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La pandémie et le nationalisme des vaccins

Le "nationalisme vaccinal" reproduit les rivalités et les tensions géopolitiques qui se sont accrues depuis la crise capitaliste de 2008. En fin de compte, il est le miroir de la concurrence capitaliste et de l'irrationalité d'un système qui transforme tout ce qu'il touche - du superflu à l'indispensable pour la vie - en marchandise et en profit.

mardi 22 décembre 2020

Traduction de l’article de Claudia Cinatti pour La Izquierda Diario

En novembre, quelques uns des centaines de vaccins Covid 19 qui sont en cours d’élaboration ont été approuvés, dont celui fabriqué par le laboratoire Pfizer (et son partenaire allemand BioNTech). Si ces vaccins ont reçu l’approbation "d’urgence" des organismes nationaux de certification, permettant ainsi la première administration à grande échelle, et qui serait une sorte de "phase 3" prolongée, ils constituent sans aucun doute une étape importante sur la route de la sortie de la pandémie.

La bonne nouvelle contraste avec deux réalités inquiétantes. D’une part, les vaccins, malgré l’empressement, sont arrivés tardivement et à très court terme, la pandémie continue de frapper avec une vitalité renouvelée. D’autre part, l’accès aux vaccins, comme à toute autre marchandise, est pour l’instant réservé aux grandes puissances, alors que le reste de la population qui vit dans des pays dépendants, semi-coloniaux ou très pauvres - c’est-à-dire plus de la moitié de la population mondiale - devra continuer à vivre avec le virus. Ou du moins, ce sera le cas pour les milliards d’entre ceux qui n’appartiennent pas aux élites privilégiées.

Commençons par le premier problème. L’hémisphère nord, c’est-à-dire les grandes puissances occidentales, connaît la deuxième (ou troisième) vague de coronavirus. Certains, comme le Royaume-Uni et les États-Unis, ont commencé à vacciner les groupes à risque, probablement dans les prochains jours, suivis par l’Allemagne, mais il est sûr qu’ils n’atteindront pas un pourcentage significatif d’immunisation dans les prochains mois.

La plupart des pays européens ont dû rétablir les restrictions, les confinements et même un couvre-feu ici en France, et cela après les mobilisations massives contre le tournant autoritaire de Macron. En Allemagne, Angela Merkel a presque plaidé auprès de la population pour une augmentation des précautions, et il se passe la même chose à Londres.

La situation aux États-Unis est encore plus décourageante. Elle reste sur le podium des pays ayant le plus grand nombre d’infections et a déjà dépassé les 300 000 décès. Le président élu Joe Biden semble proche de faire approuver par le Congrès un nouveau plan de relance de 900 milliards de dollars, dont une partie servira à soutenir l’assurance chômage, des mesures d’endiguement telles que les banques alimentaires, et peut être une autre série de "monnaie hélicoptère", qui ira directement dans les poches des concernés. Les républicains, eux, sont tiraillés entre leur rôle d’opposition et le fait de voter pour des politiques bénéficiant de la sympathie populaire qui leur permettront à terme de conserver une majorité au Sénat.

Biden espère que ces mesures serviront de "pont" entre la situation actuelle de crise sociale et une éventuelle reprise. Bien sûr, l’impact de la « crise covid » est sélectif, comme dans toute société de classes. Selon une étude publiée dans le Washington Post, 45 des 50 premières entreprises ont augmenté leurs profits et ont grossi les poches de leurs actionnaires, mais dans le même temps, elles ont licencié collectivement 100 000 travailleurs. L’exemple le plus frappant est celui de Berkshire Hathaway, le groupe dirigé par Warren Buffett, qui a réalisé 56 milliards de dollars au cours des six premiers mois de la pandémie, alors qu’une de ses entreprises a licencié 13 000 travailleurs.

En Amérique latine, épicentre de la pandémie pendant plusieurs mois, le soulagement a été de courte durée, avec des reprises épidémiques dans la plupart des pays, sans que le cycle de la première vague ne soit encore totalement épuisé.

