Capitalisme et déraison sociale

Leur rationalité et la nôtre

Christa Wolfe

Leur rationalité et la nôtre

Christa Wolfe

La pandémie de Covid-19 montre que le capitalisme, malgré ses richesses et capacités de production, reste largement un « règne de la pénurie ». Mais cela découle directement de sa propre logique, ce qui remet en avant la « lutte pour la rationalité » ; une lutte entre la rationalité bourgeoisie et la rationalité communiste.

Depuis le début de la crise sanitaire plusieurs faits structurels sont devenus évidents aux yeux de nombre d’entre nous : le caractère impératif de la course au profit alors même que les vies des travailleurs et des travailleuses sont en jeu, le concert d’incohérence des décisions au jour le jour avec des effets de non-communication au sein du gouvernement (Blanquer démenti le lendemain de sa visite au CNED par le 1er discours de Macron le vendredi, 13 mars), le recours systématique à la répression — par la violence physique, mais également symbolique puisque le préfet Lallement donne également des leçons de morale. Tous ces éléments montrent que la logique à l’œuvre est exacerbée et comme poussée à sa limite par la situation actuelle. Ils montrent aussi le caractère profondément irrationnel d’une société fondée sur une inversion radicale et sur l’aliénation qui seule lui permet de perdurer. Cette inversion a une formule simple : celles et ceux qui œuvrent à construire et à faire fonctionner la société sont rendus invisibles dans les temps sociaux ordinaires. Ce sont souvent parmi les salarié.es les plus précaires ou les moins valorisé.es. Ils n’ont aucun pouvoir de décision non seulement sur les choix politiques, mais même sur les finalités de leur propre travail. Une société fondée sur une telle dépossession et dont l’ensemble des structures est arc-bouté sur la dissimulation de cet état de fait est, par définition, irrationnelle. Aujourd’hui, dans la situation de tension sociale liée à la crise sanitaire, cette irrationalité foncière se rend manifeste dans le manque de suite et de cohérence des décisions du gouvernement — et de la quasi-totalité des gouvernements bourgeois de la planète.

Il peut sembler que l’enjeu d’une telle dénonciation soit étrangère à la lutte nécessaire contre le pouvoir bourgeois. Et pourtant, la rationalité et sa définition sont aussi un enjeu central. Non seulement, historiquement, ce qu’on désigne par « rationalité » reste au cœur d’un débat entre l’usage strict de mesures quantitatives, pour la rationalité de la physique et des mathématiques, et la compréhension de processus vitaux et complexes pour la rationalité biologique. Mais on peut aussi faire le pari qu’existent une rationalité bourgeoise — articulée à des choix historiques dans le débat que je viens de rappeler — et une rationalité communiste.

Dans les travaux de Marx, la quantité abstraite, l’équivalence marchande, les logiques de poursuite de la plus-value donnent plusieurs indicateurs des choix faits par la bourgeoisie pour « fonder en raison » une société dont le seul horizon est l’augmentation du profit et le moyen privilégié l’exploitation du travail humain et des ressources naturelles. Ce que montre la crise actuelle, c’est que ces choix impliquent politiquement des préoccupations qui sont en totale déconnexion avec les besoins réels et immédiats. On pourrait ainsi dire que si, dans des temps ordinaires, la bourgeoisie a les moyens idéologiques de pérenniser cette aberration fondamentale, quand les consciences des travailleurs s’éveillent et que les besoins se rendent impératifs et directement vitaux, le profit se montre pour ce qu’il est : un délire incapable — sauf par des moyens de répression de plus en plus violents — de donner des motifs aux actions humaines. Il faut donc refuser la noyade dans les « eaux glacées du calcul égoïste » à laquelle nos gouvernements nous mènent comme s’il ne s’agissait que d’une nouvelle partie de baignade.

Il s’agit ici d’une tentative de mettre en ordre les éléments que nous avons tous et toutes, dans l’objectif de se donner une idée de ce que peut être une société communiste, articulée sur une autre rationalité.

