Point(s) de vue

« La haine est à la hauteur des espérances trahies »

Sophie Wahnich

« La haine est à la hauteur des espérances trahies »

Sophie Wahnich

Plus on retient sa colère et plus son flot est impétueux, lorsqu’elle explose. Spécialiste de la Révolution française, Sophie Wahnich, directrice de recherche au CNRS a contribué, avec d’autres universitaires, au volume « Le fond de l’air est jaune », qui vient de paraître, au Seuil. Elle revient, pour RP Dimanche, sur certains traits saillants d’un mouvement pétri d’émotions.

Crédits : Gianni Giardinelli

Mouvement porté par les classes populaires ? Par les classes moyennes appauvries ? Par un ensemble composite de secteurs sociaux ? Par le monde du travail au sens large du terme ? Quelle serait votre définition, à la fois sociologique et politique, du mouvement des Gilets jaunes ?

Le mouvement est porté par des hommes et des femmes qui disent avoir toujours « voulu s’en sortir » sans se plaindre outre mesure, mais en étant sérieux, courageux, durs à la tâche, fiables. Ils ont des valeurs attachées à une conception du travail comme lieu de l’effort qui doit être récompensé par un salaire digne. Pour eux c’est cela « s’en sortir », c’est faire les efforts qui permettent de vivre bien, sans ostentation mais sans indignités. Cet art de vivre dignement est celui des classes populaires qui se font un honneur de ne pas avoir recours à l’aide sociale, sinon à la marge. Ils sont fiers. Or désormais cette fierté est atteinte par l’Etat néolibéral. Le manque de perspective pour les enfants est l’un des points déterminants, l’accès aux études se complexifie et avoir son bac n’est plus une porte ouverte de droit depuis maintenant deux ans. La possibilité de prendre des vacances qui font vraiment plaisir est désormais plus faible car avec le même travail, on ne réussit plus à faire les économies nécessaires. La nourriture, elle-même, ne peut correspondre aux attentes de gens qui savent très bien que les riches mangent mieux que les pauvres ou les très pauvres. La segmentation des lieux de consommation a rendu lisible un re-classement au sein de la vaste classe moyenne, et à ce titre ce reclassement est un déclassement car la fluidité qui caractérisait cette classe moyenne disparaît. Et puis malgré tout il y a la hantise du vrai déclassement : celui qui vous ferait dépendre des allocations et vous ferait ressembler aux cas sociaux dénigrés. Ce vécu se colore en fonction des options idéologiques, mais la fierté du travail bien fait et qui doit donner une rémunération digne, n’est ni de droite ni de gauche. Les syndicalistes expliquent toujours que pour être un bon syndicaliste la première chose est d’avoir un travail irréprochable dont on est fier et que c’est sur cette fierté que repose la possibilité de réclamer un juste prix du travail. Alors oui, le mouvement est composite sur le plan sociologique classique, mais pas si vertigineusement que cela si l’on s’intéresse à la question des émotions.

Ensuite, quand on fait perdre leur fierté aux gens, ils peuvent chercher différentes manières de la reconstruire : l’identification à un chef, ou la solidarité. Pour le moment, même si l’extrême droite travaille le mouvement, les Gilets Jaunes sont d’abord du côté de la solidarité. Solidarité intergénérationnelle, mais aussi entre familles, entre ceux qui sont sur les rond-point et ceux qui apportent à manger, ceux qui montent à Paris et ceux qui tiennent le terrain local, solidarité entre différentes sensibilités politiques car l’objectif immédiat peut être maintenu comme commun que ce soit pour la taxe carbone, la démission attendue de Macron, des salaires revalorisés, des petites entreprises soutenues, la luttes des petits contre les gros.

Dans quelle mesure le mouvement des Gilets jaunes est l’expression de la crise des structures habituelles de représentation à gauche de l’échiquier politique ? S’il se définit « ni de droite, ni de gauche », faut-il en conclure qu’il est, au moins partiellement, relié à des secteurs d’extrême droite, ou qu’il s’agirait d’un « mouvement factieux », comme le prétend le gouvernement ?

Ce mouvement témoigne en effet de la crise des structures habituelles et de la représentation.

C’est une crise profonde du syndicalisme qui s’est installée depuis les années 1990, tant les centrales syndicales se sont révélées incapables de transformer les luttes en gains à leur hauteur ou même d’ouvrir des fronts ajustés à la gravité des situations, enfin d’inventer des formes de lutte attractives sans perte outrageuse de salaire, ce qui a conduit à cette insignifiance des journées d’action. Le taux de syndicalisation est en France, c’est bien connu plutôt faible : 11%, et des études menées pour les jeunes montrent que c’est encore plus faible, avec 5% de syndicalisation, si l’on suit Sophie Béroud.

Mais la crise est aussi liée au fait que Macron a surfé sur une attente de mieux être et prétendu que la vie allait être plus excitante et plus belle, qu’on allait faire du beau travail ensemble. Or cette attente a été déçue. Le pays se dégrade dans sa capacité à protéger et à cet égard la revendication du « zéro SDF » témoigne de l’inquiétude de voir traiter ainsi de plus en plus de monde, d’une manière indigne et dans l’indifférence. Le travail se dégrade, Lactalis, Volkswagen, sont des lieux où sous prétexte de rentabilité on demande aux employés de faire de la « merde ». Or cela les déprime et ce sont les psychologues du travail qui sont appelés à la rescousse et décrivent, si l’on songe aux écrits d’Yves Clot, ces situations intenables.

Enfin, la crise est celle de la forme parti qui a abandonné son rôle d’élaboration des critiques à faire au monde comme il va, aux lois, aux pratiques, et abandonné sa fonction de veilleur et voyeur. Bref, qui se contente depuis trois génération de qualifier des candidats sur des critères souvent féodaux.

