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Suppressions d'emplois

Le PSE de TUI validé par la justice : « On ira jusqu’au bout pour l’annulation »

Le tribunal de Cergy a confirmé le 18 mars dernier le plan de sauvegarde de l’emploi concernant 600 emplois chez TUI France. Nous avons rencontré Lazare Razkallah, secrétaire CGT du CSE, qui dénonce un effet d’aubaine avec le coronavirus.

mercredi 24 mars

En France, le groupe TUI est méconnu du grand public, alors que le groupe est numéro un mondial du tourisme. Mais si vous ne connaissez pas TUI, de nombreuses marques qu’ils détient vous diront sans doute quelque chose, comme Marmara, Nouvelles Frontières ou encore Corsair, autant de marques détenues par le géant international du tourisme. Le groupe, dont le chiffre d’affaire était de 19,5 milliards d’euros avant la crise du coronavirus et qui compte 77 000 salariés, cherche depuis plusieurs mois à profiter de cette crise pour licencier, notamment en France. C’est ainsi 600 postes et 65 agences qui devraient être supprimés, soit les deux tiers des effectifs. La semaine dernière, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a autorisé le PSE, homologué par la Dirrecte (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) qui était contesté par le CSE de l’entreprise. Révolution Permanente est allé à la rencontre de son secrétaire CGT, Lazare Razkallah.

Révolution Permanente : après l’homologation de la Dirrecte, c’est maintenant le tribunal administratif qui valide le PSE voulu par TUI ; que pensez vous de cette décision ?

Lazare Razkallah : On est surpris et en colère : le groupe avait les moyens financiers d’accéder à certaines de nos demandes, et ce n’était pas au rendez vous. A titre d’exemple, pour les salariés de plus de 50 ans, le PSE prévoyait 11 mois de congés de reclassement, 8 mois pour les moins de 50 ans. On estimait que ce délai était trop court : que voulez vous faire en 8 mois dans la situation actuelle du marché du travail ? Depuis le début de la crise, le groupe TUI a touché 5,5 milliards d’euros, notamment des banques et de l’État allemand. La somme prévu pour le PSE de TUI France c’est 31 millions, bien en dessous de leurs moyens. Nous on est en chômage partiel depuis un an, et le PDG nous a annoncé confortablement dans son riad au Maroc par zoom notre licenciement. Les salariés ont appris cela chez eux, parfois seuls, et l’entreprise a juste mis en place une antenne téléphonique au cas où les salariés ne se sentiraient pas bien : voilà comment on nous traite aujourd’hui !

RP : A de nombreuses reprises, vous avez dénoncé un « effet d’aubaine » concernant ce PSE, alors même que le secteur du tourisme est en grande difficulté à cause de la crise du Covid-19. Qu’est ce qui vous amène à voir les choses sous cet angle ?

Lazare Razkallah : Avant le confinement, on avait échos qu’un repreneur allait reprendre nos agences. Un deal était en train d’être passé qui concernait 300 vendeurs, et on est allé prévenir le ministère de l’économie, parce que depuis 2012, 2000 postes ont été supprimés. On leur a dit qu’ils allaient profiter de la crise pour supprimer des postes, et malheureusement la suite nous a donné raison : ils sont allés voir le ministère du travail en disant qu’ils voulaient supprimer 300 postes mais qu’avec le coronavirus ils allaient en supprimer 600 pour un budget de PSE identique. Pourtant, quand on regarde la situation, il y a très peu de PSE dans le tourisme, qui profite beaucoup du chômage partiel. Avec le chômage partiels, et le CICE, TUI a obtenu de l’État près de 20 millions d’euros, sans compter les reports de charges, les négociations pour des baisses de loyers avec les bailleurs, ainsi que des baisses sur les contrats avec les compagnies aériennes et hôtelières. Par ailleurs, le gouvernement a autorisé TUI à ne pas rembourser les voyages des clients qui ont été annulé, pour 100 millions d’euros. Autant d’argent qui aujourd’hui finance nos licenciements. De plus, juste avant le confinement, TUI a mis fin à 300 contrat en CDD en France essentiellement des animateurs de clubs. Le plan était préparé à l’avance, et les négociations autour de Corsair ont permis à la boîte d’obtenir un deal informel avec le gouvernement.

