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Jeunesse

Contre la loi Berger

Le 17 mars dans la rue. Le mouvement étudiant face à un tournant

Guillaume Loic Ce début de deuxième semaine du mouvement contre la loi travail sur les universités est marqué par le maintien d'une dynamique ascendante. Ce lundi, malgré la tentative du gouvernement d'enrayer la dynamique de massification à travers des "reculs" d'ordre symbolique, visant d'une part à rallier la CFDT et briser définitivement une intersyndicale déjà bien mal en point ; et de l'autre, à tenter de désamorcer le front de la mobilisation étudiante avec des mesures comme la "garantie jeune". Sur ce dernier front, la mobilisation ne faiblit pas. Une quarantaine d'assemblées générales sont en train de se tenir, notamment pour préparer la journée du 17. Autour de cette deuxième grande échéance du mouvement, se joue en fait l'entrée dans une seconde phase du combat en cours, et s'ouvrent les premières discussions stratégiques sur les méthodes et les objectifs de la mobilisation.

mercredi 16 mars 2016

Cette première semaine n’est qu’un début : massifier, construire la grève

Il y avait environ cent mille jeunes dans la rue le 9 mars, en majorité des étudiants. Depuis, des milliers se sont à nouveau réunis sur leurs universités, et les assemblées générales ont grossi cette semaine à Grenoble, Toulouse, Montpellier, Nantes, Nanterre ou encore à Rennes, très significativement. À la fac de Tours, la mobilisation a démarré très rapidement, avec déjà des occupations d’amphi et une belle jonction avec les lycéens, comme d’ailleurs à Rennes, au Mans, à Montpellier, ou surtout à Paris, où le mouvement est en train de se structurer spectaculairement via des AGs sur les bahuts. En région parisienne, si Paris 1 Tolbiac est un foyer du mouvement avec une deuxième AG à 400 personnes hier, c’est à Paris 8 Saint-Denis que la mobilisation a le plus évoluée, et où l’avancée vers une véritable grève universitaire est en marche. Trois AGs ont déjà rassemblé entre 700 et 800 personnes à chaque fois, et plusieurs UFR sont entrées en grève (sciences-po, philo, etc.), jetant les bases de la réappropriation de la fac, en lien avec un comité de mobilisation très dynamique et structuré, pour mettre ses espaces et ses ressources au service du mouvement.

On assiste donc bel et bien au démarrage d’un mouvement d’ampleur nationale, quoique avec des rythmes inégaux selon les universités. Mais le premier élément, que doivent avoir en tête les milliers de personnes qui souhaitent le construire, imposer le retrait total de la loi ainsi que d’autres revendications, c’est que ces dix premiers jours ne sont qu’un début. Le travail de conviction doit continuer à constituer notre priorité, loin de tout repli sur soi ou de toute mythification d’une minorité agissante qui, maintenant qu’elle s’est levée, devrait se satisfaire de discussions internes ou d’actions coup de poing. Car l’immense colère générée par cette loi indigne, exprimée par le #OnVautMieuxQueCa, a ouvert une possibilité : celle de voir le mouvement se massifier, et devenir une mobilisation prolongée de centaines de milliers, voire de millions de salariés et de jeunes. Les AGs et leur comité de mobilisation doivent donc multiplier les initiatives d’information et d’explication sur la loi, et doivent être des cadres inclusifs, donnant confiance aux hésitants, à toute une génération qui n’est pas prête à admettre l’avenir qu’on lui propose. Une génération qui, pour l’instant, a encore très peu de réflexe de mobilisation, du fait du travail de démobilisation notamment entrepris ces cinq dernières années par le gouvernement, à travers d’une part le "dialogue social", à savoir l’accompagnement par les directions syndicales des contre-réformes au service du patronat, et d’autre part le suivisme des politiques réformistes.

Une bataille décisive : l’auto-organisation et la démocratie dans le mouvement

La mobilisation qui a commencé est venue bousculer des organisations étudiantes qui avaient traversé le désert des dernières années, parfois en se décomposant, toujours en voyant diminuer leurs forces militantes. La particularité de la configuration actuelle, qui constitue un point positif pour permettre l’extension du mouvement, tient notamment à la position jusque là maintenue par l’Unef en faveur du retrait de la loi, même si elle tend à semer l’illusion qu’il est possible d’obtenir ce retrait en négociant à Matignon. Ce positionnement politique a permis la constitution d’un large front d’organisations de jeunesse, qui avait appelé au 9 mars et travaillé à sa réussite. Une disposition à mobiliser qui découle du niveau de combativité, s’exprimant sur le terrain chez les étudiants, et qui détonne par rapport aux dernières années, où l’Unef avait par exemple défendu la loi Fioraso, adoptée par le gouvernement PS afin de poursuivre la réforme libérale des universités.

