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Culture et Sport

La jeunesse du monde de la culture : étudiants, travailleurs, ce n’est pas à nous de payer la crise !

La crise actuelle du coronavirus accentue l’équilibre économique précaire sur lequel repose le monde de la culture. Elle est particulièrement révélatrice de la situation de la jeunesse : les étudiants et les jeunes travailleurs qui constituent une véritable armée de réserve sans qui l'industrie et les institutions culturelles françaises ne pourraient fonctionner, et qui sont maintenant les à encaisser le prix de la crise.

lundi 20 avril

La crise sanitaire que l’on connait actuellement place la jeunesse aux avants postes de ses conséquences économiques. Celle-ci occupe les postes les plus précaires, souvent sans contrat. Quand contrat il y a, il s’agit souvent de contrats précaires, flexibles, comme les contrats de vacation. Ces contrats sont les plus faciles à rompre, et transforme les jeunes en une force de travail « jetable » soumise au bon vouloir des employeurs. Ces contrats précaires ont été, bien entendu, les premiers rompus dès les annonces de fermeture des lieux culturels pour endiguer la propagation du virus. Vient s’ajouter à cela, pour ce qui est des étudiants, la pression scolaire induite par une continuité pédagogique et le maintien des examens totalement inégalitaire en période de pandémie et de confinement, qui relève de l’acharnement de la part du gouvernement, des directions universités et des écoles.

La jeunesse du monde de la culture : première variable d’ajustement pour maintenir un système toujours plus élitiste

La jeunesse étudiante du monde de la culture aujourd’hui est la première à subir les privatisations et l’élitisation de son enseignement. D’une part dans les universités avec la suppressions progressive des enseignements jugés non-rentables dont les filières artistiques, littéraires ou de sciences humaines dans l’enseignement public, au profit de l’enseignement privé hors prix faisant miroiter une insertion facilitée dans le monde du travail. En parallèle de ce phénomène, le maintien de l’héritage de l’enseignement de l’art comme un luxe réservé à une élite, qui repose sur le fantasme du rôle d’ascenseur social que pourraient jouer les institutions compétitives pour les rares chanceux qui ont travaillés assez assidûment pour pouvoir prétendre y entrer, cherchant à s’élever par la force de leur volonté dans une classe sociale supérieure.

Les conditions d’entrée dans ces écoles d’élite culturelles (Ecole du Louvre, Beaux-arts, école d’architecture etc) se fondent d’une part sur les illusions d’égalité des chances, d’ascenseur social et de méritocratie. L’entrée se fait généralement sur concours, et depuis la mise en place de la loi ORE et la sélection via Parcoursurp s’est ajoutée une étape supplémentaire d’écrémage des futurs étudiants par dossier. Cette illusion méritocratique est rapidement rompue par les sacrifices financiers que doivent faire les familles pour permettre à leurs enfants de passer le concours. Ainsi fleurissent prépas et cours d’été privés à des prix insolents, ou publics, croulant sous les demandes de places. Ce type d’école - beaux-arts, école d’architecture, école du Louvre etc. - vantent pour justifier cette image d’école d’élite une qualité d’enseignement inégalée, dont la logique est d’offrir à l’étudiant privilégié une place avantageuse pour le placer dans un marché du travail hyper-compétitif.

