie. Cette situation pourrait à son tour affecter les différents segments de la chaîne de production. La hausse des prix de l’acier qui touche les fabricants de composants automobiles pourraient finir par affecter les fabricants automobiles. Sur le plan stratégique, les nouvelles coordonnées économiques signifient que de nombreux modèles d’entreprise ne sont plus compétitifs. Par exemple, il sera toujours intéressant pour l’Allemagne de produire de l’acier à l’avenir, mais uniquement des variantes de qualité supérieure. Mais la transition devrait être traumatisante, car de nombreux intérêts particuliers empêchent la redirection des ressources au détriment des industries traditionnelles, qui ont jusqu’à présent été choyées par les autorités.

Ce saut dans la désindustrialisation de la première puissance européenne et ses nombreuses conséquences politiques et économiques constituent véritablement un changement d’époque. L’apogée de la prospérité en Allemagne est derrière nous et le pays se dirige vers l’appauvrissement. La dévaluation de l’euro par rapport au dollar américain en est également la preuve. Pendant ce temps, le gouvernement allemand parle même de possibles « soulèvements populaires » selon les mots d’Annalena Baerbock, ministre des affaires étrangères. La perte du bien-être économique, véritable ciment national, pourrait avoir des conséquences imprévisibles. Sur le plan géopolitique, le chaos intérieur menace l’automaticité de l’obéissance de l’Allemagne au camp occidental.

Si la crise sociale est susceptible d’ébranler la stabilité de la République fédérale, en mettant à nu ses fissures internes, en accentuant les revendications d’autonomie et en exacerbant les contrastes entre les Länder allemands (entre Berlin et la Bavière et surtout entre l’Est et l’Ouest), d’autres tensions et réalignements ont lieu sur le Vieux Continent. La politique du gouvernement allemand consistant à ne pas consulter ses partenaires sur de grandes décisions européennes crée de nouvelles divisions et des dangers de fragmentation dans l’UE. Première bombe : le 27 février 2022, un fonds de 100 milliards pour revitaliser les forces armées allemandes, largement désarmées à la fin de la guerre froide, et une somme annuelle d’au moins 2 % du PIB affecté à la Bundeswehr, ce qui ferait de l’Allemagne le troisième investisseur militaire mondial. Deuxième coup de théâtre : quelques heures avant de s’opposer une nouvelle fois à la création d’un plafond européen pour les prix du gaz dans l’UE, Berlin a annoncé la création d’un « bouclier défensif » de 200 milliards pour contenir les prix élevés en Allemagne, augmentant sa dette publique et suscitant la colère de pays de l’UE comme l’Italie, qui ne peuvent pas imiter la puissance allemande. Avant la guerre et pendant la pandémie, cette fois en accord avec la France, l’Allemagne avait décidé de lancement du Fonds européen de relance en ayant en tête centralement la situation de l’Italie, intégrée en grande partie à son système productif. L’unilatéralisme surprenant de l’Allemagne ces dernières années est survenu pour l’instant en réponse à des chocs exogènes (d’abord Covid-19, puis l’invasion russe en Ukraine). Si le cadre des priorités stratégiques allemandes n’est pas encore défini, ce qui est clair, c’est que les accords avec les autres membres de l’UE et de l’OTAN, y compris les États-Unis eux-mêmes, ne semble pas être la priorité centrale pour l’Allemagne.

Dans le même temps, la guerre en Ukraine a affaibli le contrôle que le couple franco-allemand exerçait auparavant sur l’UE. D’une certaine manière, le poids du processus décisionnel européen se déplace vers l’Est. Pour stopper cette tendance, l’Allemagne s’est prononcée contre un nouvel élargissement de l’UE vers l’est sans réforme préalable. Une UE à 30 ou 36 membres (c’est-à-dire avec l’Ukraine) serait une toute autre affaire, a averti le chancelier Olaf Scholz, qui a appelé à l’abolition de l’unanimité dans les décisions de politique étrangère et de l’État de droit. Une démonstration de leadership qui ne passe pas inaperçue chez de nombreux voisins des Allemands, non seulement la France mais surtout la Pologne. La Pologne, forte de son partenariat stratégique avec les États-Unis, profite des graves difficultés économiques et énergétiques de l’Allemagne (sabotage de Nord Stream) pour engranger des dividendes géopolitiques et conforter son rôle indispensable de pivot de l’OTAN (le président polonais a révélé que le gouvernement de Varsovie a entamé des négociations avec Washington pour rejoindre le programme d’échange nucléaire de l’OTAN). Les déclarations du vice-premier ministre Jarosław Kaczyński qui a annoncé lors de la commémoration de l’invasion nazie du 1er septembre 1939 que la Pologne souhaitait rouvrir les négociations avec Berlin pour les réparations des exterminations de la Seconde Guerre mondiale en exigeant la somme astronomique de 1300 milliards d’euros, montrent le climat entre les deux pays. S’il s’agit d’une demande irréaliste, celle-ci donne une idée de la compétition polono-allemande attisée par la guerre en Ukraine, qui ne manquera pas de marquer les destins du continent, ainsi que l’équilibre de l’Union européenne.

