Femmes en grève

Laura et Nadia, 60 jours de grève. "Le 8 mars, ça doit être tous les jours"

Cécile Manchette

Laura et Nadia, 60 jours de grève. "Le 8 mars, ça doit être tous les jours"

Cécile Manchette

La première travaille à la RATP, la deuxième à la SNCF. Nadia et Laura font partie des protagonistes de la grève de plus de deux mois contre la réforme des retraites dans le secteur des transports en Ile-de-France. Elles ont toutes deux été pleinement engagées dans la coordination RATP et SNCF. Invitées dans plusieurs facs pour préparer le 8 mars avec le collectif Du Pain et des Roses, elles ont parlé aux étudiantes de leurs combats, de leur vision du 8 mars, et de la lutte des femmes pour l’émancipation collective.

Crédit photos : O Phil des Contrastes

Nous retranscrivons ci-dessous les interventions de Nadia, machiniste au dépôt de bus de Flandres, et Laura, cheminote au Bourget, au meeting qui s’est tenu à l’université de Paris VIII, intitulé « femmes en grève, pour un 8 mars contre Macron et son monde ! ».

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"Je suis Nadia, conductrice au centre bus de Flandre, et je sors de 61 jours de grève"

Effectivement, c’est ma première grève. Il y a déjà eu des petits mouvements au sein de la RATP, mais moi j’étais vraiment dans ma vie, dans mon petit monde, entre ma maison, mon sport, les enfants… donc je travaillais, je subissais ce qui se passait au sein de mon dépôt, et je n’étais vraiment pas engagée. J’étais conditionnée dans ma petite vie. Et cette grève est arrivée… J’ai un petit peu vu les actualités, je me suis renseignée, j’ai compris ce qui se passait. Et là je me suis dit : c’est vraiment trop. Parce que ça fait 14 ans que je travaille à la RATP. Les années ont passé, j’ai vu tout le déclin qui s’est installé dans la société. Je me suis dit que c’était vraiment la porte ouverte à la suite : à la capitalisation de la France, par rapport à ce qui s’était passé avec les aéroports de Paris, ensuite ce qui se passait dans les hôpitaux, ça m’a vachement choquée. J’ai une voisine qui me raconte son vécu d’infirmière, c’est vraiment catastrophique…

Est arrivée cette contre-réforme. Je me suis dit qu’il ne fallait pas se laisser faire et qu’il fallait vraiment se battre. Donc dès le premier jour de grève je me suis pointée au dépôt pour voir ce qui se passait… et je suis tombée dedans. Je me suis mise dans la grève, j’ai commencé à essayer d’aider au mieux, à faire en sorte que chaque jour où je ne gagnais pas de salaire il fallait qu’on avance. J’étais vraiment là pour gagner, je n’étais pas là pour rigoler. J’étais peut-être un petit peu dure et un petit peu crue, mais en fait j’étais là vraiment pour gagner. Je me suis vraiment mise dedans.

La place de la femme, je n’ai pas attendu qu’on me la donne. Je l’ai prise. Je donnais mon avis, j’insistais, je proposais des choses et je me prenais en main quoi. Je me levais le matin à 4h pour aller au piquet. Parce que la grève c’est plus compliqué que le boulot : au boulot tu fais tes heures et tu rentres chez toi. Avec la grève tu commences à 5h du matin et tu ne sais pas quand tu rentres. Des fois je rentrais à 22h, j’avais trois heures pour dormir et je revenais. Mais il y a le sentiment de la combativité et la sincérité de ce que tu fais qui fait que t’as la force.

Ensuite, je ne vous cache pas qu’on s’est découverts entre collègues. La plupart de mes collègues je les connais depuis des années, et à part « bonjour » je ne leur avais pas adressé la parole. Donc du coup on s’est découverts. Il y a eu de bonnes rigolades, de bons moments, des moments difficiles, des moments de doute, des moments où il faut se resserrer les coudes… Et j’ai découvert aussi les femmes du dépôt puisqu’à la RATP on est très peu de femmes. Et on était pas mal de nanas quoi, on était peut-être une dizaine de femmes, alors qu’on est vraiment peu dans le dépôt… je ne pourrais pas vous dire un chiffre, mais on doit être une soixantaine à peine sur 750 travailleurs, donc on était quand même plus d’une dizaine à venir très régulièrement. On était hyper engagées.