RP : A propos de cela, alors que le gouvernement ne cesse d’annoncer qu’il fait tout pour sauver les emplois, il semble ignorer totalement ce qui se passe chez TUI. Comment l’expliquez vous ?

Lazare Razkallah : Ce qui s’est passé, c’est que TUI était actionnaire minoritaire de Corsair, qui était en juin pratiquement en dépôt de bilan. Le PDG a rencontré Bruno Le Maire en expliquant qu’il ne pouvait pas sauver la compagnie et l’actionnaire TUI minoritaire a mis 126 millions d’euros pour sauver Corsair, alors que notre PSE n’a coûté que 31 millions. De notre côté, on suppose qu’il y a eu un accord entre TUI et le ministère pour que Corsair soit sauvé parce que c’était inacceptable politiquement que Corsair disparaisse pour le gouvernement, parce que c’est une compagnie indispensable pour le lien avec les outre-mer, et qu’en contrepartie personne ne bouge sur le dossier TUI. On a une justice au ordre qui a suivi les ordres du ministère de l’économie. Quand Macron dit « quoi qu’il en coûte », c’est de mon poste dont il parle aujourd’hui ! C’est pour cela que la Dirrecte a homologué le PSE sans aucune restriction. Et pourtant, elle ne vient à aucune commission de suivie, alors qu’elle est invitée à celles-ci : ils n’en ont rien à faire de nous. On a fait venir un huissier pour les sommer de venir à la prochaine réunion, ils nous ont répondu qu’ils viendraient s’ils le jugeait nécessaire. La direction est libérée et a les coudées franches. A chaque fois que nous demandons des réponses, la direction fait la sourde oreille. J’ai le cas d’une salariée, trois enfants, de l’ancienneté, qui a été licenciée alors qu’elle aurait du être prioritaire dans le reclassement. Mais pour certains de ceux-ci, on a eu du copinages et à chaque fois qu’on demande des détails, on nous dit juste qu’on nous « informe » de tel ou tel reclassement.

De plus, fin janvier on est allé à la DIRRECTE et on l’a envahit pour dénoncer le PSE. Aujourd’hui on risque d’être accusé en diffamation par la DIRRECTE 92 parce suite à notre passage, il y a eu un CHSCT et que leurs agents se sentiraient en insécurité. La responsable de la DIRRECTE nous a avoué qu’ils étaient en sous effectif et qu’ils acceptaient rapidement les plans de licenciements. Et malgré cela, moi, 59 ans, trois enfants à charge et salarié handicapé, on compte m’attaquer en diffamation parce que j’ai dénoncé leur attitude.

RP : Face à ce nouveau coup dur pour les salariés, comment envisagez vous les suites de la lutte ?

Lazare Razkallah : Il s’agit avant tout de travailler avec les autres entreprises. Le 10 avril on organise une assemblée générale avec pas mal d’entreprises qui sont en luttes, pour continuer à dire qu’il faut continuer à lutter pour sauver nos emplois. Nous avons lancé en janvier un appel pour réunir les boites en lutte, et nous sommes allés le 23 mars soutenir les Cargill à Douai, qui ont eux aussi un PSE. On est dizaines de millions, ils sont peu en face : il faut une convergence des luttes. Depuis le début, on a un patron décomplexé, qui nous a licencié par visio-conférence début juin : il n’y est pas allé par quatre chemins, en nous disant qu’il devait licencier 600 salariés pour en sauver 300, qu’il n’avait pas d’argent. Nous du coup on est pas décomplexé dans notre lutte, on ira jusqu’au bout, pour l’annulation de ce plan social.