Mais la crise du modèle allemand frappe aussi durement l’Italie. Berlin garantit la dette de l’Italie, en grande mesure mais pas seulement du fait de l’intérêt de l’industrie allemande à préserver son interdépendance avec l’appareil d’exportation italien. Cette relation permet à l’Italie de rester le deuxième plus grand fabricant de produits manufacturés d’Europe. La crise allemande remet en question cette relation économique, ce qui pourrait influencer les décisions relatives à la révision du pacte de stabilité et de croissance souhaitée par la nouvelle première ministre italienne d’extrême droite.

Perspectives politiques et lutte des classes

Dans le document précédemment mentionné, il est indiqué que « Depuis la crise capitaliste de 2008, il y a eu deux grandes vagues de lutte de classe, qui se sont étendues au niveau international avec des inégalités. La première, en réponse directe aux effets de la Grande Récession, a connu son point culminant avec le Printemps arabe, une rébellion généralisée contre les dictatures arabes pro-américaines, déclenchée par rien de moins que la hausse du prix du pain. Cette vague a trouvé son expression en Europe avec le mouvement des Indignados en Espagne et les dizaines de grèves générales en Grèce, capitalisées surtout par les organisations néo-réformistes comme Podemos et Syriza.

La deuxième vague a commencé en France en 2018 avec la mobilisation des gilets jaunes contre la hausse des carburants, qui s’est transformée en une rébellion majeure contre le gouvernement Macron. Cette vague a atteint l’Amérique latine avec le soulèvement en Équateur (contre la hausse du prix des carburants ordonnée par le FMI), les protestations et grèves nationales en Colombie et la révolte au Chili en octobre 2019, qui aurait pu ouvrir la voie à la révolution mais n’a pas dépassé le caractère de révolte, canalisée par la Constituante puis par le gouvernement Boric.

Cette vague s’est interrompue à cause de la pandémie de coronavirus, mais après les premiers confinements, la lutte des classes est revenue en force, aux États-Unis notamment, avec le déclenchement du mouvement Black Lives Matter, un processus de mobilisations en réponse au meurtre de George Floyd, un Afro-américain tué par la police, auquel plus de 25 millions de personnes ont participé.

Dans le contexte d’inégalité et de précarité croissantes aggravé par la pandémie, l’inflation – qui touche surtout les prix des aliments et des carburants - agit comme un déclencheur de conflits sociaux et politiques. Nous voyons ainsi déjà les premières réponses ouvrières et populaires à cette nouvelle situation. Elles vont de luttes pour les salaires chez des secteurs de la classe ouvrière organisée à des révoltes et des soulèvements. »

Cette dynamique, naissante à l’heure où nous écrivons ces lignes, s’est affirmée cette année avec l’augmentation du coût de la vie et la crise économique. Au Sri Lanka, après plus de quatre mois de manifestations, avec une énergie et un état d’esprit similaire à ceux du Printemps arabe, les masses ont chassé le président Gotabaya Rajapaksa. Des milliers de manifestants ont pénétré dans le palais présidentiel, offrant des scènes qui ont suscité l’enthousiasme des travailleurs et des pauvres du monde entier. Initié par un soulèvement étudiant, le mouvement a ensuite été suivi par les syndicats de travailleurs et même par des secteurs importants des classes moyennes, qui manifestaient rarement et s’opposaient généralement aux étudiants, dans une révolte générale qui s’est concentrée sur la revendication politique de « Gota Go Home ! » Cependant, cette révolte a manqué d’une direction et d’une stratégie claires, qui auraient lié cette revendication juste à une issue économique et sociale des travailleurs pour résoudre la crise du pays. Cela a permis qu’elle soit manipulée pour le moment par d’autres forces d’opposition et que le parlement, complètement discrédité, puisse secrètement voter en faveur de l’ancien premier ministre Ranil Wickremesinghe, lui aussi détesté, qui mise sur une répression accrue tout en essayant de négocier un accord avec le FMI qui impliquera de nouvelles attaques contre les conditions de vie des Sri Lankais.

