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Monde

Guerre au Caucase

La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan peut-elle affaiblir l’hégémonie russe dans la région ?

Impossible de dire jusqu’où ira la guerre autour du Haut-Karabakh, mais elle pourrait affaiblir les positions russes dans la région à moyen terme.

mercredi 30 septembre

Malgré la dissolution de l’URSS en 1991, la Russie a cherché tout au long des dernières décennies à garder son hégémonie dans la région du Caucase et en Asie centrale à travers des accords économiques et militaires avec les anciennes républiques soviétiques. Cependant, au cours de ces années, certains Etats ont pris leurs distances vis-à-vis de Moscou ou ont tout du moins essayé de se rapprocher des puissances occidentales afin d’avoir plus de marges de manœuvre face à la Russie. Dans certains cas, cet éloignement de l’orbite russe s’est effectué à la suite de bouleversements politiques importants comme dans le cas de la Géorgie où une dite « révolution de velours » a mis en place un gouvernement pro-occidental allant même jusqu’à provoquer une guerre de courte durée entre ce pays et la Russie en 2008.

Cependant, l’Asie centrale et notamment le Caucase restent des régions stratégiques pour les intérêts stratégiques russes, notamment pour la défense. C’est en ce sens que Moscou s’efforce d’entretenir de bonnes relations avec la plupart des Etats de ces aires géographiques. Ainsi, bien que dans le Caucase la Russie détienne une base militaire en Arménie et soit un allié important du pays, elle a de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan également au point de lui vendre des armes ces dernières années, ce qui n’a pas manqué d’énerver les dirigeants arméniens.

En effet, le régime russe tente de jouer un rôle de médiateur dans le conflit territorial entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ; son objectif est d’empêcher un conflit majeur entre les deux pays qui déstabilise la région. « La Russie s’engage dans une interaction diplomatique, économique et militaire avec l’Azerbaïdjan, en équilibrant ses engagements entre les deux pays dans l’espoir d’éviter un conflit direct entre eux. L’escalade du conflit serait considérée comme préjudiciable à la position de la Russie dans le Caucase du Sud, car elle pourrait entraîner une influence supplémentaire de la Turquie et de l’OTAN par l’intermédiaire de l’Azerbaïdjan et faire de l’Arménie la seule nation amie de la Russie dans la région frontalière », peut-on lire dans une analyse récente de Stratfor sur la guerre.

C’est pour cela que la guerre actuelle constitue un risque important pour les intérêts russes. Car bien qu’il soit très probable que Moscou tentera de résoudre la question par la voie diplomatique, il est clair que la Russie ne peut pas se permettre de laisser un allié comme l’Arménie subir une humiliation militaire sans rien faire pour la défendre, et cela d’autant plus qu’elle possède une base militaire dans le pays et que les deux pays font partie d’une alliance militaire qui vise, entre autres, à garantir la défense des Etats membres en cas d’agression, l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC). Cet accord par contre ne s’applique pas au territoire séparatiste du Haut-Karabakh.

Cependant, si l’escalade continue et la guerre s’accentue, on ne peut pas exclure un « accident » et des actions de l’armée azérie directement contre le territoire arménien. C’est d’ailleurs ce que le gouvernement est déjà en train de dénoncer. Selon celui-ci la ville arménienne de Vardenis aurait été la cible d’une attaque des forces azéries, soutenues activement par la Turquie.

Et c’est là une complication supplémentaire pour la Russie : le soutien explicite de la Turquie à son allié azéri. Le gouvernement d’Erdogan est en train d’attiser le conflit entre les deux pays avec des déclarations provocatrices ; certains ONG et observateurs dans la région vont même jusqu’à affirmer que la Turquie a envoyé des mercenaires syriens pour se battre en Azerbaïdjan.

De son côté, le Conseil Turcique, une organisation qui regroupe des Etats turcophones, qui sert de plateforme d’influence pour la Turquie en Asie centrale, a publié un communiqué se faisant l’écho des déclarations d’Erdogan très hostiles à l’égard de l’Arménie : « le Conseil turc rappelle que les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies adoptées en 1993 exigent un retrait immédiat, inconditionnel et total des forces armées arméniennes de tous les territoires occupés de la République d’Azerbaïdjan ».