Le système contre l’écosystème

Par le jeu de ses abstractions comptables, l’économie capitaliste use de la nature et du travail humain dans le seul but d’en extraire un supplément. Autrement dit, la matière ne vaut qu’en tant qu’elle se trouvera « sublimée » dans un surnuméraire : le profit. Ce qui ne signifie rien d’autre que : le fonctionnement normal du mode de production capitaliste consiste à pousser à la limite de l’exhaustion les ressources naturelles et le travail humain. C’est l’une des revendications de Marx que de faire valoir que le temps de repos nécessaire à la reproduction de la force de travail n’est pas un temps libéré de la production, dans la mesure où ce temps n’est concédé qu’à la condition de l’exploitation. Depuis plusieurs années, la planète elle-même vit « sans repos » puisque les ressources d’une année humaine sont épuisées de plus en plus tôt dans le calendrier (récemment, au mois d’août). C’est ce que les médias désignent en général comme « une vie à crédit ».

Le désastre écologique et humain qui a suivi et continue de suivre la domination capitaliste alors même que les besoins humains ne sont pas satisfaits pour une grande partie des populations mondiales, fait apparaitre l’économie capitaliste non seulement comme une prédation organisée — et concurrentielle —, mais plus encore comme un délire cumulatif qui fait de la mortalité d’une partie de notre classe un simple paramètre de calcul. La guerre est permanente, du fait de la nécessité d’extraire plus, quantitativement, des conditions matérielles et réelles : l’exploitation ordinaire du travail humain ne peut se comprendre sans un dispositif de coercition et de répression (tel qu’il apparait en France de manière de plus en plus évidente depuis ces 15 dernières années) articulé à un discours forçant la légitimité d’une telle organisation.

Une économie articulée à sa propre possibilité de produire un excédent — une survaleur — et qui doit, en même temps, veiller à ce que rien ne reste dont elle ne puisse extraire de la valeur — raison pour laquelle on parle de « société de gaspillage », le « reste » devant être anéanti plutôt que donné à celles et ceux qui en ont besoin — est une économie qui suit la ligne d’une fuite en avant dans un train qui menace de dérailler. Cette dynamique explique que Marx désigne le capitalisme comme un agent de révolution sociale : malgré l’inertie des structures essentielles (telles que l’exploitation), la société du capitalisme est en effet contrainte de chercher toujours de nouveaux modes d’accumulation.

Une telle structure, à l’évidence, se conçoit dans une totale abstraction vis-à-vis des systèmes naturels. Si l’on peut trouver du « gain » dans la nature, c’est par le jeu des interactions entre individus et entre espèces qui seules rendent viable un écosystème. Et ces interactions sont infiniment plus complexes que celles auxquelles nous habitue l’échange marchand. Il ne s’agit pas de « revenir à un modèle naturel » dont, de toute manière, nous n’avons qu’une lecture humaine, mais de constater la diversité et la complexité des interactions naturelles pour les mesurer au schématisme abstrait des échanges qui existent dans nos sociétés capitalistes et qui donne leur forme aux rapports que ces sociétés entretiennent avec leurs milieux. Le fonctionnement de la survaleur capitaliste s’oppose radicalement à ce gain de viabilité : le capitalisme s’est rendu historiquement capable de profiter également des épisodes de destruction et d’anéantissement.

D’une certaine manière, à force d’étager ses abstractions, le capitalisme est désormais « sans milieu », manière de définir son caractère mortifère. « L’archipel mégalopolitain mondial » des géographes est le nom de ce régime abstrait de domination et d’exploitation, dont le fonctionnement transforme la géographie réelle en réseau d’interconnections. L’espace des centres mondiaux se plie ainsi au jeu des proximités de la finance, quand certains territoires deviennent des lieux de morts (la Méditerranée) ou des lieux menacés par le dérèglement climatique.

Contre le fantasme de ces espaces de plus en plus abstraits, l’épidémie actuelle de coronavirus vient directement de l’impact des activités humaines sur les écosystèmes : en langage psychanalytique, on dirait que le réel, jusque là nié ou dissimulé par le capitalisme, « fait retour », un retour violent qui peut donner une idée de la violence ordinaire d’un tel régime de production.