Mais le Sri Lanka pourrait n’être que le premier domino à tomber. Le Fonds monétaire international a averti que 41 économies à faible revenu sont confrontées à des problèmes d’endettement. Des pays comme l’Égypte, le Pakistan et la Tunisie recherchent de toute urgence une nouvelle aide financière du FMI. Mais étant donné la position ferme du FMI à l’égard du Sri Lanka, d’autres pays semi-coloniaux souffrant de la hausse des prix des denrées alimentaires et du resserrement monétaire américain pourraient être entraînés dans des processus similaires. Selon plusieurs analystes, le Pakistan court le risque réel de tomber dans un cycle de troubles, de coups d’État militaires et d’instabilité, une « situation semblable à l’Égypte de Inde ». En Haïti, les manifestations antigouvernementales, en cours depuis sept semaines, ont paralysé le pays : les écoles, les entreprises et les transports publics sont en grande partie fermés. Depuis le 22 août, les Haïtiens manifestent contre la violence chronique des gangs, la pauvreté, l’insécurité alimentaire, l’inflation et les pénuries de carburant. La colère de l’opinion publique s’est encore accentuée le mois dernier lorsque le Premier ministre Ariel Henry a annoncé qu’il allait réduire les subventions sur les carburants pour financer le gouvernement, une mesure qui doublerait les prix à la pompe. Des milliers d’Haïtiens continuent de manifester dans plusieurs villes du pays, exigeant la démission du gouvernement qui a demandé une aide militaire internationale pour faire face à la crise. Pendant ce temps, en Iran, le meurtre de Jina (Mahsa) Amini, après son arrestation par la « police des mœurs » du régime à Téhéran le 15 septembre 2022 pour n’avoir prétendument pas respecté les codes stricts du port du hijab en Iran, a déclenché une vague de protestations publiques qui continue de se propager dans tout le pays. Cette vague de révoltes contre les lois morales oppressives du régime cristallise le rejet de l’oppression, de la corruption et de la pauvreté imposées par l’État capitaliste et théocratique des ayatollahs.

Parallèlement à la poursuite des révoltes, ce qui est nouveau comme forme de protestation, c’est l’entrée de secteurs de plus en plus importants de la classe ouvrière avec leurs méthodes traditionnelles de lutte, les grèves et les piquets. C’est le cas de la grève des raffineries françaises, qui a provoqué un grave problème de pénurie de carburant qui affecte de plus en plus l’ensemble de l’économie et a mis la question des salaires ainsi que des profits extraordinaires des grands groupes au centre de la politique nationale, ce qui n’était pas arrivé depuis des décennies. Ce mouvement de grève a mis le gouvernement sur la défensive, car il ne s’y attendait pas et a réagi tardivement en contre-attaquant avec une énorme perte de crédibilité dans l’opinion publique, comme dans les premiers moments de la crise du COVID (en minimisant les problèmes) au moment où il préparait sa contre-réforme des retraites. Mais surtout, il a remonté le moral du mouvement ouvrier, qui, dans de nombreux secteurs, est aujourd’hui en grève ou vote des actions pour se mettre en grève dans les prochains jours. Cette situation de menace d’extension de la grève dans les raffineries a contraint la direction de Total à négocier, ce qu’elle refusait de faire si les grévistes ne stoppaient pas la grève au préalable.

Mais ce qui est le plus frappant, ce sont les deux processus de lutte de classe qui se déroulent dans les deux pays où le néolibéralisme s’est totalement imposé, laissant la classe ouvrière à la défensive pendant une période historique. En Grande-Bretagne, les syndicats sont sur le devant de la scène depuis des mois. Dans de nombreux secteurs de l’économie, les grèves se sont multipliées depuis l’été, atteignant un niveau jamais vu depuis l’offensive thatchérienne d’il y a 40 ans. Les cheminots, les dockers, les travailleurs d’Amazon, les enseignants, les postiers, les chauffeurs de bus, les infirmières du NHS, les éboueurs, les avocats, etc. se mobilisent pour réclamer des augmentations de salaire. L’irruption médiatique de Mick Lynch et Eddie Dempsey, dirigeants du RMT (syndicat des travailleurs du rail, des docks et des transports), inconnus jusqu’à récemment et devenus de véritables stars de la télévision, montre le retournement de situation par rapport aux années 1980.

