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Le Mans. En garde-à-vue pendant 24h, un lycéen mobilisé témoigne

Courant décembre, Jean* a participé activement au mouvement lycéen sur Le Mans. Le 17 janvier 2019, il a été arrêté arbitrairement devant son lycée et a passé 24h en garde à vue. Il livre ici son témoignage.

mercredi 6 février

Propos recueillis par Dom Thomas

Au mois de décembre, comme dans de très nombreuses villes, les lycéens et lycéennes du Mans étaient dans la rue. Peux-tu nous rappeler pourquoi, et quels ont été les faits marquants de cette période ?

Nos revendications sont la suppression de Parcoursup, l’abrogation des réformes universitaires et du lycée qui met fin à la valeur nationale du diplôme du bac mais également l’abandon des suppressions des postes de profs ( 2600).

Pour cela, nous avons organisé de nombreuses manifestations et blocages. Dans mon lycée, j’ai pour ma part participé activement à l’organisation d’un premier blocage qui s’est déroulé dans le calme et la bonne humeur le 3 décembre. La reconduction du blocage au 6 décembre a été votée démocratiquement, et à la majorité absolue ! La journée du 6 décembre a ainsi réuni plus de 1 000 lycéens et lycéennes dans la rue. La suite du mois de décembre a été marquée par une multiplication des blocages sur les différents lycées du Mans, mais également des manifestations d’ampleur. Je fais partie des lycéens les plus actifs dans l’organisation et j’ai pris la parole à plusieurs reprises lors de ces événements

A la rentrée de janvier, le mouvement s’est poursuivi et c’est là que tu as été arrêté, c’est bien ça ?

Avec les lycéens mobilisés, on préparait en effet une journée d’action pour le 18 janvier. J’ai été arrêté la veille, jeudi 18 janvier en fin de matinée, devant mon lycée : je marchais dans une allée piétonne proche de la route, et un véhicule banalisé avec 3 policiers s’est approché de moi. Les policiers en sont sortis et ont prétexté un contrôle d’identité dans un premier temps. Ils ont inspecté les cartes d’identité de tous les lycéens présents, et ont pris la mienne en dernier : la suite montrera qu’ils savaient très bien qui j’étais et que cette manœuvre ne visait qu’à nous impressionner.

Les policiers m’annoncent alors que je suis désormais placé en garde-à-vue, et que je dois les accompagner dans le véhicule. Je leur demande les raisons, mais ils me répondent qu’ils m’expliqueront une fois dans le véhicule.

À peine rentré on me retire mon téléphone et m’explique que les faits reprochés datent du 5 janvier lors de la manifestation des gilets jaunes. On m’annonce que les chefs d’inculpation sont les suivants :

— Attroupement en vue de commettre un délit

— Dissimulation du visage en vue de commettre un délit

— Violence sur dépositaire de l’autorité publique

A cette annonce, j’ai été vraiment surpris. Entre l’ampleur des moyens (interpellation, enquête…) et les chefs d’inculpation retenus, le dispositif était largement disproportionné par rapport aux faits qui ont réellement eu lieu. Oui, pendant la manifestation je portais un foulard et un béret vissé sur la tête, mais mon visage sur les photos est parfaitement reconnaissable ! Oui, j’ai repoussé une grenade de lacrymo éclatée, ce que je n’ai pas nié face aux policiers : mais c’est juste un réflexe de survie face aux gaz qui aveuglent et qui étouffent !

Les policiers prétendent alors que ma garde-à-vue ne durera que le temps de l’après-midi, me proposent un avocat commis d’office que j’accepte immédiatement, et enfin me disent :

— T’es en bonne santé ?

— Oui

— Pas besoin de la visite d’un médecin donc

Mais je précise que je veux malgré tout l’auscultation d’un médecin !

Les policiers m’emmènent au commissariat central, boulevard Peixhan, et me placent dans un bureau.

Sans attendre l’arrivée de mon avocat ils débutent l’interrogatoire en me demandant mon nom, prénom, adresse… Puis ils ouvrent mon dossier et me montrent une série de photos avec le foulard et le béret que je portais ce jour-là. Je constate alors qu’ils possèdent tout un dossier sur moi, avec mon emploi du temps personnel du lycée, et des photos des manifestations précédentes, où on me voit prendre la parole au mégaphone. L’officier qui mène l’interrogatoire me demande alors si c’est bien moi sur certaines photos : je décide de la jouer franchement, et je réponds oui. L’officier cherche alors des papiers pour préparer une perquisition afin d’aller chercher mon foulard et mon béret chez moi, mais heureusement ses collègues se moquent de lui : « on va pas non plus récupérer le slip qu’il avait ce jour là ! » en soulignant qu’« il a avoué les faits ça ne sert à rien ! »

L’officier semblait bien gêné et se résout à finir mon interrogatoire, puis à m’envoyer en cellule. Comme je suis mineur, les policiers finissent par informer ma mère, mais seulement vers 13h-14h (normalement, cela doit être immédiat) puis je patiente tout l’après midi. La médecin passe et m’ausculte, puis mon avocat (commis d’office) vient et mon procès verbal se fait, je suis ensuite renvoyé en cellule. Peu de temps après, un fichier est créé dans le système ; l’officier revient vers 17h et me permet enfin d’appeler ma mère. J’apprends dans le même temps que je ne sortirais que le lendemain matin, et que je devrais donc passer la nuit ici sous prétexte qu’ils doivent attendre le lendemain pour appeler le tribunal. Ce qui fait plaisir, c’est que la solidarité s’est mise en place rapidement : des rassemblements de soutien ont eu lieu devant le commissariat, qui ont été médiatisés dans la presse locale. Alors que j’étais encore en garde à vue, la manifestation lycéenne du lendemain s’est terminée devant le Palais de Justice pour réclamer ma libération, et là aussi la presse a de nouveau médiatisé l’évènement.

Pour finir, j’ai été transféré au tribunal le lendemain pour une audience à 12h30. Je fais désormais l’objet d’une mesure de réparation, et suis donc mis en examen. Selon mon avocat, je risque probablement des travaux d’intérêt général, ou peut-être un rappel à la loi, mais cela reste encore flou.

Ce qui est clair, c’est qu’en me visant, la police du Mans cherche à freiner le mouvement lycéen. Comme je l’ai expliqué plus haut, mon lycée a été le premier à se mobiliser contre les réformes, et je fais partie des lycéens les plus mobilisés. D’ailleurs, on vient d’apprendre qu’un camarade de mon lycée est à son tour convoqué au commissariat en février au commissariat : la répression continue.

*Le prénom a été modifié pour des raisons de confidentialité.




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