Quant aux vaccins, la lumière promise au bout du tunnel ne brille pas de la même façon pour tout le monde. Selon Oxfam (qui fait partie de la People’s Vaccine Alliance avec Amnesty International, Global Justice Now et d’autres institutions liées aux "organisations multilatérales"), 70 pays « pauvres », dont le revenu moyen est très bas, ne pourront vacciner qu’une personne sur dix l’année prochaine. De leur côté, les puissances occidentales - les États-Unis, le Canada et plusieurs pays de l’Union européenne - ont déjà acheté les doses nécessaires pour vacciner toute leur population au moins trois fois en moyenne au cours de l’année 2021.

On estime que 82 % de la production de Pfizer et 78 % de celle de Moderna sont déjà vendus aux pays « avancés », de sorte que les pays les plus pauvres devraient attendre jusqu’en 2024 pour vacciner leur population. Alors qu’Oxford/AstraZeneca s’est engagé à consacrer un pourcentage plus élevé aux pays "émergents", il n’atteindra que 18 % de la population mondiale.

En octobre, l’Afrique du Sud et l’Inde ont soumis à l’Organisation mondiale du commerce une motion visant à libérer les brevets sur le vaccin Covid 19, aujourd’hui détenu par des monopoles pharmaceutiques, afin qu’il puisse être fabriqué de manière générique. Cette proposition a été immédiatement rejetée par les États-Unis, l’Union européenne, la Grande-Bretagne, la Norvège, la Suisse, le Japon, le Canada, l’Australie et le Brésil, entre autres.

Les arguments ne sont pas seulement "humanitaires" mais aussi économiques et font référence au financement public que les grandes sociétés pharmaceutiques ont reçu pour développer les vaccins contre Covid 19 : Moderna a reçu 2,5 milliards de dollars ; AstraZeneca 2 milliards et Pfizer 455 millions de dollars du gouvernement allemand, en plus des 6 milliards de dollars d’engagements d’achats anticipés des États-Unis et de l’Union européenne.

Le "big pharma" a défendu son droit au profit dans un article d’opinion du New York Times, qui réaffirme que les brevets incitent les investisseurs à bénéficier d’une période d’exclusivité - ce qui expliquerait, du point de vue des entreprises, qu’il existe aujourd’hui des vaccins en un temps record, et que le monopole serait relatif car il existe 214 projets de vaccins dans le monde, mais ils précisent plus tard que seuls 7 ont été approuvés ou sont proches de l’approbation. Quant aux 207 autres...

Le fossé n’est pas seulement entre "les riches et les pauvres", mais il oppose "l’Occident" à la Chine et à la Russie, qui profitent du nationalisme des grandes puissances pour exercer une partie de leur "soft power" par une sorte de diplomatie du vaccin et, ce faisant, faire des affaires importantes.

Le gouvernement chinois a promis de rendre ses vaccins disponibles en tant que "bien public mondial" et a désigné le Pakistan et d’autres pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique comme prioritaires, bien que leur capacité de production à grande échelle soit douteuse. Contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine a accepté de rejoindre le fonds COVAX, une sorte de mécanisme de coopération de l’Organisation mondiale de la santé visant à garantir un fond de vaccins pour les pays à revenus moyens, faibles et pauvres. De nombreux analystes voient dans cette position de Xi Jinping une continuité de projets à l’ambition hégémonique face à la défection des Etats-Unis de leur rôle de leader, un équivalent sur le terrain sanitaire de la route de la soie.

Dans le cas de la Russie, Poutine espère vendre des centaines de millions de doses de son vaccin Spoutnik V dans les "pays émergents". Certains sont des alliés traditionnels de la Russie dans sa zone d’influence, comme les anciennes républiques soviétiques de Biélorussie et de l’Ouzbékistan, mais la plupart y voient surtout leur seule chance face au nationalisme des grandes puissances occidentales. Outre l’avantage économique, Poutine espère rétablir le statut géopolitique de la Russie et étendre son influence jusqu’en Amérique latine, l’arrière-cour de l’Amérique.

L’OMS et les autres bureaucraties des "agences multilatérales" qui servent de couverture à l’impitoyable domination impérialiste avertissent que la concurrence nationale pourrait prolonger la pandémie qui ne peut se résoudre que internationalement.

Le "nationalisme vaccinal" reproduit les rivalités et les tensions géopolitiques qui se sont accumulées depuis la crise capitaliste de 2008. En fin de compte, il est le miroir de la concurrence capitaliste et de l’irrationalité d’un système qui transforme tout ce qu’il touche - du superflu à l’indispensable pour la vie - en marchandise et en profit.




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