En même temps, le climat d’« unité nationale » après la mort d’Elizabeth II a été de courte durée. L’action industrielle a repris et le 1er octobre, plusieurs grèves et mobilisations simultanées ont eu lieu dans tout le pays en réponse à l’augmentation du coût de la vie. Ce processus dans l’un des pôles du néolibéralisme s’ajoute au processus qui avait déjà commencé à se développer aux États-Unis. Comme l’indique le document du PTS : « Ce que nous observons dans des processus tels que la vague de grèves d’octobre dernier (Striketober) et, à un autre niveau, la "grande résignation", c’est un changement significatif dans la perception que des secteurs importants de la classe ouvrière, surtout les travailleurs considérés comme essentiels pendant la pandémie, ont de leur force et de leur rôle dans le fonctionnement de la société. Il s’agit d’un profond changement de conscience, qui s’exprime par le fait qu’une majorité d’entre eux considèrent les syndicats de manière positive, alors que seuls 10 % des travailleurs sont syndiqués. Le plus avancé est le processus de syndicalisation des travailleurs précaires, comme chez Starbucks, ou dans les secteurs capitalistes stratégiques, comme chez Amazon.

Il s’agit d’un processus émergent de "syndicalisme de base" qui présente des contradictions, qui subit la pression des politiques de cooptation du Parti démocrate et de la bureaucratie syndicale à travers ses secteurs les plus à gauche, mais qui, dans l’ensemble, constitue une grande expérience qui n’en est qu’à ses débuts. [Ces processus de lutte et d’organisation s’accompagnent de] l’émergence de ce que l’on appelle la " génération U " (pour Union-union) aux États-Unis, qui est celle qui a mené le processus de syndicalisation et qui, comme nous l’avons dit plus haut, est passée par l’expérience du BLM. Il s’agit d’une avant-garde qui, dans une large mesure, a été à la base du "phénomène Sanders", particulièrement organisé dans la DSA, et qui a une préférence politico-idéologique pour le "socialisme" ».

Récemment, une majorité de 90 000 travailleurs du rail ont voté une grève générale pour des augmentations de salaire, lassés de voir leurs salaires baisser et d’être exploités en tant que « travailleurs essentiels » pendant la pandémie. Le président Biden, les directions syndicales bureaucratiques et l’establishment politique ont mené une opération massive visant à faire dérailler la grève en échange de concessions importantes, ce qui a mis la presse financière du Wall Street Journal en ébullition. Enfin, les travailleurs des trois usines de pneumatiques en Argentine de Fate, Pirelli et Bridgestone viennent de remporter une victoire salariale retentissante. Après cinq mois de lutte, ils ont réussi à imposer une clause d’indexation jusqu’à la prochaine négociation salariale.

Ces processus s’inscrivent dans le contexte de la profonde polarisation politique qui se poursuit. L’élection de Biden, qui avait à son tour renforcé l’imposition du gouvernement de large coalition de Draghi en Italie, n’a pas ralenti le processus de développement de l’extrême droite, comme le montrent la persistance du phénomène Trump aux États-Unis même ou la chute de l’ancien président de la BCE en Italie et le triomphe aux dernières élections du Fratelli d’Italia à la tête d’une alliance de droite. Ces phénomènes apparaissent comme des vecteurs de mécontentement, notamment parmi les classes moyennes conservatrices et les secteurs dépolitisés des classes populaires. Mais politiquement, ils englobent des phénomènes divers allant de courants engagés dans un processus avancé d’adaptation aux institutions actuelles, comme dans le cas du futur premier ministre Georgia Meloni [4], aux phénomènes comportant des éléments proto-fascistes, comme Trump et Bolsonaro au Brésil, et aux cas intermédiaires comme Marine Le Pen, qui bénéficie d’un lent processus de dédiabolisation et de crédibilisation dans l’opinion publique, mais qui est encore loin de la normalisation institutionnelle complète des Fratelli d’Italia.

