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Monde

INTERVIEW

Tchad : “Au nom d’une stabilité et de questions sécuritaires, la France soutient des régimes violents.”

Révolution Permanente a interviewé Emma Cailleau, militante de l'association Survie et qui écrit régulièrement pour des journaux tels que Billets d'Afrique. Nous lui avons demandé de partager son analyse quant à l'attitude de la France envers le régime de la junte militaire tchadienne.

mercredi 28 avril

Photo : AFP

Révolution Permanente : Quelle est ta vision sur les mobilisations d’aujourd’hui et quels sont les secteurs principalement mobilisés ?

Les manifestations d’aujourd’hui s’inscrivent dans la continuité des mobilisations contre le 6ème mandat de Déby. Dans un pays où les voix discordantes sont muselées depuis des années, les manifestations interdites et réprimées, ces mobilisations sont difficiles car les manifestant.es connaissent les risques pris. La réponse du Conseil militaire de transition (CMT) s’inscrit dans la continuité de celle du régime d’Idriss Déby.

RP : Quelle place prennent les revendications contre la place de la France au Tchad dans les mobilisations ?

Les revendications contre la France étaient présentes avant, mais souvent moins exprimées et moins visibles. La présence de Macron aux premières loges des funérailles d’Idriss Déby a été un symbole fort du soutien français, qui a choqué au Tchad.

RP : Tu penses que la France a fait un faux-pas en se prononçant aussi vite en soutien à l’armée ?

Le soutien au CMT a été annoncé très rapidement, sans hésitation par la France. Ce n’est pas un faux pas, c’est l’affirmation de la continuité d’un soutien, quel que soit la nature du régime. Le Tchad joue un rôle indispensable dans la lutte contre le terrorisme : Ndjaména accueille le QG de Barkhane, l’armée française dispose d’une base dans le nord du pays (Faya Largeau), sans que des accords de stationnement soient connus. Le Tchad fournit des contingents pour la lutte contre le terrorisme (envoi de 1200 militaires dans la zone des trois frontières dans le cadre du G5 Sahel). Depuis 2013, Idriss Déby a été relégitimé et a bénéficié d’une rente diplomatique et militaire grâce au soutien français au nom de la lutte contre le terrorisme.

RP : Ce mardi, Macron a "condamné" la répression au Tchad, qu’est-ce que cela veut dire ?

La condamnation des violences et l’appel à une transition pacifique de Macron illustrent bien le "en même temps" présidentiel : il soutient le Conseil militaire qui arrive par un coup d’État et en même temps la transition démocratique... Ces propos s’inscrivent dans la continuité des propos diplomatiques depuis plusieurs années. La France est attentive au respect des droits humains, au processus démocratique... mais continue à soutenir diplomatiquement et militairement un régime qui opprime sa population.

Surtout, les propos de Macron le jour des funérailles posent question. "La France ne laissera jamais personne menacer ni aujourd’hui, ni demain, la stabilité et l’intégrité du Tchad. " Jusqu’où ira la France pour protéger la "stabilité et l’intégrité du Tchad" ?

Alors que des groupes politico-militaires mènent des incursions depuis le 11 avril, le rôle de l’armée française est questionné : soutien logistique à l’armée tchadienne ? Renseignements ? En février 2019, la France a bombardé une colonne rebelle dans le nord du Tchad. Depuis l’indépendance, l’armée française n’a jamais vraiment quitté le Tchad et a joué à plusieurs reprises un rôle décisif pour le pays : soutien à Hissène Habré (opération Manta, opération Épervier...), soutien à la prise de pouvoir par les armes d’Idriss Déby dont elle a sauvé le régime en 2006 et 2008…

Au nom d’une stabilité et au nom de questions sécuritaires, la France soutient des régimes violents. Cette stabilité et cette sécurité correspondent à une grille de lecture française, à des enjeux français. Il n’y a pas de stabilité ni de sécurité pour la population tchadienne dans ces conditions-là.




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