En effet, l’enseignement culturel (histoire de l’art, art, musique, arts du spectacle, architecture etc) est réputé pour être l’une des filières dont les débouchés sont des plus incertains. Les professions manuelles, comme celles des techniciens nécessaires à toute manifestation culturelle, qu’il s’agisse d’une exposition dans un musée ou d’une représentation scénique, sont soumises simultanément à des exigences techniques et technologiques grandissantes, entraînant une spécialisation des métiers sans revalorisation des salaires, et à des baisses de budgets pour des événements toujours plus grands, entraînant une augmentation infernale du volume horaire et du rythme de travail. Les professions intellectuelles, comme les bibliothécaires, les historiens de l’art, les administrateurs culturels, ne sont pour leur part pas épargnés par la dynamique de casse des services public qui fait rage depuis des années qui entraîne une dévalorisation des salaires, une baisse du nombre de postes mais aussi un sentiment d’impuissance et de perte de sens du but de son travail. Cette dynamique est d’autant plus insidieuse que les rares places sur le marché du travail sont accaparées par quelques étudiants issus de ces "écoles d’élites". Tous les étudiants de ces écoles paient le prix fort entre sélection, pression à la réussite, mais leurs efforts restent souvent vains puisqu’uniquement une infime partie seront éventuellement employés pour les compétences qu’ils développent durant leurs études.

Les études dans le domaine de l’art et la culture, qu’il soit manuel ou intellectuel, sont faites de stages, d’alternance, de travail sur le terrain qui permettent d’utiliser cette armée de réserve que constitue la jeunesse comme une main d’œuvre jetable à moindre coût. Beaucoup d’institutions autant publiques que privées n’hésitent également pas à faire appel à une main d’œuvre jeune, étudiante ou non, à grands coups d’appels à projets ou à participations rémunérées en “expérience” ou en “visibilité”. Il s’agit pour ses institutions d’utiliser l’hyper-compétitivité d’un marché du travail où la compétence est jugée par la capacité à se constituer un réseau, en réalisant des économies sur le dos de cette jeunesse exploitée pour se maintenir à flot dans une période de coupe budgétaires. Les différents stages de graphismes auprès des entreprises ou instances de l’état, payés en moyenne 3,55 euros de l’heure lorsqu’ils sont stagiaires, ou encore du musée du Louvre ou de la fiac (foire internationale d’art contemporain) qui utilisent les étudiant en histoire de l’art pour faire de la médiation gratuitement, en sont des exemples flagrants.

Qu’il s’agisse des travailleurs ou des étudiants, on exige de cette jeunesse toujours plus de flexibilité, d’adaptation, de sacrifices sous prétexte d’une vocation, d’une passion et d’un engagement total pour « l’Art » en faisant fi des conditions matérielles d’études ou de travail. Ainsi, on peut demander officieusement des semaines de 50h à des apprentis payés au lance pierre ou s’accaparer les recherches de son stagiaire.

C’est cette situation déjà chancelante que vient heurter la crise du coronavirus et les vagues de licenciement qu’elle engendre, accentuant la précarisation de nombres d’acteurs du monde de la culture, travailleurs comme étudiants, qui souvent se confondent : bibliothécaires, jobs à temps partiel vacataires, apprentis, intérimaires, intermittents, parfois accompagné de l’angoisse et de la pression scolaire due au maintien à tout prix des examens afin de ne pas "brader" les années d’études.

Pourquoi une telle situation ? Ne nous trompons pas d’alliés !

Ne nous y trompons pas ! Ce n’est en aucun cas dans l’intérêt des étudiants que les directions des facs et de écoles refusent l’annulation des examens ! Les directions d’université et d’écoles qui veulent, comme à Paris 1 ou à l’Ecole du Louvre, maintenir les examens en pleine pandémie mondiale, tentent par tous les moyens, principalement autoritaires, de maintenir un système d’enseignement supérieur compétitif. Faire briller la renommée de l’établissement par les réussites et la mise au pli de leurs étudiants qui rentrent dans des cases statistiques d’une part et rentrent dans le moule qu’on leur impose d’autre part, afin, en dernière instance de préserver le "prestige" des établissements. Cela permet non seulement aux directions et au gouvernement premièrement de mettre en place une sélection qui s’effectuera de fait sur critères sociaux. C’est à dire que les étudiants les plus précaires, survivant grâce aux C.R.O.U.S., licenciés, ou travaillant toujours plus dans la grande distribution par exemple, seront ceux qui paieront de leur année d’étude, soit, entre autre, 10 220 euros en moyenne, cette crise sanitaire. Deuxièmement, de maintenir la jeunesse sous la pression des examens, des cours en ligne etc., pour qu’elle ne puisse pas prendre parti dans la crise actuelle alors même que la gestion de celle-ci par le gouvernement est désastreuse.