Ça c’est mon avis personnel, mais je trouve que les femmes, quand on veut et quand on est déterminées, ça pèse plus lourd. C’est mon avis, on a plus la niaque. J’ai senti ça chez les femmes, on est plus organisées, on se prend en main, on se bouge. Déjà on le fait tous les jours : une femme quand elle a des enfants, quand elle a un boulot, et des petites activités après le travail, c’est déjà un combat de tous les jours. Donc là il fallait vraiment trouver des solutions et faire des choix, et moi j’ai été vraiment super motivée. Chaque jour comme je vous l’ai dit, je voulais qu’il y ait un résultat, je voulais qu’il y ait une victoire. Dès qu’il y avait quelque chose à faire, une manifestation, des gens à aller voir, je voulais essayer de faire mon maximum pour que chaque journée soit payante.

On m’a dit de venir ici en vue de la journée du 8 mars. Mais pourquoi la journée du 8 mars ? C’est bien la journée du 8 mars, c’est mieux que rien. Mais c’est loin d’être suffisant parce qu’en fait on se bat tous les jours. Il n’y a pas de 8 mars chez moi. Le 8 mars c’est bien mais ça me passait un peu au-dessus de la tête parce que dans ma vie, ne serait-ce qu’au travail, tous les jours y a y a des soucis, des cas de harcèlement. Il y a déjà une discrimination face aux collèges, le comportement des hommes au boulot. Moi je ne vous raconte pas tout ce qui m’arrive tous les jours. On doit se bouger, on doit se battre et on subit ce harcèlement et ce sexisme, donc je n’attends pas la journée de la femme pour me réveiller ! On doit se battre par exemple quand ma collègue a un souci parce que le dépôt ne l’arrange pas sur ses horaires alors qu’elle a des soucis de garde – parce qu’on a des horaires décalés, des fois on prend a 4h du matin, des fois on finit a 1h du matin. Pour les femmes qui ont des enfants c’est vraiment le parcours du combattant, alors si t’es seule, je ne te raconte pas l’histoire ! Moi depuis que je suis rentrée à la régie, chaque jour je me bats.

Donc le 8 mars, oui, c’est une journée de lutte. Mais nous les femmes on lutte tout le temps, parce qu’on est loin d’avoir nos acquis, on est loin d’être l’égale des hommes, on est loin d’être traitées correctement. Il y a des féminicides tous les jours, on se bat tout le temps, on se fait agresser, on se fait insulter, on est moins payées… Donc en fait la journée de la femme ça doit être tous les jours ! Les femmes vous ne devez pas attendre le 8 mars. C’est bien d’être là pour le 8 mars, mais le 8 mars quoi ? Et après on continue notre petite vie ? Non, il faut mener nos combats et nous bouger tous les jours ! Et c’est vraiment en se bougeant que les choses évoluent. Pendant des années j’étais chez moi et je n’ai jamais rien fait, je me suis toujours plainte. J’ai toujours été choquée en regardant la télé en me disant : « mais ça c’est un truc de fou, c’est un truc de dingue ! ». Mais en fait t’es frustrée chez toi et tu te dis que tu ne peux rien faire. Forcément, si je reste chez moi il ne va rien se passer.

Les dames ont remercié ONET parce qu’il leur est arrivé plein de bonnes choses au final. Eh bien moi je remercie monsieur Macron parce qu’il m’a sortie de ma vie de bourgeoise à deux balles ! Aujourd’hui j’ai l’impression de vivre en fait ! Et la grève est terminée, mais il y a la suite. On a rencontré des gens fantastiques. On a créé la coordination, avec la SNCF et nous la RATP. On a rencontré des gens, il y a des tas de projets, il y a plein de choses à régler. Il y a cette contre-réforme, mais après cette contre-réforme qu’est-ce qu’il y aura ?