Pas de profit, pas de recherche

S’ajoute à cela le critère de rentabilité des activités directement impliquées dans les luttes contre les maladies et épidémies créées par le capitalisme : depuis le début de la crise sanitaire en France, on a vu circuler une lettre d’un chercheur qui témoignait de l’abandon des recherches sur les virus du type coronavirus en raison de choix budgétaires. Le profit est partout : les laboratoires de recherche universitaires expérimentent quotidiennement l’irrationalité d’une logique de recherche à court terme, articulée à la nécessité de faire immédiatement la preuve de sa rentabilité. Ce sont donc deux temporalités humaines qui entrent ici en conflit : le temps court de la marchandise et du profit et le temps long de la recherche médicale.

C’est d’ailleurs la temporalité qui a révélé le mieux l’incompétence et l’incohérence du gouvernement français : alors qu’il fonctionne essentiellement par le passage en force dans les réformes qu’il met en œuvre, il a fallu que la situation devienne « urgente » pour que les premières mesures soient annoncées, avec en plus des difficultés à rendre un son cohérent entre injonctions prophylactiques — « restez chez vous » — et impératifs économiques — « allez travailler ». La crise révèle alors la contradiction fondamentale entre l’apparence démocratique du pouvoir bourgeois — c’est-à-dire les gages qu’il doit encore donner au « souci du bien commun » — et la réalité de sa seule préoccupation qui est de maintenir aussi loin que possible les conditions matérielles de la déprédation. La colère récente du MEDEF qui constate que les ouvriers refusent de travailler dans des conditions de risque vital résume à elle seule ce que la bourgeoisie entend par « réalité (sociale) » : son profit.

L’enjeu alors est non seulement de reprendre la main sur la définition de ce qu’on appelle « productions essentielles », mais également sur l’organisation de la production elle-même, avec, par exemple, les reconversions imposées par les ouvriers en fonction des nécessités du moment. Ce qui revient à imposer une production articulée aux besoins réels - ponctuels dans la crise présente, mais qui doivent s’inscrire dans le temps puisque c’est la condition pour éviter les désastres dont le capitalisme est aujourd’hui responsable.

Si dans le capitalisme, l’illimitation du profit se fait par la montée à la limite des ressources et du travail humain, ce n’est donc qu’en reprenant possession des activités et de leurs finalités qu’on peut opposer la temporalité des nécessités réelles à la fuite en avant capitaliste. Nécessités réelles de la recherche, aujourd’hui urgentes, mais qui dans un autre régime économique peuvent se faire avec des financements et des moyens humains réguliers. Un régime qui ne menacerait pas de perdre la raison en suivant à tout prix — et ce prix est toujours compté en vies humaines — l’accumulation du profit.

Une rationalité communiste

Pour imaginer ce que peut être une rationalité communiste, il s’agit de commencer par la question matérielle, celle des besoins. Dans l’histoire humaine, la satisfaction des besoins relève du processus et des progrès techniques et matériels. Mais de nombreux facteurs ont joué soit pour ralentir cette satisfaction, soit pour l’empêcher : le capitalisme de la société de consommation que nous connaissons directement a été souvent décrit comme un « capitalisme de la pénurie ». C’est la logique du profit que de laisser des territoires en dehors des satisfactions élémentaires comme autant de marchés « en attente » ou de marché « en réserve ». Ainsi, alors que pour la classe bourgeoise, les besoins n’ont plus aucune existence — la bourgeoisie ne manque de rien, vraiment de rien — il faut qu’ils continuent d’être pressants ou insatisfaits pour notre classe sociale : la « pénurie organisée ou différée » est la méthode historique du capitalisme.

On comprend alors que fonder la société sur des bases matérialistes consiste à identifier les besoins réels et à partir de leur satisfaction. Ça tombe sous le sens et ça semble élémentaire : c’est pourtant le seul point de départ possible, possible c’est-à-dire celui qui jusqu’aujourd’hui n’existe pas. Pour reprendre les termes de Marx, la société que nous connaissons réellement n’est que « la préhistoire » d’une humanité qui n’en a pas fini avec la loi de la jungle. Désormais, il faut construire l’histoire.

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