C’est ce même gouvernement, dans la lignée de ses prédécesseurs, qui a cassé années après années l’hôpital public et la recherche au profit des établissements privés, ne permettant plus aujourd’hui au système de santé de faire face à la crise du coronavirus. C’est ce même gouvernement qui a brisé l’enseignement supérieur imposant un contrôle et une sélection toujours plus drastique et violente laissant sur le carreau nombre de jeunes, générations après générations. Ce sont ces mêmes politiques qui ont rendu le monde de la culture toujours plus flexible et précarisant pour ses travailleurs.

En effet, en 20 ans le nombre de travailleurs dans le milieu de la culture a doublé, néanmoins avec les politiques de privatisation grandissante des services public menées par les gouvernements successifs dont la culture est aussi victime, ce sont les conditions de travail de la majorité des travailleurs qui se détériorent pour assurer, toujours, des profits aux actionnaires et propriétaires à commencer par l’Etat. Licenciements, horaires variables, temps partiel, durées de travail aléatoires, voilà le quotidien des acteurs de la cultures, intermittents, intérimaires, sans sécurité de l’emploi ou encore freelance sans aucune couverture sociale alors que la plupart de ces travailleurs ont un niveau de Bac +3 ou supérieur ! En outre, seulement la moitié des diplômés d’enseignements artistiques trouvent un travail dans le monde de l’art ! En ce sens, l’on est en droit de s’interroger aujourd’hui en pleine crise sanitaire mondiale et alors que les travailleurs précaires dont font partie les étudiants qui sont la première variable d’ajustement du patronat et de l’Etat en vue de la crise économique sans précédant qui va suivre , pourquoi parle-t-on encore de « valeur du diplôme » ?!

Ce maintien de la sélection à tout prix en période de pandémie mondiale est justement justifié par la crise économique latente depuis 2008. Le marché du travail artistique, qui repose déjà sur une économie rendue branlante par une gestion capitaliste et des décennies de contre-réformes néo-libérales, ne peut pas accueillir tous ces nouveaux travailleurs diplômés sans les sélectionner, et ainsi conserver ce qui fait tenir l’économie chancelante de la culture : une « armée de réserve » de travailleurs jeunes exploitables prêts à travailler gratuitement ou à moindre coût dans l’espoir d’appartenir un jour à cette élite de la culture.

La jeunesse ne sera pas les petites mains des “jours heureux” de Macron

Macron voudrait renvoyer les plus jeunes à l’école sous prétexte que l’enseignement serait inégal, mais maintenir les examens dans le secondaire comme si les inégalités s’arrêtaient avec le lycée, et n’étaient pas renforcées dans l’enseignement supérieur entre les étudiants qui sont forcés de continuer à travailler, ceux qui ont été licenciés, ou qu’on n’a pas rappelés pour la grande majorité qui travaille sans contrat, qui ne peuvent même plus payer leur loyer, ceux vivant confinés dans 9m², avec leur famille entière dans un appartement...

Il s’agit là d’un moyen de tenir à l’écart la jeunesse des décisions que l’on prend pour résoudre cette crise aux conséquences économiques majeures. C’est pourtant nous qui vivrons dans le « monde d’après » à payer toujours plus les décisions qui sont prise aujourd’hui, à commencer par les cadeaux faits aux entreprises qui creusent le déficit étatique, qu’il va falloir rembourser de nos poches, par nos impôts et des conditions de travail qui vont se aller se dégradant pour économiser toujours plus !
Nous devons refuser ce qu’on nous présente comme un état de fait ! Non, ce n’est pas à nous de payer la crise qu’ils ont engendré, ni de nos années d’études, ni de nos vies ! Luttons non seulement pour l’annulation de nos partiels et de nos examens : la seule mesure qui peut, en ces temps pandémique de mettre toute la jeunesse étudiante sur un pied d’égalité relatif ; mais aussi pour qu’un salaire étudiant à la hauteur du SMIC soit versé à tous.