Se battre contre cette contre-réforme c’est bien mais c’est loin d’être suffisant. Admettons qu’on arrive à la faire sauter, je ne vais pas rester chez moi et passer à autre chose. Le combat continue. Il y a le combat des femmes, il y a la démocratie qui est en grand péril en France : on est limite en dictature, ça ne va pas du tout. J’ai vécu des piquets où on s’est fait tabasser, c’est un truc de fou ce que les flics font aujourd’hui. Vous avez vu comment ils ont traité les Gilets jaunes : c’est normal qu’en France on crève les yeux des gens ? On l’aurait vu à la télé, on aurait regardé d’autres pays et on se serait dit « mais c’est quoi ce pays-là, ces sauvages, comment ils vivent ? », on aurait dit que c’est un pays dirigé par un dictateur. Mais on est en France, on est soi-disant en démocratie. A chaque fois qu’il ouvre sa bouche Macron c’est pour dire « on est dans un État de droit ». Il se fout de la gueule de qui ? C’est absolument faux. C’est trop. Rien que ça, grève ou pas grève, réforme ou pas réforme, ce n’est pas normal ce qui s’est passé. Il faut demander justice, il faut qu’ils arrêtent de nous traiter de cette façon. Il y a tellement de combats. Et donc le 8 mars c’est bien, mais vraiment j’invite toutes les femmes qui se plaignent à se bouger.

Il y a des collectifs, comme Du Pain et des Roses qui m’ont beaucoup aidée, pour nous structurer, pour nous donner des informations. C’est des féministes qui se battent tous les jours, qui sont là pour nous tout le temps. Il faut se tourner vers ce genre d’organisation. Et malgré son travail, malgré sa petite vie, il ne faut pas rester à rien faire. Il ne faut pas attendre qu’il se passe un truc de dingue pour se bouger. Parce que notre France c’est à nous de la faire. On a compris qu’il ne fallait pas compter sur les autres… Donc je vous invite à vous bouger.

Je vais juste essayer de conclure en vous disant que cette grève elle m’a vraiment changé la vie. J’ai fait des rencontres magnifiques et j’ai trouvé un vrai sens à ma vie. On rêve de s’acheter des belles choses, on rêve de voyages, on rêve de plein de trucs, de voir nos enfants heureux. Mais on doit aussi apporter quelque chose à l’humanité, à nos concitoyens, et puis aussi à nos enfants, à nos voisins, à ceux qu’on aime. On doit se bouger pour que la vie soit plus belle et meilleure pour les autres, même s’il y a des combats qui ne nous concernent pas personnellement. Comme celui des femmes violentées par exemple : moi ça ne m’arrive pas, ça ne m’arrivera pas, c’est hors de question. Mais ça arrive à certaines femmes, donc qu’est-ce qu’on fait pour elles ? J’ai une copine qui a été régulièrement agressée par son conjoint. Qu’est-ce qu’a proposé l’état pour elle ? Rien du tout. Elle a été au moins une douzaine de fois au commissariat, qu’est-ce qu’on a fait pour elle ? A chaque fois on lui demandait de revenir. Des fois on refusait même de la recevoir. Alors qu’est-ce qu’a fait l’État pour elle ? Rien du tout. Elle a réussi parce qu’on l’a aidée, la famille, les amis, on a réussi à l’aider.

Je me suis rendu compte que la justice était vraiment mal faite. Il y a vraiment tellement de choses à revoir. Il ne faut pas laisser ces femmes-là seules, se faire tabasser et essayer d’utiliser le système qui ne les calcule pas. Il faut leur porter secours. On nous a mis une Marlène Schiappa, secrétaire d’État de l’égalité des hommes et des femmes, elle nous a proposé quoi ? Un numéro vert. Elle se fout de la gueule de qui ? Ce n’est pas concret. Il faut vraiment revoir notre démocratie, restructurer le pays. Donc chaque combat, il faut le gagner. Et il y en a des tas. Il faut se prendre en main.

On veut de bonnes choses, on veut arrêter de se faire agresser, on veut un salaire convenable, on veut plein de trucs. Et là je parle des femmes, mais on pourrait parler aussi des hommes. On a fait la grève. La grève c’est un droit soi-disant, dans un État de droit comme dit Macron, mais ils sont en train d’essayer de virer toutes les figures de la grève. Il y a au moins 4 ou 5 collègues qui sont convoqués avec des prétextes à deux balles, pour essayer de les virer. Parce qu’ils savent qu’on peut refaire grève demain, qu’on est devenus plus forts, plus soudés, et aujourd’hui les grosses têtes on essaie de s’en débarrasser. Ça, ce n’est pas normal, ça prouve bien qu’ils ne nous respectent pas, en tant que travailleurs, ils ne respectent pas nos droits. Donc on est en train de les défendre corps et âmes en espérant qu’ils ne se fassent pas licencier.