Cette déclaration n’est pas anodine car le Kazakhstan et le Kirghizistan font partie aussi bien du Conseil Turcique que de l’OTSC chapeautée par la Russie. Autrement dit, à travers de ce conflit la Turquie peut être en train de profiter pour faire augmenter son influence parmi des Etats proches de la Russie dans la région. N’oublions pas qu’historiquement la Russie et la Turquie se sont disputées l’hégémonie dans cette partie de la planète, et comme beaucoup d’analystes l’affirment, même si aujourd’hui Moscou et Ankara se trouvent dans une alliance pragmatique, dans plusieurs conflits ils s’opposent. Plus généralement, la Russie et la Turquie à long terme sont des rivaux géopolitiques.

A cela il faut ajouter que l’Azerbaïdjan lui-même est en train de devenir un concurrent pour la Russie dans le secteur de l’énergie, ce qui rend la relation entre les deux Etats également ambiguë. C’est pour cela que malgré le fait que la Russie tente d’éviter une dégradation plus importante de la situation et qu’elle essaye d’entretenir de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan, il ne faudrait pas que ce dernier franchisse certaines lignes rouges qui « forcent » la Russie à agir, non en défense de son allié arménien mais en cherchant à protéger ses positions en tant que puissance hégémonique dans la région, qui n’abandonne pas ses alliés.

Poutine va sans aucun doute essayer d’éviter d’arriver à un tel point. Il tentera de s’appuyer sur les faiblesses de la Turquie également. Comme on affirme dans un article de Bloomberg : « Poutine n’ignore pas qu’Erdogan est déjà surchargé, avec des opérations militaires en Libye et en Syrie ainsi qu’un affrontement géopolitique en Méditerranée orientale - où se cachent également des navires de guerre russes. Une intervention dans le Caucase mettra à rude épreuve l’économie de la Turquie, déjà dans une situation désespérée. La lire est tombée à un niveau très bas en ce qui concerne la possibilité que le pays soit impliqué dans la guerre azéri-arménienne ».

Même dans le cas où la Turquie n’interviendrait pas directement dans le conflit, il est indéniable que les déclarations du gouvernement turc encouragent l’Azerbaïdjan dans son offensive sur le Haut-Karabakh. Bien que pour le moment la plupart des analystes estiment que les possibilités d’une guerre d’ampleur entre les deux pays soient moindres et qu’en fin de comptes aucun des deux pays n’t intérêt à un tel conflit, on ne peut pas exclure un « accident », une situation où le retour en arrière devienne très coûteux politiquement. En effet, dans les deux pays depuis plusieurs années les sentiments nationalistes ont été attisés, entre autres, pour dévier la colère sociale face aux difficultés économiques. La pandémie de Covid-19 n’a fait qu’aggraver la situation économique des travailleurs et des classes populaires des deux côtés de la frontière. En ce sens, les deux gouvernements pourraient se trouver dans une situation où ils auront besoin de présenter quelque chose comme une « victoire ». Et c’est peut-être cela le risque plus grand de rentrer dans une dynamique de guerre totale entre les deux pays.

Cependant, attiser ces sentiments réactionnaires dans la population peut aussi se révéler à double tranchant pour les gouvernements impliqués dans la guerre. Comme le rapporte un article de juillet dernier lors des dernières escarmouches sanglantes entre les deux pays : « En Azerbaïdjan, cependant, le sentiment pro-guerre a dégénéré dans la nuit du 14 juillet, lorsque des milliers de personnes se sont rendues sur la place Azadilq de Bakou pour une manifestation qui a tourné au fracas. Ce qui avait commencé comme une manifestation nationaliste largement spontanée en faveur de la guerre s’est en quelque sorte transformé en une manifestation de colère antigouvernementale et anti-police. Un petit groupe a pris d’assaut le bâtiment du Parlement alors que la police utilisait des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des canons à eau pour briser la mêlée. Les manifestants étaient furieux par le grand nombre de tombés au combat, dont un général très respecté et décoré. Ces manifestations sont l’expression la plus importante et la plus visible du mécontentement populaire en Azerbaïdjan ces derniers temps, soulignant que la guerre peut avoir des conséquences imprévisibles. Ces manifestations font suite à la montée des griefs sociaux et de la colère face aux brutalités policières, alors que le contrat social du pays s’est effrité dans un contexte de stagnation économique et de pandémie de coronavirus ».

Les calculs géopolitiques des gouvernements capitalistes ne peuvent qu’amener à la catastrophe les travailleurs et les populations locales. C’est en ce sens qu’il nous semble fondamental que les travailleurs et les classes populaires rejettent la politique nationaliste et « hégémonistes » de leurs gouvernements aussi bien en Russie qu’en Turquie ainsi qu’en Arménie et en Azerbaïdjan. S’opposer aux capitalistes « nationaux » c’est la façon la plus efficace de faire cesser les guerres qui annoncent souffrances et misères aggravées pour les exploités.




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