« La culture aura un rôle majeur à jouer pour nous permettre de retrouver des jours meilleurs » a déclaré Franck Riester au journal le Monde, à la suite de l’annonce des décrets d’aide au secteur de la culture. Entre des mesures qui ne font, au mieux, que décaler dans le temps le problème du renouvellement de leur statut pour les intermittents, et un plan de relance économique toujours aussi flou pour le secteur en entier qui n’adresse pas ses problèmes structurels, le ministre de la Culture rappelle que « le New Deal de Roosevelt, après la Grande Dépression, avait massivement investi dans la culture ». Dans un contexte d’unité nationale chancelante, Franck Riester voudrait utiliser la culture pour colmater les brèches de la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement. Nous ne serons pas les petites mains des architectes de l’unité nationale et, si nous pensons que les jeunes travailleurs et étudiants du monde de la culture peuvent participer à jouer un rôle dans la gestion de cette crise autant sanitaire qu’économique, nous n’accordons aucune confiance à ceux qui en sont les architectes.

Des travailleurs des Opéras, des théâtres et des ateliers de décors participent déjà à la confection de blouses et de masques pour les soignants, comme les services coutures des Opéras de Nice ou de Paris, mais aussi de nombreux autres. Dans l’événementiel, des prestataires utilisent également leur matériel pour, entre autres, la mise en place de zones de dépistage. Le matériel des écoles et des UFR d’arts, d’audiovisuel et de la culture dans le sens large, ainsi que le savoir faire de certains étudiants ou professeurs peuvent être utiles face aux pénuries que révèlent cette crise : qu’il s’agisse de produire des blouses ou des masques, de manipuler une imprimante 3D pour fabriquer des visières ou des pièces de respirateurs, ou encore d’utiliser du matériel de construction temporaire pour aménager des espaces de dépistages.

Ces initiatives, qu’elle soient déjà existantes ou dans le domaine du possible, ne peuvent cependant pas servir à bâtir les “jours meilleurs” de ceux qui sont à l’origine autant des pénuries actuelles que de la casse de l’hôpital public, de la situation dramatique du monde de la culture et de la précarisation de la jeunesse. Elles doivent être sous contrôle des travailleurs et étudiants qui possèdent ce savoir-faire, en lien avec les besoins des secteurs en première ligne de la crise. Surtout, elles doivent s’accompagner non seulement d’une rémunération juste au salaire d’un ouvrier qualifié, mais aussi du renouvellement automatique de leur statut pour tous les intermittents, et d’une indemnité à la hauteur minimale du SMIC versée à tous les précaires (ceux qui ont perdu leur emploi, dont le contrat saisonnier est annulé, dont la promesse d’embauche n’a pas été signée, ou qui n’ont pas été rappelés par leur employeur…).

Que nous soyons ou non en capacité matérielle d’aider à résoudre cette crise, nous voulons apprendre non pas pour être le plus compétitif dans la course à la note puis dans la course à l’emploi, mais que tous les enseignements que comportent les études et les pratiques artistiques deviennent des appuis majeurs pour comprendre et interpréter notre monde. Qu’ils ne servent pas à peindre les “jours heureux” de Macron, du ministère de la culture ou des grands patrons de l’art qui ont posé les bases de la crise dans laquelle se trouve le monde de la culture aujourd’hui, mais puissent, au côté des travailleurs, s’émanciper de la main-mise de la bourgeoisie sur l’art, elle qui décide non seulement des conditions de travail des acteurs du monde de la culture mais aussi du discours qu’il doit porter.




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