Et c’est quoi la suite ? Il ne faut pas se laisser faire, il faut se bouger vraiment. Moi je me suis mise en avant tant que j’ai pu. Vu toutes les déclarations que j’ai faites ils m’ont dans leur collimateur et ils vont essayer de m’attaquer. Mais je ne regrette pas une minute de m’être battue et je vais continuer jusqu’à la mort. Et si je dois me faire virer, je ferai autre chose, n’y a pas mort d’homme. Moi je veux que ma vie elle ait un sens et je veux me lever le matin sans subir mon boulot. Déjà que mon boulot je ne le kiffe pas, si en plus je ne fais rien à côté, j’ai un pied dans la tombe. Limite la retraite je ne vais même pas l’avoir donc je me bats pour la retraite, je veux en profiter.

Donc voilà, je vous invite vraiment à vous bouger, et puis à faire connaissance avec nous les travailleurs. Aujourd’hui je connais plein d’étudiants alors qu’avant je n’en connaissais pas un. Pour moi les étudiants c’était des jeunes qui foutaient que dalle, qui boivent un coup et qui rigolent. Et en fait, j’ai découvert de super militants. C’est des étudiants à qui je pose des questions, à qui je demande de l’aide tous les jours. Ils sont hyper militants. Et puis quand je vois leur vie, dans quelle précarité la France les a collés : ils payent leur loyer, ils font des petits boulots, ils font leurs études… C’est un scandale. Je me suis rendu compte qu’il y avait encore pire que moi, bien pire que moi. Donc il faut qu’on s’entraide, il faut qu’on garde contact. J’ai des tas de numéros, on garde contact tous ensemble, on continue nos AG. Quand on a besoin les uns des autres il faut se solliciter et c’est nous les Français, nous le peuple, nous les travailleurs de demain – pour les étudiants – et nous les travailleurs d’aujourd’hui, c’est nous qui devons décider, et c’est nous qui devons prendre position. Donc voilà mon message de ce soir. Merci à vous ! »

"Je suis Laura, cheminote au Bourget"

Cette grève elle a fait énormément de choses, non seulement on a tenu tête à Macron, non seulement on a tenu tête contre une réforme destructrice, mais cette grève ça a été 60 jours et même plus, d’auto-organisation, de surgissement de combattants et de combattantes de la grève. Et aujourd’hui se pose la question de continuer à se battre contre cette réforme et aussi contre Macron et son monde, et ça c’est déjà énorme.

La coordination RATP-SNCF ça a été un espace, tout comme les AG dans chaque dépôt, dans chaque gare, dans chaque ligne de métro, d’auto-organisation. Ces cadres d’auto-organisation ont été un espace pour qu’il y ait des combattants et des combattantes qui émergent et qui commencent à prendre confiance dans cette grève et c’est ça aussi la grève, c’est ça aussi la lutte, et c’est des espaces aussi où les femmes elles prennent confiance. C’est le cas comme on a pu le voir avec les Onet. Elles le disent elles-mêmes comment cette grève les a transformées, à chaque fois que je les entends c’est la larme qui coule parce que c’est vraiment enthousiasmant et c’est impressionnant de voir à quel point la lutte elle peut avoir ces effets-là, entraîner ces transformations chez les gens en général mais chez les femmes en particulier et de construire des vraies guerrières comme on le voit aujourd’hui avec cette tribune, comme Nadia, Leila, Hanane, Élodie, Tania, Audrey et pleins d’autres en fait. Et je voulais aussi faire mention aux camarades de Ibis, ça fait plus de 7 mois qu’elles sont en grève et je voulais vraiment leur rendre hommage aujourd’hui. Elles n’ont pas pu venir mais franchement chapeau ! C’est une grève très très courageuse. Elles ont fait 7 mois de grèves, on en a fait 60 jours et là on est KO alors j’imagine ce que c’est que d’en faire 200. Bravo à elles.

