pandémie et racisme

Le Covid comme révélateur et accélérateur de la misère des minorités racisées aux États-Unis

Igor Krasno

Le Covid comme révélateur et accélérateur de la misère des minorités racisées aux États-Unis

Igor Krasno

Dans la phase initiale de la pandémie on a souvent entendu dire que le virus touchait tout le monde « sans distinction de race ou de classe ». Si cette réflexion ne prenait pas en compte le fait que les classes populaires étaient plus enclines à contracter le virus, elle s’avère complètement fausse en période de confinement et spécifiquement aux États-Unis.

Le bilan de l’épidémie de Covid-19 aux États-Unis est très lourd. Cette semaine, il a dépassé la barre des 80 000 décès. C’est dans ce pays qui se veut pourtant la première puissance économique mondiale que le nombre de cas et de décès est le plus important.

La gestion étasunienne de la crise, bien qu’elle revête un certain nombre d’incuries observées ailleurs dans d’autres pays industrialisés, est vraiment calamiteuse. Et ce pas seulement à cause de l’idiotie caractéristique de son dirigeant, mais aussi parce que le pays n’a pas les structures nécessaires pour soutenir celles et ceux qui sont les plus touché.e.s par la crise, à savoir la classe ouvrière multi-ethnique et plus particulièrement les Africain.e.s-Américain.e.s. En effet, le chômage partiel n’existant quasiment pas, de nombreuses entreprises ont dû licencier leur personnel si leur activité cessait.

Virus égalitaire ?

Dans la phase initiale de la pandémie, on a souvent entendu dire que le virus touchait tout le monde « sans distinction de race ou de classe ». Si cette réflexion ne prenait pas en compte le fait que les classes populaires étaient déjà plus enclines à contracter le virus dans un espace de diffusion généralisé avant les mesures de confinement, elle s’avère complètement fausse en période de confinement et spécifiquement aux États-Unis. En effet, des études ont montré que seul un tiers de la population active étasunienne pouvait se permettre un confinement strict. Les États-Unis ont un système d’assurance maladie et chômage complètement privatisé qui favorise la différenciation sociale dans l’accès aux prestations. Les individus appartenant aux classes populaires et classes moyennes inférieures n’auront pas ou très peu d’indemnisation chômage et n’ont pas d’assurance maladie ou la perdent en étant licencié.e.s ; alors que les plus fortuné.e.s disposent des emplois les plus stables et bénéficient d’assurances maladie qui leur garantissent un accès privilégié aux soins.

Dans ces conditions, les Africain.e.s-Américaine.s, qui représentent une part importante des populations pauvres aux États-Unis, sont beaucoup plus touché.e.s par la crise du Covid-19. Soit parce qu’elles et ils n’avaient pas accès aux soins, soit parce qu’elles et ils n’avaient pas la possibilité de rester chez elles et eux, continuant une activité professionnelle essentielle au fonctionnement de la société. En effet, chez les soignant.e.s, les salarié.e.s du nettoyage, celles et ceux de la grande distribution, de la logistique et de la livraison, les Africain.e.s-Américain.e.s représentent souvent une majorité des salarié.e.s. Dans ces secteurs, les conditions de sécurité sanitaire sont très mauvaises, et de nombreux salarié.e.s sont tombé.e.s malades ou même sont décédé.e.s en contractant le virus sur leur lieu de travail.

Selon le APM Research Lab, les statistiques montrent que sur le plan national, les Africain.e.s-Américains.e.s ont 2,6 fois plus de chance de mourir du coronavirus que les blanc.che.s-caucasien.ne.s (et beaucoup plus à l’échelle de certains États et villes), alors qu’elles et ils ont 1,5 fois plus de probabilité de contracter le virus.
Cela s’explique par l’accès au soin réduit pour les populations les plus pauvres et la probabilité plus grande de ces populations à ne pas pouvoir se permettre le confinement. Ces chiffres s’expliquent aussi par le fait que quand une personne non racisée présente des symptômes, elle a environ 5 fois plus de chance d’être testée. Elle aura en effet plus facilement accès à un test payant ou elle sera davantage prise au sérieux dans un environnement médical potentiellement moins saturé.