Dans tous les cas, ces courants, qui abritent différents degrés de bonapartisme, ne peuvent théoriquement être qualifiés de fascistes. Comme le disait Trotsky : « Le fascisme n’est pas seulement un système de répression, de violence et de terreur policière. Le fascisme est un système d’État particulier basé sur l’extirpation de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme n’est pas seulement de détruire l’avant-garde communiste, mais aussi de maintenir l’ensemble de la classe dans une situation d’atomisation forcée ». Dans le même ordre d’idées, Ernest Mandel, rendant compte des facteurs généraux qui permettent de rendre compte des conditions d’émergence du fascisme, disait que compte tenu des conditions de la société capitaliste et de l’immense disproportion numérique entre les salariés et les grands capitalistes : « il est pratiquement impossible de mener à bien une telle centralisation violente par des moyens purement techniques (...) Ni une dictature militaire ni une dictature militaire ne peuvent mener à bien une telle centralisation violente par des moyens purement techniques (...). Ni une dictature militaire ni un État purement policier - sans parler d’une monarchie absolue - n’ont la capacité d’atomiser et de démoraliser une classe ouvrière consciente de plusieurs millions de membres et d’empêcher ainsi la récurrence des luttes de classe les plus élémentaires qui sont périodiquement produites par le simple jeu des lois du marché. Pour atteindre ses objectifs, la grande bourgeoisie a besoin d’un mouvement capable de mobiliser les masses de son côté, de briser et de démoraliser les sections les plus conscientes du prolétariat par l’utilisation systématique de la terreur et des guerres de rue. Et cela peut, après la conquête du pouvoir, détruire complètement les organisations de masse du prolétariat et laisser les éléments les plus conscients non seulement atomisés, mais démoralisés et résignés ».

Il est clair que nous n’en sommes pas encore là. Toutefois, en cas de sortie de crise - par exemple, un éclatement de l’UE ou une voie plus ouverte vers une guerre mondiale - ces mouvements pourraient se radicaliser, élargir leur base et gagner le soutien des élites dirigeantes. Dans ce cas, ils deviendraient des forces subversives qui pourraient être assimilées au fascisme classique.

A l’autre pôle, les phénomènes politiques de la « gauche radicale » (à la gauche du réformisme traditionnel) continuent à se développer, qui dans de nombreux cas ont des points de contact avec les processus de lutte et d’organisation (comme aux Etats-Unis). Le dernier phénomène a avoir suscité la sympathie internationale est le nouveau gouvernement de Gabriel Boric au Chili. Mais comme le montre la défaite de l’apruebo lors du plébiscite sur la nouvelle constitution, le cycle de la montée des néo-réformistes est de plus en plus rapide. La canalisation électorale de l’explosion sociale a mis fin au mouvement des masses dans la rue et a transformé la Convention en une Constituante truquée, où l’utopie de mettre fin pacifiquement au Chili de la transition post dictature, en laquelle beaucoup plaçaient leurs espoirs, s’est écrasée contre un mur. De même, contre la montée de l’extrême droite, que ce soit du côté de cette nouvelle gauche ou de celui de la gauche plus traditionnelle comme le Parti des Travailleurs au Brésil, on promeut des « fronts antifascistes », cherchant en général une expression électorale de ces derniers. Loin de devenir un outil pour arrêter l’avancée de ces mouvements réactionnaires, ennemis de toute la classe ouvrière, de femmes, de Noirs, d’indigènes et de la communauté LGBT, ces courants se transforment en leur contraire et génèrent la désillusion des forces prolétariennes et des opprimés, en désarmant les masses par leur pacifisme et en retournant la lutte de classe contre eux.