Je voulais juste profiter de cette intervention pour revenir sur une question qui est un peu le sujet de ce soir, mais qui est aussi une question qui traverse le mouvement féministe : la grève des femmes, les femmes en grève. Comment on peut réfléchir à cette question-là, qui est importante d’autant plus en cette période de grève massive, en tout cas dans les transports en Île-de-France contre la réforme des retraites, c’est une question qu’il faut poser.

La première chose c’est qu’aujourd’hui, quand on regarde la classe ouvrière internationale, il y a plus de la moitié de cette classe ouvrière qui est composée par des femmes. Donc déjà ça c’est un changement énorme et ça nous en dit beaucoup sur comment on doit penser les stratégies d’émancipation et les stratégies de changement de la société. Cette classe ouvrière sans laquelle le monde serait totalement paralysé, on a pu le voir encore durant ces 60 jours dans les transports, comment c’est compliqué d’aller bosser, de se déplacer, de faire tourner l’économie quand les travailleurs et travailleuses s’arrêtent. Cette classe ouvrière aujourd’hui est composée à 50% de femmes. Et je pense que ça joue pour beaucoup dans le fait que cette question de la grève soit aujourd’hui au centre et soit devenue un terme assez courant dans le mouvement féministe, et c’est quelque chose à mon avis qu’on doit essayer de réfléchir. Cette question de la grève, le rôle de ces femmes en grève, ces femmes combattantes comme on les voit aujourd’hui autour de cette table, comme on a pu le constater encore dans d’autres expériences de grève, c’est aussi un rôle assez subversif qu’on amène dans la lutte des classes et c’est un quelque chose d’important à mon avis. Ça permet de bousculer les vieilles habitudes des appareils un peu trop accommodés, bureaucratiques, qui jouent aussi souvent le rôle d’étouffer cette radicalité qui est censée émerger dans les périodes de grève, de mobilisation et de mouvement social. Ces tentatives de radicalité sont étouffées par ces appareils avec de vieilles habitudes qui cherchent à contrôler toute forme de contestation.

La question que je voulais amener aujourd’hui, qu’on devrait être amenés à réfléchir, c’est : est-ce qu’aujourd’hui cette question de la radicalité que les femmes grévistes, en lutte, peuvent amener aussi au sein des grèves et au sein des mobilisations, est-ce que ça ne peut pas être une piste pour penser comment reprendre dans nos propres mains nos propres organisations syndicales ? Moi je suis syndiquée à Sud-Rail, et je pense encore plus à des orga un peu plus verrouillées que Sud-Rail, des organisations où souvent on n’a pas la main, alors que ces organisations-là sont censées représenter les intérêts des travailleurs et des travailleuses. Donc comment cette question de la radicalité, ce côté subversif des femmes en grève et des femmes en lutte, peuvent jouer un rôle pour nous aider à reprendre en main nos organisations ? Car si on ne le fait pas, ça va être compliqué de mener jusqu’au bout nos propres luttes, comme on a vu avec le rôle que les directions syndicales ont joué dans cette grève, contre la réforme des retraites. Comment, pendant la trêve de Noël, on nous a appelé à rentrer chez nous alors qu’on était en grève depuis 1 mois. Du 17 décembre on nous a donné rendez-vous le 9 janvier. Donc on voit bien que si les travailleurs et les travailleuses ne reprennent pas en main leurs propres organisations de lutte, leurs propres cadres d’auto-organisation, on est morts. C’est une question importante à mon avis, pour penser la suite et le rôle des femmes dans la lutte des classes. Pour répondre à ça je pense qu’il y a trois éléments importants et qui peuvent aider à expliquer et comprendre cette question.

Le premier c’est que depuis plusieurs années, on voit des mobilisations dans le monde entier où les femmes se déploient partout pour lutter contre les violences, pour lutter pour nos droits que ce soit en Argentine pour le droit à l’avortement où les femmes prennent la rue par les moyens de la grève mais d’autres moyens de mobilisation massive aussi pour lutter pour leurs droits. Et ça je pense que ça encourage aussi les femmes travailleuses à se battre et à prendre confiance. C’est quelque chose qui est nouveau ces dernières années et auquel on doit faire attention.