De nombreux témoignages vidéo montrent qu’une personne noire sera plus souvent renvoyée chez elle sans être testée du fait du manque de tests dans les zones urbaines densément peuplées où la proportion de minorité racisée est plus importante qu’ailleurs. Cela est aussi dû à un racisme systémique qui existait déjà avant la pandémie et qui décrédibilise les patient.e.s africain.e.s-américain.e.s et pauvres.

La faute au virus ?

La crise du Covid-19, en dehors du fait d’avoir des effets désastreux sur certaines communautés, ne crée donc pas des situations nouvelles pour les classes laborieuses étasuniennes et pour les Africain.e.s-Américain.e.s en particulier. Cette crise révèle avant tout le caractère profondément inégalitaire du système capitaliste, et renforce les éléments préexistants de la domination et de l’exploitation raciale aux États-Unis.

Le phénomène d’accentuation des maux de la société sur les minorités raciales aux États-Unis est tout sauf nouveau et s’explique par l’histoire étasunienne. Si l’esclavage est aboli en 1865 et le suffrage universel masculin formellement étendu aux hommes racisés en 1870 (même si, dans les faits, leurs luttes seront déterminantes pour rendre ce droit effectif), la ségrégation et l’ultra-exploitation des minorités racisées ont façonné l’histoire des États-Unis et sont toujours d’actualité.

L’esclavage a été remplacé par la ségrégation légale, puis la ségrégation légale a été remplacée par la ségrégation spatiale, au niveau de l’éducation, de l’accès aux emplois rémunérateurs et plus qualifiés, et de l’accès à la santé. En effet, si les lois ouvertement racistes ont été abrogées, le capitalisme américain a trouvé tout un arsenal pour maintenir l’exploitation, les différences de revenus et la distanciation spatiale, qui place la majorité des Africain.e.s-Américain.e.s dans une position dominée. De plus, cette position est renforcée par un dispositif policier extrêmement violent et raciste et par un système carcéral fait pour maintenir en prison les plus pauvres, qu’ils aient été jugés ou pas.

Les Africain.e.s-Américain.e.s représentent environ 13 % de la population américaine, pourtant ils représentent jusqu’à 75 % de la population carcérale (dans certains Etats), 30% des plus pauvres, et plus d’un tiers des malades atteints d’hypertension vasculaire, d’obésité et de diabète. La surmortalité des Africain.e.s-Américain.e.s n’est donc pas apparue avec le Covid-19 (environ 10 ans de plus d’espérance de vie pour les hommes blancs) mais étant donné que c’est une population déjà en mauvaise santé, elle est touchée plus durement par le coronavirus. À cela vient s’ajouter le fait que l’hypertension et l’obésité semblent être des facteurs aggravant du virus.

Les Africain.e.s-Américain.e.s seront, dans le contexte du déconfinement qui commence aux États-Unis, ceux qui souffriront le plus des difficultés à respecter les distances de sécurité dans le cadre de la reprise du travail. Ils utilisent deux à trois fois plus les transports en commun que les autres groupes ethniques, sont moitié moins concernés par l’extension du télétravail, et seront, comme pendant le confinement, en première ligne et en contact avec le public et les surfaces potentiellement contaminées, dans les emplois de services et d’entretien. Il est donc probable que même si le virus est moins actif, les populations pauvres et racisées continuent d’être plus en danger de contracter le virus.

Les femmes racisées en première ligne

Comme dans de nombreux pays, les emplois qui se sont avérés essentiels au fonctionnement de la société et qui n’ont pu être arrêtés pendant le confinement étaient aussi (à l’exception des médecins hospitaliers) les emplois les plus précaires et les moins bien payés. Il s’agit d’une contradiction notoire du capitalisme relevée depuis la deuxième moitié du XXème siècle et popularisée par les féministes de la deuxième et troisième vague.