Comme le disait Trotsky, confronté à une situation de montée réelle du fascisme en Autriche dans les années 30 et critiquant la politique des socialistes et des staliniens qui poussaient à une alliance avec les "forces antifascistes" nationales contre Hitler : « Toute leur politique repose sur l’idée suivante : l’ennemi principal des travailleurs autrichiens et russes est Hitler. Par conséquent, la première tâche est de frapper Hitler. C’est pourquoi il est nécessaire que le prolétariat s’allie aux "forces antifascistes", un terme honteux qui inclut la bourgeoisie "démocratique" à l’intérieur et à l’extérieur de l’Autriche. Logiquement, cette alliance ne peut pas être formée sans l’ajournement de la lutte des classes. Telle est la base inévitable de toute alliance du prolétariat avec la bourgeoisie. Mais, comme nous avons essayé de le montrer, cette politique facilite la victoire des nazis. »

Contre cette politique de conciliation et l’idée qu’il y aurait urgence à utiliser les urnes et le vote comme une arme antifasciste efficace (le soi-disant vote antifasciste tactique), extrayant la confrontation avec le fascisme du terrain de la lutte physique entre les classes et l’insèrant dans les canaux normaux de domination de la bourgeoisie en « temps de paix », la lutte contre le fascisme ne peut se faire que par la lutte des classes, avec une politique hégémonique de la classe ouvrière et indépendante de toutes les ailes de la bourgeoisie. Cela signifie l’unification de tous les travailleurs sur le terrain de l’action contre la bourgeoisie dans son ensemble, en alliance avec le mouvement des femmes, le mouvement antiraciste, la jeunesse et les peuples opprimés. C’est le terrain de l’hégémonie et la tactique du front unique ouvrier, élaborée par la direction de Lénine et Trotsky dans l’Internationale communiste.

Comment répondre à la crise économique et sociale ?

Comme nous l’avons souligné, une nouvelle crise de la dette pourrait représenter le coup de grâce pour de nombreux pays semi-coloniaux dont les finances publiques se trouvent déjà fortement mises sous pression du fait de la pandémie. Les « plans de sauvetage » du FMI, réclamés par un certain nombre de gouvernements bourgeois de ces pays opprimés, sont corrélés à la mise en place de « l’équilibre budgétaire » et d’une « réduction des dépenses publiques ». Ces mesures austéritaires concernent avant tout les dépenses sociales, les subventions aux produits et denrées de première nécessité ainsi que la masse salariale et l’emploi dans le secteur public. La nature réactionnaire de cette pression impérialiste et son caractère inhumain sont visibles à travers l’augmentation brutale de la pauvreté qu’elle entraîne, avec, parfois, le risque réel de famines. Cela met plus que jamais à l’ordre du jour la mobilisation des masses ouvrières et populaires des pays de la périphérie capitaliste soutenues par le prolétariat international, en particulier par les travailleurs des pays impérialistes, pour exiger des gouvernements de leurs pays respectifs l’annulation de la dette.

La crise actuelle survient après des années de dégradation des conditions de vie et de travail faisant suite à l’offensive néolibérale. Mais le cadre actuel est distinct de celui de la crise des années 1970 amortie, dans un sens, par le boom économique qu’avait signifié pour un nombre important de travailleurs les « Trente Glorieuses ». Il est vrai qu’à cette époque une très forte spirale inflationniste était déjà à l’œuvre. Néanmoins, elle ne s’était pas transformée en crise sociale. En raison de l’effet combiné des luttes et d’un faible taux de chômage et de précarité, les travailleurs ont substantiellement réussi à compenser leurs pertes. En France, par exemple, le pouvoir d’achat du salaire minimum a augmenté de 130 % entre 1968 et 1983 et, parallèlement, le salaire moyen a augmenté d’environ 50 %. Ce n’est donc pas un hasard si l’une des principales décisions de l’offensive néolibérale a été de briser cette dynamique à travers la décision de désindexer des salaires sur l’inflation prise dans les années 1980. Contrairement aux précédentes ou à la crise de 2008/9, la crise actuelle risque donc d’engendrer un appauvrissement généralisé de la population et une augmentation significative de la misère. La crise budgétaire croissante des États, l’incapacité à soutenir les foyers et les ménages, comme cela a pu être fait pendant la pandémie, partiellement, du moins, notamment dans les pays impérialistes pendant la pandémie, l’élargissement des trous dans les filets de sécurité que représente « l’État providence », l’ensemble de ces éléments accroît considérablement ces risques. La peur de la paupérisation revient en Europe, nous rapprochant un peu plus de la condition des exploités à l’époque de l’élaboration du Programme de transition.