Le deuxième élément c’est que les femmes aujourd’hui elles font partie des plus précaires : c’est les précaires chez les précaires. Quand on regarde les femmes du nettoyage, celles de IBIS, de Onet et tant d’autres, les femmes sont les plus précaires, les précaires chez les précaires. Et cette question-là, être le secteur le plus exploité de la classe, le plus opprimé, souvent racisé, qui fait les pires boulots, les moins payés avec les pires conditions de travail c’est aussi quelque chose qui peut donner une explosivité, et des luttes beaucoup moins encadrées, beaucoup moins dirigées. On l’a vu pendant plus d’un an avec mouvement des Gilets jaunes, où les femmes aussi ont joué un rôle, étaient en première ligne de ces mobilisations contre les attaques du gouvernement. Donc ça aussi c’est un élément très intéressant sur lequel on devrait réfléchir.

Et le troisième élément, c’est que quand on regarde l’histoire de la lutte des classes, il y a énormément d’exemples où les femmes ont joué un rôle énorme. Que ce soit la grève qui donne l’origine du nom de ce collectif Du Pain et des Roses, qui fait référence à une grève au début du XXème siècle aux États-Unis, mais je pense à pleins d’autres exemples où les femmes ont joué un rôle important dans les luttes du mouvement ouvrier. Et ça en dit beaucoup sur le potentiel des alliances qu’il peut y avoir entre la classe ouvrière et le mouvement des femmes aujourd’hui et sur la question de remettre au goût du jour la question de la grève comme méthode. Donc pour ça, penser la grève et les femmes en première ligne c’est quelque chose d’important. Visibiliser la force des femmes comme le secteur le plus exploité qui lutte contre toutes les violences qu’elles soient économiques ou sociales. Parce que quand on se bat on a tendance à le voir soit d’un côté soit de l’autre. Soit que les femmes sont féministes et se battent pour des revendications féministes « en tant que telles », soit qu’elles luttent uniquement sur des questions économiques au travail.

Et en réalité il y a beaucoup de liens entre tout ça. Notre rôle c’est aussi de faire ce lien et voir comment on peut bousculer aussi ces choses-là, et commencer à mettre au centre de la scène à la fois les questions d’oppressions et les questions des violences faites aux femmes au niveau économique mais aussi social et que tout ça a un lien avec le système dans lequel on vit. Et la question de la grève c’est aussi important, parce que ça permet de mettre au centre la méthode qui peut frapper au centre du système capitaliste dans lequel on vit. La question de la grève qui peut paralyser la production et qui peut paralyser le fonctionnement normal de ce système capitaliste.

Donc pour moi aujourd’hui quelque part le mouvement féministe – je sais que c’est quelque chose qui préoccupe beaucoup de jeunes aujourd’hui et je pense que vous avez bien raison – est un peu à la croisée des chemins de ce point de vue-là. Et je pense que soit on se limite à des mouvements de pression pour obtenir des droits, mais par contre faut savoir que, derrière, les gouvernements qui vont venir les uns après les autres, ils vont venir nous arracher ces droits comme aujourd’hui avec la réforme des retraites et les contres-réformes. C’est pour ça que pour moi il faut pousser cette question de la radicalité que je disais, cette radicalité potentielle du mouvement des femmes jusqu’au bout, pour remettre en cause l’ensemble du système capitaliste et patriarcal qui nous précarise et nous exploite tous les jours. Et ça c’est quelque chose qu’on ne peut pas faire toutes seules. On a eu besoin des étudiants et des étudiantes aussi pour se battre à nos côtés pour nous soutenir, on a besoin de cette alliance entre la jeunesse et le monde du travail pour justement pouvoir déployer à la fois toute la radicalité et pouvoir mettre au centre la question de la grève mais tout en déployant toutes nos forces ensemble dans la rue. Et moi ce que je vous propose c’est qu’on défile toutes ensembles dans la rue ce 8 mars, avec ces drapeaux-là, les drapeaux de la lutte des classes et de la grève au centre, mais pour défendre les droits des femmes contre toutes les formes de violences, qu’elles soient économiques ou sociales. Mais qu’on porte ensemble ces drapeaux jeunes et travailleurs et travailleuses pour lutter ensemble contre la réforme des retraites mais aussi contre Macron et son monde. »

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