Les tâches centrales de la reproduction sociale sont effectuées par des femmes, et quand elle sont rémunérées, elles le sont souvent très mal. Cela tient au fait que ce sont des emplois peu qualifiés, souvent considérés comme féminins (agent de nettoyage, aide-soignante, aide à domicile, etc.). Mais cela tient aussi au fait que si ces emplois sont souvent sous-traités, ce qui tire vers le bas les salaires dans les entreprises prestataires. Les marges de profit de ces entreprises sont relativement faibles et seraient encore plus faibles si leurs salarié.e.s étaient mieux payé.e.s. Si le nettoyage des locaux d’une entreprise coûte plus cher, cela crée des tensions sur la capacité des patrons à produire du profit.

Dans de nombreux pays occidentaux, ces tâches de reproduction sociale, parce qu’elles sont dévalorisées, sont occupées par les personnes que la société dévalorise, à savoir les femmes et plus particulièrement les femme racisées. Aux États-Unis, si une partie des tâches de reproduction sociale sont effectuées comme dans de nombreux autres pays par des travailleur.euse.s immigré.e.s, une partie importante des emplois en hôpitaux, dans la grande distribution, et dans le secteur du nettoyage sont occupés par des femmes africaines-américaines.

C’est grâce à ces personnes que la société a pu continuer à fonctionner malgré la pandémie. Mais alors qu’une réaction logique aurait été que ces personnes soient particulièrement protégées du fait du caractère essentiel de leurs emplois, les patron.ne.s et dirigeant.e.s politiques ont décidé de créer d’en faire des soldats prêts à mourir pour le bien commun plutôt que de garantir des conditions de sécurité optimales (ce qui aurait remis en question une partie des bénéfices que les actionnaires et leurs représentants n’étaient pas prêts à sacrifier, même au prix de nombreuses vies humaines).

Devant la dangerosité, accrue par la pandémie, de leurs emplois et les conditions de sécurité sanitaire non garanties par l’employeur.euse, de nombreux.euses travailleur.euse.s notamment dans les hôpitaux et la grande distribution comme chez Whole Foods ou Instacart ont organisé des débrayages et des manifestations, pour revendiquer de meilleures conditions de travail ou aussi la nationalisation du système de santé pour les personnels hospitaliers.

Parmi les participant.e.s à ces initiatives, on pouvait observer une forte proportion de femmes racisées.

Une détermination de classe

Les mois d’avril et de mai ont été parsemés de journées d’action (parfois nationales) et de manifestations organisées par des travailleur.euse.s qui se mobilisent pour plus de sécurité sur leur lieu de travail et pour une revalorisation salariale. Les soignant.e.s notamment ont mené, d’abord à New York, puis peu à peu dans d’autres grande villes, des débrayages et des manifestations aux abords des hôpitaux, avec ces images caractéristiques de soignant.e.s qui, en respectant les distances de sécurité entre chaque manifestant.e.s, occupaient tout le devant de l’hôpital.

Ces images ont eu un fort impact et ont entraîné une vague de solidarité avec les soignant.e.s qui allait plus loin que juste des applaudissements, notamment avec une participation physique aux mobilisations et en participant activement aux campagnes twitters #PPEforall et #nationalisedhealthcare. Preuve que leur lutte n’est pas passée inaperçue, le magazine Teen Vogue, leur consacre tout un dossier, titré ‘Du pain et des roses’ en référence au poème et au slogan repris par de nombreux mouvements de grève féminins aux États-Unis. Ce dossier consacre une part importante à la nationalisation du système de santé, revendication défendue par le personnel hospitalier pour des raisons sociétales mais aussi comme assurance de l’amélioration de leurs conditions de travail.

Il y a eu aussi un certain nombre de débrayages dans les secteur de la livraison et notamment dans les entrepôts Amazon, avec l’exemple de l’entrepôt de Staten Island à New York où Chris Smalls s’est fait licencier pour avoir organisé un débrayage. Cette information qui aurait pu passer inaperçue dans les grands médias a reçu une couverture remarquée du fait des réseaux sociaux, qui ont permis de mettre le problème sur le devant de la scène.