Les rond-point ont été des espaces de discussion qui manquent partout. La résolution de la crise ne pourra se faire par le haut qu’en instaurant ces espaces d’élaboration, comme nécessaires et légitimes, pour s’adresser aux pouvoirs publics. Sinon le renversement voulu par l’extrême droite conduira à choisir une fierté d’un autre type : non pas l’usage de la parole, mais l’identification à celui ou celle qui saura capter les émotions vécues.

Le populisme n’est pas inéluctable, mais il est la solution de facilité. De fait, à ce jour, les abstentionnistes constitueraient 40% des Gilets Jaunes. Mais 46 % très à droite et extrême droite. C’est beaucoup. Mais ce n’est pas majoritaire. L’enjeu et de politiser par l’expérience de solidarité et de démocratie. La première partie est gagnée ou presque, mais pour la démocratie c’est ce qui s’ouvre. Or Le Président joue contre la démocratie en s’adressant à des maires plutôt qu’à des citoyens, maires qui par ailleurs se plaignent d’être des figures sans pouvoir, donc des fantoches. Le factieux c’est sans doute Macron lui-même. Il attise le feu. Il rigole quand on lui parle de la misère, c’est plus fort que lui, même dans les réunions avec les maires.

Drapeaux tricolores, bonnets phrygiens, Marseillaise, évocation du peuple et invectives contre un Macron comparé à Louis XVI, les références et les parallélismes avec 1789 sont grandes. Croyez-vous qu’avec le « Grand débat national », que le gouvernement souhaite cadenasser et qu’il a pensé comme une issue à la crise, Macron rejoue sans le savoir le même scénario que celui des Cahiers de doléances et qu’il contribue à approfondir la dynamique de remise en question du pouvoir constitué ?

Je ne crois pas que le Président de la république, Emmanuel Macron, en cadenassant ce débat ne sache pas ce qu’il entreprend. Il tente de subvertir très sérieusement la forme débat comme réalisation de la demande d’écoute. Il réinstaure des structures de corps intermédiaires avec des assemblées de maires en lieu et place de citoyens et répond ainsi à l’un des reproches qui lui ont été fait tout en se fabriquant une couche protectrice du contact direct d’avec le peuple, que ce soient les gilets jaunes ou les spectateurs de la situation. Il prend le temps de parler des heures pour restaurer l’adhésion à son programme, par exemple le démantèlement des services publics sous prétexte de rébellion antifiscale.

Cela ne satisfera bien évidemment pas les Gilets Jaunes, mais ils sont minoritaires. Ce qui dérangeait vraiment c’était l’adhésion de la population au mouvement des Gilets Jaunes, et là c’est un pari. Nul ne sait si cette adhésion dans ce contexte va se maintenir. Tout dépendra de l’inventivité des Gilets Jaunes et de la capacité des maires à subvertir ces échanges organisés, très explicitement, pour calmer le jeu et rétablir un semblant de confiance dans le pays qui passerait entre maires et présidence. Certains en profitent pour dire des choses fortes et appeler à un retour de dignité et d’économie morale - on songera à Christian Venries, président de l’association des maires ruraux du Lot - d’autres sont complaisants avec le pouvoir. Si la confiance de la population dans cette mascarade n’atteint pas la confiance dans des municipalités consentantes, Macron aura gagné. Mais si ce n’est pas le cas, cela approfondira la crise de la représentation et d’autres formes de lutte se fraieront un chemin peut-être même avec les maires récalcitrants. Dans tous les cas, la rupture d’économie morale sera in fine la même, voire aggravée, et les maires ne feront pas tampon d’avec les Gilets Jaunes. Le mouvement peut aussi bien s’écrouler que s’amplifier. La lutte est celle des légitimités, le grand débat contre les assemblées populaires auto-organisées. Il y a en a eu déjà un certain nombre et là, la presse ne joue pas son rôle sérieusement, car finalement on a peu d’articles qui relaient ces initiative de première importance démocratique.

Là encore, soit ces assemblées ressemblent à Nuit Debout et cela ne débouchera pas sur ce qui est pourtant largement attendu, soit une stratégie va émerger avec des ordres du jour communs, ordre du jour resserrés pour arriver à donner une image des attentes partagées de poids. Ce sera alors un nouveau bras de fer. Mais après tant de rouerie et de perversité, cela ne pourra se faire dans le calme. Notre président joue donc avec le feu sciemment. Si la lutte est violente, il réprimera dans la violence. Il y a longtemps que les capacités imaginatives des hommes et des femmes engagées dans une lutte n’avaient pas été à ce point nécessaire et point déterminant de la situation.

Comment expliquer le niveau de la confrontation au cours des dernières mobilisations, à la fois à Paris mais également en région ? Y a-t-il une spécificité dans les caractéristiques des affrontements de ces deux derniers mois ?

La confrontation est forte car les répertoires d’action régulées, classiques, sont souvent méconnus des Gilets Jaunes et que la violence policière est devenue extrême depuis déjà 2016, avec l’état d’urgence, la COP21, la Loi travail ou encore Nuit Debout. Enfin, les Gilets Jaunes n’ont pas peur. C’est un point important, pour le pire et le meilleur. Le pire si l’extrême droite s’empare de la rue. Le meilleur si cela conduit à un sentiment démocratique de puissance propre aux révolutions. En 2016, ceux qui étaient dans la rue étaient ceux qui se sentaient trahis par la gauche. Aujourd’hui, ceux qui se sentent trahis par Macron, donc trahis ni de droite ni de gauche. La haine est à la hauteur de l’espérance trahie.

Propos recueillis par RPDimanche

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