D’où l’actualité, aujourd’hui, de certaines des revendications qui y sont formulées :

« Dans les conditions du capitalisme en décomposition, peut-on lire dans la sous-partie consacrée à l’échelle mobile des salaires et des heures de travail, les masses continuent à vivre la morne vie d’opprimés qui, maintenant plus que jamais, sont menacés d’être jetés dans l’abîme du paupérisme. Elles sont contraintes de défendre leur morceau de pain, même si elles ne peuvent l’augmenter ou l’améliorer. (…) La IVème Internationale déclare une guerre implacable à la politique des capitalistes qui, pour une part considérable, est celle de leurs agents, les réformistes, tendant à faire retomber sur les travailleurs tout le fardeau du militarisme, de la crise, de la désagrégation des systèmes monétaires et de tous les autres maux de l’agonie capitaliste. Elle revendique du travail et une existence digne pour tous. Ni l’inflation monétaire, ni la stabilisation ne peuvent servir de mots d’ordre au prolétariat, car ce sont les deux revers d’une même médaille. Contre la cherté de la vie, qui, au fur et à mesure que la guerre se rapprochera, prendra un caractère de plus en plus débridé, on ne peut lutter qu’avec le mot d’ordre de l’échelle mobile des salaires. Les contrats collectifs doivent assurer l’augmentation automatique des salaires, corrélativement à la montée du prix des articles de consommation (nous soulignons) ».

Le danger de paupérisation qui pèse sur les classes populaires touche également la classe moyenne inférieure. Ce secteur social se trouve sous pression. Comme le montre une étude de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) et de la Fondation Bertelsmann, le risque d’appauvrissement en Allemagne est plus faible pour la tranche supérieure de la société par rapport aux années 1990. En revanche, aujourd’hui, il a augmenté pour la tranche inférieure. Comme le souligne l’hebdomadaire Der Spiegel, « le fait que l’ensemble de la classe moyenne ait diminué de 59 à 53 % par rapport à la population globale entre 1995 et 2018 est presque entièrement dû au déclin de la classe moyenne inférieure ». Et de poursuivre, en citant Dorothée Spannagel, de la Hans-Böckler-Stiftung, fondation proche de la DGB, confédération syndicale liée aux sociaux-démocrates : « il existe encore une classe moyenne importante et stable mais elle s’effiloche à son extrémité inférieure. Le sentiment qui prévalait autrefois, à savoir qu’avec une bonne formation professionnelle, vous aviez un moyen de subsistance sûr et pouviez peut-être, à terme, devenir propriétaire de votre logement, s’est complètement volatilisé. Les personnes qui se trouvent dans le segment inférieur de la population ont compris que même si l’économie tourne à plein régime et qu’elles travaillent dur, elles ne progressent pas. Un sentiment qui se manifeste souvent par une peur diffuse du déclassement et l’inflation galopante agit comme un accélérateur ».

L’ensemble de ces éléments est le symptôme que nous entrons dans une époque chaotique accompagnée de changements structurels qui risquent d’aggraver qualitativement les conditions de vie et de travail des exploités et qui, parallèlement, peuvent entraîner des tournants dans la lutte de classe. Ceci repose sur une forte division et fragmentation du marché du travail, sous-produit du caractère « dualisant » de l’offensive néolibérale, ainsi que sur une fuite de la classe moyenne vers la méritocratie et l’effort individuel de façon à échapper au risque de déclassement qui a durement frappé les secteurs les plus exposés du monde du travail (une idéologie qui s’est également diffusée au sein du prolétariat). Objectivement, le caractère inflationniste de la crise, qui s’exprime par la dévaluation des salaires, le renchérissement du coût de la vie et l’expropriation croissante de l’épargne de la petite bourgeoisie tend à unifier potentiellement les secteurs inférieurs et supérieurs de la classe ouvrière qui bénéficieraient tous d’une augmentation salariale d’urgence ainsi que de la mise en place de l’échelle mobile des salaires.

Aujourd’hui, alors les multinationales qui réalisent des profits records se refusent d’accorder le moindre réajustement salarial en accordant, tout au plus, des « bonus » et des augmentations inférieures à l’inflation, cette lutte n’est pas seulement une lutte distributive de plus. Si elle devait se généraliser, elle prendrait un caractère politique d’affrontement avec l’ensemble de la classe capitaliste, son État et les gouvernements en place. Dans ce contexte, plus que jamais, une politique audacieuse est nécessaire pour briser le poids conservateur des différents secteurs de la bureaucratie syndicale, qui, comme au début de l’offensive néolibérale, prennent une part active aux attaques, comme c’est le cas de la CFDT, ou, pour les secteurs plus contestataires, se relocalisent sous pression de leur base et mènent quelques actions, mais sans rompre la logique de conciliation de classe qui les unit au régime bourgeois.