De nombreux.euses leaders africain.e.s-américain.e.s ont pu apparaître dans ces événements de lutte des classes avec des revendications au caractère avancé, notamment la revendication des travailleur.euse.s d’Amazon de la ville de Détroit de fermer les entrepôts quand ils étaient en rupture des produits de première nécessité. Cela peut sembler être au premier abord une revendication qui a pour but de protéger leur santé et de ne pas risquer leur vie pour livrer des objets inutiles. Cependant, en mettant en avant la nécessité que ce soient les travailleur.euse.s qui fixent s’ils et elles doivent travailler et pour quelle mission ils et elles travaillent. Ces travailleur.euse.s remettent en question l’organisation capitaliste qui a pour but de placer les travailleur.euse.s le plus loin possible des instances de décision pour pouvoir imposer les pires standards de sécurité au travail en temps normal, mais également pendant la pandémie.

Récemment, la question raciale a également fait surface sur le terrain des violences policières. La NYPD, connue pour ses pratiques racistes du contrôle au faciès, notamment avec la politique du « stop and frisk » mise en place par Michael Bloomberg. Cette méthode a fait parler d’elle pendant le confinement du fait de l’extrême violence avec laquelle elle comptait faire respecter le confinement aux plus pauvres. Dans le cadre de la recrudescence de violences policières contre des personnes racisées, des collectifs et des activistes issu.e.s du mouvement Black Lives Matter ont organisé une manifestation devant la Mairie de New York de manière à rendre visible l’opposition et la détermination contre les violences que subissent les africain.e.s-américain.e.s. Ce rassemblement était aussi fortement marqué par des postures qui allaient au-delà de l’anti-racisme, mais plus largement par des prises de position anti-capitalistes, avec des interventions qui reliaient oppression raciale et de classe, et qui proposaient de combattre le racisme avec le socialisme.

Biden est raciste

La perspective d’une élection présidentielle qui devrait se tenir en Novembre 2020 ne devrait pas trop intéresser les minorités racisées étasuniennes dans la mesure où entre le raciste Trump et le raciste Biden, le choix devrait être vite fait : il devrait être celui de la lutte des classes. L’histoire étasunienne récente montre bien que si les travailleur.euse.s veulent obtenir quelque chose, ils doivent le conquérir eux-mêmes, que ce soit les augmentations du salaire minimum dans la restauration rapide, ou les renégociations des conventions collectives pour les enseignant.e.s, ou encore les grèves pour les salaires dans l’automobile. Les exemples ne manquent pas pour mettre en avant la vitalité de la lutte des classes aux États-Unis.

Cependant, pour le moment, force est de constater que le parti démocrate n’est en rien un allié sur le terrain de la lutte. Au contraire, il s’accapare le capital revendicatif de toute une population pour le transformer en énergie électoraliste qui ne sert en rien les classes populaires et les Africain.e.s-Américain.e.s en particulier. La direction du Parti démocrate a réussi à convaincre les caucus africain.e.s-américain.e.s (rassemblement d’élu.e.s au sein d’un parti) que Biden, étant donné qu’il avait été le vice-président d’Obama, aurait à coeur leurs intérêts. Si cela est peut-être vrai pour une partie de la bourgeoisie africaine-américaine, ce n’est pas le cas pour la majorité des classes populaires racisées. En effet, Biden est l’un des architectes des lois qui ont permis différentes vagues d’incarcération massive qui concernaient en majorité des pauvres racisé.e.s.

La présidence d’Obama ainsi que la cooptation d’une partie du mouvement Black Lives Matter ont déjà démontré que le Parti démocrate n’offre pas la perspective d’une société égalitaire entre les différentes composantes de la société américaine. Il propose une façade multiple et colorée pour mieux cacher son caractère profond qui est une organisation de classe vouée à la perpétuation du capitalisme.

Les classes populaires américaines noires, latinos, amérindiennes et blanches, ont besoin d’une organisation qu’elles maîtrisent et qui est vouée à la satisfaction de leurs intérêts, indépendante des milieux financiers et industriels. La classe ouvrière multi-ethnique doit, en effet, se doter d’un parti de classe qui doit être le point de liaison entre les luttes ouvrières, anti-racistes, environnementales et anti-impérialistes, parti de masse dans lequel ces luttes se structurent pour mener une action commune et sur tout le territoire étasunien.

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