Mais maintenant que le mouvement s’installe, que des milliers de personnes n’appartenant à aucune organisation militante s’y lancent pour le construire, un élément est devenu essentiel pour assurer l’extension du combat : celui de l’auto-organisation. C’est à dire que la grande majorité non encartée des étudiants doit pouvoir prendre toute sa place dans la mobilisation, dans les assemblées générales mais aussi pour mettre en place les décisions de ces dernières et faire vivre la grève qui se construit sur les campus. Pour cela, les cadres interorganisationnels doivent savoir laisser la place à des comités de mobilisation responsables devant les AGs, où tout le monde parle à égalité. Il s’agit là d’un enjeu décisif, sans lequel les tentatives de chapeauter bureaucratiquement la mobilisation, et les querelles d’organisation, deviendront un obstacle à la construction du mouvement. Cela n’empêche pas, évidemment, les organisations de continuer à défendre leurs positions – et les révolutionnaires ne doivent pas s’en priver ! - mais elles doivent apprendre à le faire en respectant les cadres d’auto-organisation, et en s’y subordonnant. À l’échelle nationale, c’est donc à la coordination, qui se tiendra à Paris 8 ce samedi, de discuter des perspectives et des méthodes du mouvement pour sa prochaine étape.

Cette bataille pour la démocratie et l’auto-organisation rencontre néanmoins, sur le terrain, d’autres adversaires que les organisations bureaucratiques. Souvent, d’ailleurs, à partir du sentiment de rejet que génèrent ces dernières, certains courants autonomes interviennent depuis le début du mouvement, en opposant aux cadres démocratiques que sont les assemblées générales une ligne d’actions minoritaires, décidées dans des cadres affinitaires qui n’auraient aucun compte à rendre aux assemblées générales. Cette manière de diviser le mouvement, de ne pas prendre part avec sincérité à la discussion collective, constitue un obstacle majeur pour développer le rapport de force. Surtout, son point de départ implicite est défaitiste : il ne serait pas possible de massifier, pas possible de s’organiser démocratiquement par centaines de milliers, voire par millions, pour imposer nos revendications... Et il ne resterait donc qu’à se regrouper « entre amis » pour faire a minima du mouvement en cours un espace d’expérimentation. Notre conception est différente : la victoire est aujourd’hui une possibilité concrète, et quoi qu’il arrive, nous voulons proposer au mouvement une stratégie pour aller le plus loin possible, et, au delà du retrait, pour commencer à inverser le rapport de force contre les classes dominantes qui sont l’ennemi commun des jeunes, des travailleurs et de tous les opprimés.

Un programme pour s’unifier et pour gagner

C’est évidemment la revendication du retrait intégral de la loi, sans négociation, ni amendement, qui s’impose comme le point de départ d’une platefrome commune à toutes les universités et à tous les secteurs mobilisés. Mais des milliers de discussions sont en train de se mener sur le terrain, pour savoir quelles revendications avancer en positif. En effet, le gouvernement et le Medef nous font le coup de se présenter comme ceux qui voudraient lutter contre le chômage, il est donc nécessaire que le mouvement avance ses solutions contre ce fléau, comme contre celui de la précarité.

En ce sens, lutter pour revendiquer le partage du travail, aujourd’hui nécessaire entre toutes et tous, sans baisse de salaire, en commençant par imposer la semaine de trente deux heures, constitue un premier objectif qui pourrait être repris largement. Il faut savoir que les heures supplémentaires, qui sont monnaies courantes aujourd’hui et sont très souvent non déclarées, représenteraient 600 000 emplois stables supplémentaires si l’on voulait bien arrêter de surexploiter ceux et celles qui ont la chance d’avoir un boulot. Et pour que chacun et chacune puisse vivre dignement, il faut indexer les salaires sur le coût de la vie, et que personne ne touche moins de 1700 euros nets. De même, l’unité peut se faire autour de l’exigence de vrais CDI pour tout le monde, pour en finir avec cette précarité structurelle qui permet au patronat de camoufler des centaines de milliers d’emplois permanents sous la forme de CDD, de l’intérim, de l’auto entrepreneuriat, ou de stages à répétition. Enfin, au contraire de la facilitation du licenciement qui va permettre au patronat d’enchaîner les plans sociaux pour motifs soit disant économiques, il faudrait imposer leur interdiction. Ce genre de revendications pourraient constituer une plateforme commune aux différents secteurs, sans que chacun ne s’empêche de porter ses propres intérêts, contre le décret socle pour les cheminots, contre la casse des conditions d’études pour les étudiants, etc.

La possibilité de la convergence et de la victoire : en route pour le 31 et après

La manœuvre du gouvernement a permis aux directions syndicales "réformistes" ainsi qu’aux politiciens professionnels, qui n’attendaient que de pouvoir se réconcilier avec lui, de le faire en début de semaine. Mais elle n’a pas enrayé la dynamique de mobilisation. À présent, toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par le combat qui s’est ouvert doivent se doter d’un plan de bataille pour avancer. Penser nos revendications, nos méthodes démocratiques de lutte, militer pour la massification, sont autant d’ingrédients de ce plan d’ensemble. Mais il faut aussi avoir une réflexion particulière sur la dynamique à développer, ainsi que sa temporalité.




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Loi El Khomri   /    Jeunesse