Dans ce cadre, seule une tactique d’interpellation et de front unique avec les organisations ouvrières pour qu’elles appellent à la lutte, en même temps qu’une politique active au sein des syndicats pour les arracher des mains de leurs bureaucraties tout en développant les tendances à l’auto-organisation de tous les exploités, syndiqués ou non, peut offrir une perspective aux secteurs appauvris des classes moyennes et les empêcher d’être gagnés par l’impasse que représente l’extrême droite qui fait des immigrés les boucs émissaires de la crise. C’est en ce sens, également, qu’il est urgent de s’atteler à la construction de partis révolutionnaires ayant une claire orientation stratégique et programmatique. Face à la crise et à l’offensive redoublée du capital, les solutions néo-réformistes qui n’ont pour horizon que des réformes cosmétiques du capitalisme (alors que celui-ci n’est pas en mesure de proposer quoi que ce soit et accélère le déclin) sont utopiques. Qui plus est, elles désarment le prolétariat face aux luttes réelles à mener. Il s’agit donc, tendanciellement, d’une question de vie ou de mort.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Dans son intervention au Congrès de l’Internationale en 1921, Trotsky affirmait : « L’équilibre capitaliste est un phénomène très complexe ; le régime capitaliste construit cet équilibre, le rompt, le reconstruit et le rompt de nouveau en élargissant en même temps les cadres de sa domination. Dans le domaine économique, les crises et les recrudescences d’activité constituent les ruptures et les rétablissements de l’équilibre. Dans le domaine des relations entre les classes, la rupture d’équilibre consiste en grèves, en lock-outs, en lutte révolutionnaire. Dans le domaine des relations entre États, la rupture d’équilibre c’est la guerre tout court, ou bien, sous une forme affaiblie, la guerre des tarifs douaniers, la guerre économique ou le blocus. Le capitalisme a ainsi un équilibre instable qui, à tour de rôle, se rompt et se rétablit. Mais en même temps, cet équilibre possède une plus grande force de résistance, dont nous avons la meilleure preuve dans ce fait que le monde capitaliste ne s’est pas encore écroulé » (consultable sur : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1921/08/lt19210819a.htm).

[2Toutes les citations proviennent de « La guerre en Ukraine et la réactualisation des tendances aux crises, guerres et révolutions » : https://www.revolutionpermanente.fr/La-guerre-en-Ukraine-et-la-reactualisation-des-tendances-aux-crises-guerres-et-revolutions.

[3Claudia Cinatti écrit : « L’hypothèse d’une guerre éclair russe victorieuse – une invasion massive autour des grandes villes, dont Kiev, entraînant la chute ou la capitulation du gouvernement Zelensky – ne s’est pas concrétisée en raison d’une combinaison de facteurs. Parmi eux, le fait que Poutine s’est heurté à une résistance ukrainienne plus importante que prévu, renforcée par l’aide de l’OTAN, et que l’armée russe a présenté des défaillances logistiques et stratégiques majeures, entraînant des pertes humaines et matérielles. Le scénario de la guerre éclair écarté, le conflit est entré dans une deuxième phase concentrée dans la région du Donbass et le sud de l’Ukraine. Cette deuxième phase a pris de plus en plus les caractéristiques d’une guerre d’usure, avec une progression lente et coûteuse de l’armée russe. Jusqu’à présent, la victoire la plus importante de Poutine a été la conquête de Marioupol, une position précieuse parce qu’elle prive l’Ukraine d’un débouché sur la mer d’Azov et parce qu’elle établit un pont terrestre entre le Donbass et la Crimée, donnant une unité territoriale aux territoires occupés par la Russie ».

[4En Italie, les "post-fascistes" sont restés à l’écart du pouvoir pendant la période de domination de la Démocratie chrétienne, une continuité qui a été rompue avec le premier gouvernement de Silvio Berlusconi. Depuis 1994, ils ont participé à tous les gouvernements de droite, ce qui leur a donné une réelle crédibilité au fil des ans en accédant aux postes de ministres, de présidents de régions et de maires de grandes villes. Meloni elle-même a été députée pendant 16 ans et ministre de la jeunesse de 2008 à 2011.
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