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La justice censure préventivement un article de Mediapart contre le maire mafieux de Saint-Etienne

Les révélations de Mediapart ont fait la lumière sur le chantage à la sex-tape de Gaël Pedriau, maire de Saint-Etienne contre un adjoint. Mediapart allait faire de nouvelles révélations sur le caractère mafieux du maire, mais la justice a censuré Mediapart au nom de la protection de la vie privée !

mardi 22 novembre

Jean-Philippe Ksiazek/AFP

En août, Antton Rouget, journaliste du pôle recherches de Mediapart, dévoilait une affaire de chantage à la sex-tape au sein de la majorité municipale de Saint-Etienne. Le maire LR Gaël Perdriau (depuis exclu du parti), son directeur de cabinet, Pierre Gauttiéri et un adjoint municipal, Samy Kéfi-Jérôme (ancien vice-président de Laurent Wauquiez au Conseil Régional d’Auvergne Rhône-Alpes) avaient monté depuis 2015 un véritable complot contre le premier adjoint UDI, Gilles Artigues.

Celui-ci avait été piégé en janvier 2015, lorsque Samy Kéfi-Jérôme l’a fait rencontrer un escort-boy et les a filmé à leur insu, pour ensuite le faire chanter. Gilles Artigues est une personnalité locale de la droite, connue pour ses prises de position anti-LGBT et impliqué dans la communauté chrétienne. Sur fond de rivalité historique entre le maire Perdriau et son premier adjoint pour le siège de maire, ce dernier a subi un chantage brutal pendant 7 ans.

Malgré les premières révélations de Mediapart, le maire et son directeur de cabinet, Pierre Gauttiéri, ont, dans leur style propre, nié toute implication et même la connaissance de cette opération de chantage : « je ne sais pas s’il s’agit d’un gang bang ou d’une partouze » déclarait, non sans ironie, le maire fin août à la presse locale.

Sauf que Gilles Artigues, la victime de ce chantage, avait enregistré par deux fois, en novembre 2017 et en juillet 2018, les menaces dont il faisait l’objet. Des enregistrements réalisés dans le bureau du maire LR, qui ont permis de démontrer de manière accablante le rôle de premier ordre joué par le maire et son directeur de cabinet dans l’opération de chantage.

Dans ces enregistrements, on entend Pierre Gauttiéri : « Si vous [prévenez le procureur], l’ensemble des parents des élèves qui sont dans la même classe que vos enfants recevront une copie du film (...) Je pense que vos enfants ne s’en remettront pas ». C’est encore lui qui conclut le mieux l’ensemble de l’opération : « Je fonctionne exactement comme peut fonctionner un criminel. Je n’ai aucune foi, ni loi », « si le fait que j’aille en taule vous fait tomber parce que vous passez pour une vieille pédale sur le retour, je n’en ai aucun problème ».

Ce sont ces enregistrements que la justice veut aujourd’hui empêcher Mediapart d’exploiter à nouveau. Le journal d’investigation préparait de nouvelles révélations sur une autre opération de manipulation de Perdriau qui aurait visé un ténor des LR, Laurent Wauquiez. L’animosité entre les deux hommes est de notoriété publique. Mais la justice, en la personne de Violette Baty, vice-présidente du tribunal judiciaire, et sur demande de Gaël Perdriau, a interdit à Mediapart de publier de nouveaux extraits des enregistrements, sous peine d’être condamné à payer 10 000 euros par extrait publié. Une mesure arbitraire, prise sans confronter la rédaction de Mediapart, et sans lui laisser la possibilité de se défendre.

Une « censure préalable » que dénonce Edwy Plenel, directeur de publication de Mediapart, et qui a choqué dans le milieu journalistique. La rédaction de Mediapart dénonce l’utilisation d’une « arme d’Ancien Régime contre la liberté de la presse » : la justice a considéré que la publication de ces enregistrements atteindrait à la vie privée de Gaël Perdriau.

Pourtant, il s’agit clairement ici d’une dissimulation de preuve en faveur de celui qui est mis en examen pour « atteinte à l’intimité de la vie privée, chantage aggravé, soustraction de bien public par une personne chargée d’une fonction publique, abus de confiance et recel de ces infractions ». D’autant que ces enregistrements sont d’intérêt public : l’opération de chantage ignoble mis en place par Perdriau et ses complices a été payée en argent sonnant et trébuchant, mais surtout public ! Ce seraient 50 000 euros de subvention municipale qui auraient permis de rétribuer les auteurs du mauvais coup, Samy Kéfi-Jérôme et son ancien compagnon.

C’est une attaque anti-démocratique inédite contre le droit de la presse, qui grâce à l’élargissement du secret des affaires permis par Macron, touche également des médias d’investigation qui enquêtent sur les agissements des grands capitalistes. C’est le cas de Reflets.info dont des publications sur Altice ont été censurées préventivement à la demande de Patrick Drahi, le propriétaire de BFM TV, Libération et SFR.

Cette décision de justice est un dangereux précédent. Non pas qu’il ne soit pas courant que les barbouzes politiciens dans le genre de Perdriau ou des capitalistes rapaces comme Drahi ou Bolloré essayent de bâillonner la presse, bien au contraire. Quand ceux-ci ne peuvent pas le faire en droit, ils le font dans les faits, comme quand ils harcèlent de procédures judiciaires des médias indépendants qui n’ont pas les épaules pour payer tant de frais de justice. Mais cela se faisait sur la base d’articles parus. Dans le cas présent, les capitalistes et les politiciens ripoux peuvent s’appuyer sur la défense de la « vie privée » ou du secret d’affaires pour empêcher un média d’écrire un article, sous peine d’une lourde amende !

Pourquoi la juge a-t-elle décidé d’une telle mesure de répression de la presse ? Les révélations vont-elles mettre de l’huile sur le feu, alors que l’élection du futur président des Républicains a lieu le 4 décembre, et qu’Eric Ciotti veut proposer Laurent Wauquiez comme candidat naturel à l’élection présidentielle de 2027 ? L’opération risque au contraire de mettre cette affaire encore davantage sous les projecteurs.

Car pour l’instant, si le directeur de cabinet, Gauttiéri, et Kéfi-Jérôme qui était encore adjoint à l’éducation et à la jeunesse de Saint-Etienne jusqu’en septembre, ont tous les deux sauté, le maire de Saint-Etienne également président de la métropole reste à son poste. Gilles Artigues, lui a démissionné en mai 2022, avant que l’affaire n’éclate au grand jour. Depuis, il a été remplacé par Jean-Pierre Berger.

En 2019, celui-ci avait mis en place un système de surveillance par micro dans le quartier populaire Tarentaize-Beaubrun-Couriot. L’adjoint envoyait paître les opposants à ce projet : « Il y a des gens, dans l’espace public, qui disent "oh la la, on est encore fliqués !"  ». Ironie de l’histoire, son maire prétexte désormais la défense de la vie privée quand des enregistrements ont été utilisés pour dévoiler ses agissements mafieux.

Mais de toute façon, l’équipe municipale n’est pas à une contradiction près. Malgré un chantage homophobe, des méthodes criminelles et du détournement de fond public, la mairie de Saint-Etienne cherche à se laver les mains et à s’acheter une conscience en refusant de diffuser les matchs de la coupe au Qatar : « les valeurs portées par cette manifestation sportive internationale sont aux antipodes de celles de Saint-Étienne, ville inclusive et durable Unesco et du plan de mandat de l’équipe municipale qui repose sur les trois piliers que sont le bien-être social, le développement durable et les valeurs de la République ».



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